Depuis avril, le monde de la mode a les yeux rivés sur l’Arabie Saoudite. En effet, le 10 avril dernier, débutait la Fashion Week de Riad. Pays ultra-traditionaliste, cette “représentation arabe” de fabrication purement saoudienne est-elle représentative du monde arabe en général ? La femme maghrébine et orientale a-t-elle sa place dans l’univers  international de la mode ?

Le terme “beurette” est aujourd’hui rattaché aux films pornographiques mais, il n’est pas le seul. C’est également le cas du mot “Maghrébine”, car le terme est aussi affilié aux films pour adultes, faisant ainsi apparaître une catégorie pornographique “beurette”, spécifique pour les filles d’Afrique du Nord. Pour Ari De B, danseuse et activiste algérienne et parisienne, «  cela relève d’un continuum colonial  ». Derrière le terme beurette  se cache un véritable «  fantasme orientaliste  », comme le précise Ari De B: «  ce qui est caché et inaccessible est toujours plus excitant pour le mâle dominant, d’où l’obsession autour du voile – des années de la colonisation à celles de la loi Stasi et des recherches YouPorn ». De plus pour l’artiste, le terme «  maghrébine  » est lui aussi colonial, car d’après elle, «  il nous détache du continent africain : (elle) préfère le terme de Nord Africaine – que l’on peut s’approprier, et qui peut nous rattacher à notre africanité  », insiste Ari De B.

«  Personne ne peut me coller d’étiquettes car je les ai déjà collées sur mon front.  » Lisa Bouteldja

Hlibeuse de luxe

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Alice Pfeiffer, journaliste de mode, spécialisée dans les questions de genre s’est à plusieurs reprises, questionnée sur le fantasme de la “beurette” (première recherche porno en France), complètement absente des catwalks, précisant que «  quand on achète français, on n’achète pas une fille rebeu  » et ajoutant que «  le client dubaïotes ne veut pas de filles reubeus parce que pour eux, c’est leurs arabes pauvres  ». Cette perspective témoigne d’une portée sociale et politique, qui pose certains questionnements. Existe-il un racisme de la part des pays du golf sur les personnes maghrébines, et en particulier sur les femmes ? La femme maghrébine est-elle une honte pour la communauté des pays du golf ? Pour Ari de B, si les clients et les entreprises dubaïotes, qataris et saoudiens, ne vont pas chercher des femmes maghrébines, c’est tout simplement «  parce que la beurette n’est pas à la mode, donc on ne peut pas capitaliser son image  » ; précisant qu’elle est «  contente de voir des filles voilées dans les campagnes de pub, mais que cela reste de l’ordre du capitalisme et non de l’avancée politique ».

Aujourd’hui, des personnalités d’origine nord-africaine, telle que Lisa Bouteldja, franco-algérienne, utilisent et déconstruisent le terme «  beurette  » de manière politique et mène un véritable combat social autour de celui-ci, reprenant même les codes de personnalités grimées en “beurette” telles que Nabilla, Zahia et même Kim Kardashian. En pleine préparation d’un documentaire, la jeune étudiante d’origine algérienne et star des réseaux sociaux, se réapproprie totalement le terme “beurette” et incarne ce qu’elle surnomme la “beurettocratie” sur son compte Instagram – drapeau de l’Algérie et chicha à la main.

Comment perçois-tu la femme maghrébine sur la scène occidentale et en particulier en France ? 

Lisa Bouteldja : La femme maghrébine en France a deux choix. Dans l’imaginaire collectif, elle est soit une voilée, soit une beurette. Soit c’est une femme soumise qu’il faut délivrer d’un patriarcat musulman et lui enlever ce voile qui l’opprime, soit c’est une bimbo de télé-réalité vulgaire et grande gueule.

En ce qui concerne le milieu de luxe, quelle place occupe la fille d’origine Maghrébine ? 

Lisa Bouteldja : La femme Maghrébine en France est sur-représentée dans le porno mais absente sur les catwalks et les campagnes des grandes maisons de luxe. En gros la femme arabe en France c’est du matériel à branlette, elle ne fait pas partie du mythe de la femme française chic et bourgeoise qui fait vendre. A l’international, il y a un mannequin arabe, c’est Imaan Hammam. Mais la fille maghrébine reste la grande absente de la mode et du luxe. Alors que perso je vois des belles rebeus dans la rue tous les jours. L’idée de la Parisienne chic est devenue une norme en France. Tout ce qui ne lui ressemble pas devient de mauvais goût, inapproprié ou vulgaire.

Des pays comme l’Arabie Saoudite tentent de reconstruire leurs images en ce qui concerne les femmes. Pourquoi les clients et les entreprises dubaïotes, qataris et saoudiens, ne vont pas chercher des femmes Maghrébines ?

Lisa Bouteldja : Ça c’est encore un autre problème, les Maghrébines sont au plus bas de l’échelle sociale en France. Mais au sein du monde arabe c’est aussi le cas, la maghrébine est perçue comme “la pauvre”. Après il doit certainement avoir des raisons géopolitiques. C’est une erreur de toujours voir le monde arabe comme un bloc car tous les pays sont différents en matière de culture, richesse, politique et ethnies.

Le luxe s’ouvre de plus en plus aux pays orientaux, mais les filles d’origine Maghrébines sont toujours très peu présentes, que ce soit sur les catwalks mais aussi dans les campagnes de pub. 

Lisa Bouteldja : Oui car la femme Maghrébine en France, c’est ni la libanaise, ni la qatarie. Ce n’est pas la cliente qui vient en séjour à Paris et qui dépense des milles et des cents dans les boutiques de l’Avenue Montaigne.

Première recherche porno en France, que se cache-t-il d’après toi, derrière ce fantasme de la maghrébine dit la beurette? 

Lisa Bouteldja : C’est un fantasme qui découle d’une longue histoire de fétichisation de la femme arabe en Occident. Ça a commencé avec la visite de Napoléon en Egypte en 1798, le courant Orientaliste et ensuite la colonisation. La femme a toujours été fantasmé car elle participait à l’imaginaire de l’Orient, un monde d’exotisme et de luxure. Puis, elle a été un outil pour justifier la colonisation avec cette idée de femme à sauver de l’homme maghrébin barbare. On organisait des cérémonies de dévoilement à Alger dans les années 50 pour ‘libérer les femmes’. Comme Gayatri Spivak dit ‘l’homme blanc va sauver la femme marron du monsieur marron’.

Comment te perçois-tu face à cela, en tant que fille d’origine maghrébine? 

Lisa Bouteldja : Je n’ai jamais laissé personne tenter de m’abaisser ou de m’assigner à quoi que ce soit. Mon image est en ma possession, je fais en sorte d’avoir la mainmise sur toutes les injonctions qu’on projette sur moi. C’est pour ça que je me suis toujours auto-appelée “beurette”. Personne ne peut me coller d’étiquettes car je les ai déjà collées sur mon front. M’approprier cette insulte c’est de la résilience, comme l’ont fait les Afro-américains en s’appropriant le n-word. Beurette c’est une insulte à l’intersection de fantasmes et d’oppressions à la fois sexistes, classistes, racistes et post-coloniales. C’est la cristallisation de tout ce qui angoisse la France. La société se définit par ce qu’elle rejette. La beurette paye les pots cassés d’un passé colonial extrêmement douloureux et non résolu. Parce que c’est quoi une femme d’origine maghrébine en France en 2018 ? C’est soit la meuf de télé-réalité, grande gueule et vulgaire, ou la meuf voilée, extrémiste et dangereuse pour le pays. C’est une binarité qui en dit long, très long. Au final, la femme arabe n’est jamais bien intégrée, quels que soient ces choix. La beurette représente le plus bas de l’échelle sociale. C’est cette marginalisation et cette déshumanisation de la beurette, qui s’est faite de manière sous-jacente et sournoise, qui m’indigne en tant que femme, en tant qu’algérienne mais surtout en tant que citoyenne française. Je n’ai jamais autant revendiqué mes origines qu’aujourd’hui, et c’est venu naturellement. Je pense que j’ai simplement intériorisé cette crise identitaire que subit la France, le racisme structurel et sous-jacent dans lequel j’ai grandi et les procédés et codes orientalistes très ancrés dans nos sociétés depuis des siècles. En me réappropriant ces codes fétichisés de la beurette, je moyen-orientale. En me réappropriant le mot beurette, c’est une forme d’antiparastase. Je traduis l’orientalisme post-colonial esthétiquement pour retourner le stigmate. Je suis le reflet du regard de l’autre. Sur les réseaux, au-delà de photos qui paraissent simplement ‘mode’ c’est en fait toute cette démarche politique faite sur le ton de l’autodérision. Je suis contente car ma démarche a touché le coeur de mes soeurs, j’ai reçu des lettres d’amour pleines d’espoir. Maintenant je vois plein de petites rebeu revendiquer les codes beurettocratiques. Le mot ‘beurettocratie’ est partout. Les réseaux sociaux sont une arme.