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Citadine depuis toujours, l’artiste londonienne Laura Misch trouve son équilibre en pleine nature, comme en témoignent ses deux derniers albums, Sample the Sky (2023) et Sample the Earth (2024). Avec Lithic, elle nous entraîne dans les profondeurs de la terre, là où les roches racontent l’histoire de notre planète et de l’humanité. De passage à Paris, elle nous a accordé quelques instants avant de sauter dans un train pour sa ville natale. Le temps de siroter un thé et de nous confier les coulisses d’un projet expérimental, ambitieux et engagé.
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Lithic : Écouter les pierres
« De pierre », « relatif à la pierre » ou « au travail de la pierre » : voilà ce qu’on trouve en cherchant « lithique » dans le dictionnaire. C’est donc tout logiquement que Laura Misch a choisi cet adjectif pour présenter son nouvel album, qui trouve son inspiration dans la roche, et dans le temps long de la géologie, aussi appelé temps profond. « En tenant une pierre, on peut ressentir la profondeur du temps, on peut réfléchir à son histoire, au chemin qu’elle a parcouru et aux lieux qu’elle a traversés. On comprend que le temps est une construction et qu’il existe de nombreuses façons de l’appréhender », explique-t-elle. Cette réflexion sur le temps qui passe se retrouve notamment dans Kairos, qui fait référence au temps qualitatif, au bon moment, tel que défini par les Grecs, en opposition au Chronos, temps linéaire et objectif, qui s’écoule et se mesure en heures, en jours ou en années.
Dans une époque au rythme effréné, Laura Misch trouve de l’apaisement dans le caractère immuable du roc. Inspirée par les écrits de David George Haskell, elle remonte aux origines de notre monde, et aux sons qui ont préexisté à la vie sur terre. « Avant l’apparition de la faune et de la flore, qu’aurait-on entendu ? Les sons de l’air, de l’eau, des roches et des éclairs. J’ai trouvé ça tellement beau. »
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Le field recording : un dialogue avec la nature
Soucieuse d’être au plus proche de la matière, l’artiste s’est rendue en Cornouailles, une région du Sud-Ouest de l’Angleterre chargée de légendes, dont les falaises abruptes bordent la Mer Celtique : « il y a plein d’espace pour réfléchir, écouter et se laisser inspirer ». Adepte du « field recording », elle a arpenté les paysages rocailleux munie de son système d’enregistrement, captant tantôt les sons bruts, tantôt ses interactions avec les éléments : le tintement d’un carillon se balançant au gré du vent, le rythme des pierres devenues percussions ou la réverbération de son saxophone contre les parois d’une grotte.
Plus qu’une inspiration, la nature est partie prenante de Lithic. Laura Misch dialogue avec elle pour créer des sonorités véritablement organiques. Si ses captations sont ensuite largement retravaillées, cette immersion lui permet de s’imprégner des sensations et émotions qu’elle ramène avec elle en studio : « Parfois, je joue dans une grotte, mais je n’utilise pas cet enregistrement. Je rentre et j’utilise une chaîne d’effets, de la réverb, en m’inspirant de l’expérience dans la grotte. C’est une combinaison de sons naturels, d’improvisation avec les éléments, et d’utilisation d’instruments électroniques pour recréer ce réalisme magique que j’ai ressenti sur le moment ». Elle convoque à cette occasion la sculptrice britannique Barbara Hepworth : « dans ses sculptures, elle n’essaie pas de reproduire à l’identique la pierre, ou la mer. Elle cherche plutôt à saisir le ressenti que cela lui procure ».
Interrogée sur ses propres ressentis face à la nature sauvage, l’artiste répond : « de l’émerveillement, de la peur, et une sensation d’équilibre ». Les sons qu’elle préfère ? « Les sons éoliens », ceux que fait le vent lorsqu’il fait bruisser les feuilles, qu’il s’engouffre dans un tuyau ou fait vibrer des cordes – d’une harpe éolienne, par exemple. Elles les compare au saxophone, son instrument : « c’est un son soufflé ; après l’attaque, le son se maintient, puis s’éteint doucement ».
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Une invitation au deep listening
L’album s’ouvre sur Breathing, un titre instrumental inspiré par « les premières respirations du cosmos ». Elle invite son public à la méditation, guidée par l’écoute profonde, ou « deep listening », telle que théorisée par la compositrice Pauline Oliveros. « L’idée, c’est d’écouter de manière intentionnelle et sans jugement le monde sonore qui nous entoure. Il y a des exercices qui consistent à se concentrer tour à tour sur certains sons. »
Bien que ses recherches pour Lithic aient mené Laura Misch à s’intéresser à ces pratiques, elle avoue souffrir encore de « surcharge sensorielle », surtout en milieu urbain. Incidemment, ce matin-là, nous avions dû chercher une ruelle calme en plein Paris, le point de rendez-vous initial étant rendu impraticable par des travaux. Un contre-temps qui a eu le mérite d’illustrer parfaitement le propos de l’artiste, qui comparait le bruit du chantier à « de la techno », faisant de la capitale une boîte de nuit en plein air.
D’ailleurs, si elle s’intéresse aujourd’hui principalement au « non-humain » (le végétal, le minéral), son deuxième album Lonely City puisait son inspiration dans les sons de la ville et ses différentes strates : « ce qu’on entend en haut d’un immeuble, dans la rue, et sous la terre ».
À propos de l’écoute profonde, elle conclut avec humilité : « C’est le travail d’une vie ».
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Donner à entendre pour protéger
Derrière son exploration des paysages sonores, se cache une volonté de protéger la nature. Armée d’un géophone et d’un hydrophone, qu’elle compare à des « microscopes du sons », elle nous fait parvenir des sons qui nous semblent étrangers, alors même qu’ils sont omniprésents. Passionnée d’éco-acoustique, elle souhaite réenchanter notre rapport à l’environnement, en donnant une voix au monde minéral : « On voit la pierre comme la forme de vie la plus basse. En lui rendant hommage, j’essaye de susciter l’envie de prendre soin du monde qui nous entoure. Si l’album peut faire réfléchir ou éveiller le désir d’écouter différemment, ce sera une victoire », ajoute-t-elle avec un large sourire.
Formée aux sciences biomédicales, elle combine une approche scientifique et artistique, faisant de ses captations des vibrations du sol ou de l’eau la matière première de son travail en studio. En transformant ces bruits en musique, elle met en avant le mystère et la magie qui demeurent malgré les avancées scientifiques : « il y a encore tellement de choses qu’on ne sait pas expliquer. J’aimerais que ma musique invite au questionnement ».
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Une célébration de la musique à travers les âges
Loin de mettre de côté la production humaine, Laura Misch puise son inspiration dans la musique de toutes les époques. L’esthétique de Lithic se trouve quelque part entre le jazz, l’electronica et la folk. Pour y parvenir, elle mêle à son saxophone et ses synthétiseurs des instruments qui ont traversé les âges. Parmi eux, un orgue portatif, une vielle à roue médiévale, jouée par Thomas Fournil, du Collectif Idrissi, sur Soften, et Les Pierres Musicales de Skiddaw (Nord de l’Angleterre), un lithophone datant du XVIIIe siècle, qu’on entend sur Kairos et Scrolls.
La productrice, qui a commencé la musique sur ordinateur, s’émerveille des nuances rendues possibles par ces instruments analogiques : « il y a tellement de profondeur, tellement de textures qu’on peut créer, c’est très différent de jouer sur un clavier MIDI. Je m’intéresse de plus en plus aux sons qui sont patinés, organiques ».
Si le seul featuring affiché est Alfa Mist, sur Jealousea, l’artiste insiste : « cet album, c’est une collaboration avec la nature. C’est une tentative de représenter quelque chose dans sa forme la plus brute et la plus humaine, tout en l’ancrant dans son environnement ».
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Un projet féministe transgénérationnel
En étudiant le temps long, Laura Misch s’est aussi penchée sur la façon dont les éléments altèrent les corps et les visages, en particulier ceux des femmes : « les premières paroles de l’album, dans Kairos, sont : ‘Marquées par les tempêtes, des histoires gravées sur mon visage’. Je me suis beaucoup intéressée aux vieilles femmes, et notamment aux artistes comme Georgia O’Keeffe. Je n’arrêtais pas de regarder des photos d’elle quand elle était âgée. Son visage était profondément marqué, et j’ai trouvé ça incroyablement beau ».
Le morceau Soften (dont on vous parlait ici) évoque avec tendresse le vieillissement des corps, en réponse aux publicités pour le botox qui inondent ses réseaux sociaux malgré son jeune âge. « Dans cet album, je veux aussi montrer la beauté du vieillissement, de l’usure du temps et de la différence. Je n’essaye pas de lutter contre ça ou de figer les choses, au contraire ».
Elle rappelle que « la créativité a le potentiel de se déployer sur de longues périodes », parfois sur toute une vie. Avec Lithic, elle célèbre le passage du temps qui, en laissant sa trace, façonne notre individualité et nourrit l’inspiration.
Dans Echoes, elle tisse des liens entre les générations de femmes, des Vénus paléolithiques « qui dégagent une telle force », au générations à venir. « Dans ce morceau, je m’adresse d’abord à une femme vivant dans une grotte il y a des milliers d’année. Je lui demande si elle entend le vent et les vagues. Puis je parle au bébé d’une amie qui rampe sur le sol, et qui découvre à son tour ces sensations humaines. C’est une communion intergénérationnelle. »
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Lithic en tournée
Après des sessions d’écoutes à Amsterdam, Berlin et Paris en mai, l’artiste se lance dans la préparation de sa plus grande date à ce jour : le célèbre Barbican de Londres, le 3 juillet. Pour se rapprocher de la richesse sonore de l’album, elle sera accompagnée de quatre musiciens et musiciennes au violoncelle, violon, harpe, piano, synthé, lithophone et percussions. « Je cherche une manière d’intégrer l’énergie des field recordings au live », ajoute-t-elle, les répétitions commençant dès le lendemain. Pour sublimer sa performance, on peut s’attendre à la voir porter des pièces de la marque londonienne Callon, qui s’inspire des civilisations anciennes et des méthodes historiques de tissage.
Et après ? Laura Misch semble vouloir revenir à une forme de simplicité, prenant exemple sur le saxophoniste Yasuaki Shimizu et ses suites de Bach : « Je réfléchis à revenir à ce type de minimalisme. Enregistrer quelque chose uniquement au saxophone, dans un espace avec beaucoup de réverbération. C’est juste une idée, pour l’instant ».
Quoiqu’il en soit, aucun doute que sa créativité la mènera sur des chemins inexplorés, munie de son enregistreur, d’instruments méconnus et de sa curiosité sans limite, qui fait pétiller son regard quand elle parle de son album et de ses projets à venir.
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Lithic est disponible via One Little Independent Records.
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Texte Eloïse Malgoire
Image de couverture Joya Berrow
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