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Free-parties : Le projet de loi Ripost s’inscrit dans le renforcement de la loi n°1133, déposée en mars 2025. Le Teknival, organisé le 1er mai sur un site militaire, près de Bourges, suscite un nouvel affrontement à durée indéterminée entre la culture rave et le gouvernement.

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La musique techno naît dans les années 80 aux États-Unis, portée par une esthétique spatiale et cosmique. Selon Laurent Garnier, alias Choice : « La techno, c’est un peu Kraftwerk et George Clinton coincés dans un ascenseur ». Le mouvement arrive ensuite dans l’Angleterre libérale de Margaret Thatcher, en réaction à l’individualisme lié à la mondialisation. Dans les années 90, les raves s’étendent en Europe après la répression du Public Order Act. Elles deviennent des espaces de liberté et de communion, rassemblant des publics variés autour d’un message de paix. La rave devient un lieu émancipateur, sans fin, « où l’on a fait tomber les murs comme celui de Berlin ». Manu Casana, organisateur de raves, affirme que la logistique relevait d’un véritable jeu de pistes, entre bouche-à-oreille, faux indices et surveillance policière. Les « free-parties » désigne aujourd’hui la descendance d’un mouvement institutionalisé en 1995, plus radical que le mouvement précédent, dans une Europe plus violente.

Révolte nocturne

Cette quête de vivre et de toucher, on l’a ressentie pendant la période pandémique entre 2020 et 2022. Sentir que l’on était en vie, tout comme dans les années 90 face à l’incertitude des guerres, des morts et des catastrophes, a fait renaître la sensation que la génération précédente avait pu vivre en discothèque lorsque la transe entraînait dans son sillage toute une lignée de personnes. La musique a remis en mouvement des corps trop longtemps endormis, coincés chez eux sans permission de sortie. Dans ce contexte précis, on peut alors mieux comprendre pourquoi des êtres humains se cherchent. Si, à l’époque, les ravers attendaient la fin de semaine pour enfin laisser libre court à leur imagination vestimentaire, en 2020, on attendait le week-end pour enfin se dénuder et pouvoir se toucher, sans barrières ni masques. D’une cloison parisienne où tout se passait sur fond de musique basse, pour ne pas se laisser dénoncer par le voisin de palier, la continuité s’est prolongée dans les premières soirées clandestines. Là où de nombreux collectifs ont vu une opportunité de se faire un nom, portés par l’inspiration des anciens, beaucoup se sont fait prendre, comme si une expérience essentielle leur manquait. L’indiscrétion d’événements sur la toile appelait les flics dès l’aube, pour y prendre plus de gens en flagrant délit de fête.

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Soirée dans le XVème arrondissement de Paris. 31/10/2020 © Andréa Sena

 

Fête en appartement à Paris. Février 2021 © Andréa Sena

 

L’après-manif 

La liberté, la libre pensée, se laisser aller de manière cosmique. Pour contrer l’individualisme du gouvernement, les teuffeurs ont revendiqué leurs droits dans un boulevard enneigé, sous le froid du 30 janvier 2021. Plusieurs intersections menant jusqu’à la place de la République ont été bloquées, tandis que des chars résonnaient dans plusieurs ruelles. À partir de là, et tant que le confinement ne prenait pas fin, chaque semaine revenait à se demander de quel côté la fête allait avoir lieu. Aucune différence aux années 90, la police pouvait nous verbaliser et avait feu vert pour faire usage de la violence. Lors d’une rave dans l’enceinte d’une ancienne abbaye, le nouveau public amateur s’est laissé emporter par l’essor d’une technologie, propre à donner envie à ceux qui n’était pas présents. Partage de localisation, commande de taxis à l’entrée du bois, tout était traçable. D’un endroit où tu poses tes affaires, tu aperçois des lampes-torches venir de loin, silencieuses. C’est le hurlement : 4 000 personnes s’échappent. D’une seconde à l’autre, tout est encerclé et tu te retrouves à enjamber une barrière de fer pour éviter à tout prix d’être piégé. Comme dans un jeu de pistes, tu te retrouves soudain à respirer, à enfin sentir le sang parcourir tes veines et le cœur battre à mille à l’heure. La pleine lune éclaire les champs humides d’une rosée du matin soudaine. Tout le monde s’aimait et s’entraidait. Pourquoi ? On ne supportait plus la saturation de haine qui imprégnait le monde autour de nous, sans même savoir si demain nos narines respireraient encore. Alors, on a préféré sentir nos narines exploser d’acide, faire exploser nos tympans et sentir nos corps transpirer. Entrer dans la transe. Exister était une chance incroyable. Les raves illégales ont pacifié l’excès d’égoïsme que les gouvernements voulaient nous faire adopter comme un réflexe d’avant-guerre. 

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Manifestation place de la République à Paris. 30/01/2021 © Andréa Sena

 

Soirée à Courtenay. Avril 2021 © Andréa Sena

 

Soirée dans le département du 77. Mai 2021 © Andréa Sena

 

Les permissions inventées

Plus on avançait dans les permissions, plus l’audace allait de pair. Comme le dit Laurent Garnier dans un documentaire relatant les débuts de la techno : « C’était un bordel sans nom. C’est à dire que tout est arrivé au même temps. En l’espace de trois, quatre mois, il y a eu l’arrivée d’une musique, l’arrivée d’une drogue et l’arrivée d’une nouvelle forme de sortie. C’était un réel raz-de-marée ». Comme autrefois, au moment du couvre-feu, les voitures se suivaient le long d’une autoroute pour arriver avant l’heure dite, loin de Paris, loin de tout ce manque d’oxygène et aussi, car il n’y avait plus un seul lieu qui n’avait pas été repéré par la police. Les reprendre représentait un trop gros risque. Après les catacombes parisiennes sous le périphérique, les ravers avaient besoin d’air. Alors les organisateurs ont loué des sortes de châteaux, des domaines avec des jardins et des piscines. À 21 heures, l’heure était de se renfermer. On fermait les volets et on repartait de plus belle dans la techno. On arrêtait tout pendant cinq minutes pour ouvrir les fenêtres et aérer l’espace. Les faux anniversaires, les fausses déclarations de mariage : tout devenait prétexte pour partir et se moquer de ces règles ostentatoires. La mode était unique : on s’habillait queer, on s’habillait sexe. Non pas pour séduire, mais parce que cela faisait un bien fou de pouvoir enfin s’habiller autrement qu’en pyjama, avec un masque, pour aller chercher ta baguette de pain. 

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Anniversaire inventé, extra-muros. Juin 2021 © Andréa Sena

 

Période du couvre-feu, extra-muros. Juin 2021 © Andréa Sena

La fête est finie

Alors pourquoi la légalisation ? « Il y en a marre de la précarité. À chaque fois que tu fais une teuf, tu perds tout. Tout l’argent que tu gagnes, tu le refourgues dans les amendes. Je suis en attente de jugement depuis le Covid. On m’a déjà confisqué plusieurs fois mon matos à cause de ces foutus lois. Tu ne peux plus rien faire si ce n’est pas autorisé, à part tout perdre », clame Vanessa, organisatrice du collectif Trance Ta Race. Face à une génération Z toujours plus connectée, ce qui permet une localisation rapide de la part des autorités, l’institutionnalisation apparaît comme une évidence. Les répressions judiciaires, ainsi que des violences perçues comme de plus en plus dures, qu’illustrent notamment la rave-party de Carhaix en 2025, où un gendarme a tiré sur une camionnette en y laissant deux impacts, ou encore la mort de Steve Caniço en 2019, fissurent le mouvement en deux camps : la révolte et ceux qui veulent simplement profiter d’une soirée sans risquer d’y laisser leur peau. Dans un espace délimité, il ne reste plus qu’une boucherie humaine entourée de rangées d’embarcations policières, comme si la génération rave était dangereuse et devait être marginalisée sous toutes ses formes de transgression. C’est cadenasser une foule inoffensive à qui l’on veut faire porter la responsabilité de tout débordement punitif. Les fêtes libres pendant la période pandémique ont rendu nos regards plus frustrés face à un rassemblement festif encadré. Maedow, participante au Teknival du 01 mai 2026, alerte sur le plateau de Tout Beau, Tout N9uf : « Il y a eu un projet de loi où l’on proposait de mettre des terrains à disposition des teufeurs. Sur un an, un seul maire l’a proposé. Lorsque l’on essaie de faire les choses dans les règles, personne ne nous accepte. Si nous sommes forcés d’exister dans ce genre d’endroits, c’est parce-que nous n’avons pas de lieu et que la fête devient chère » 

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Soirée Trance Ta Race. 01/05/26 © Andréa Sena

Peur sociale et désinformation 

Le gouvernement semble, afin de susciter une méfiance de l’opinion publique envers certaines formes de liberté jugées « non consenties », privilégier un discours largement fondé sur la sécurité, la prudence et le cadre rassurant qu’offre une société organisée autour de règles communes. Pendant la pandémie mondiale, l’enjeu affiché était avant tout la protection des vies humaines : les risques de contamination et de mise en danger d’autrui occupaient alors une place centrale dans le débat public (pourtant, d’après l’expérience personnelle de cette journaliste, je n’ai été contaminée qu’à deux reprises, sans même avoir participé à une fête illégale, mais simplement en exerçant mon métier et en suivant le rythme quotidien imposé par nos responsabilités sociales et professionnelles). La consommation de drogues : dans quel milieu n’existe-t-elle pas aujourd’hui ? Concernant le Teknival 2026, on rencontre encore la même stratégie de dissuasion : la presse met en avant les risques liés aux éclats d’obus, la colère des agriculteurs, les blessés en lien avec la consommation de stupéfiants ainsi que la mise en danger des participants par les organisateurs. Face à cette manipulation médiatique, Maedow poste sur le réseau social Instagram : « Une source sûre a travaillé pendant des années sur le site militaire de Bourges. À l’époque, les militaires rigolaient plutôt bien du fait de faire exploser des vaches, ce qui représente un danger public pour les agriculteurs qui y travaillent toute l’année. Il m’a confirmé que, sur le lieu du Teknival, il n’y avait aucun risque. Les démineurs ont neutralisé une mine abandonnée qui ne se trouvait pas sur le site du Teknival. Les organisateurs ont demandé de ne pas traîner aux abords des forêts ni près des champs non délimités par l’événement ». 

La multiplication des directives gouvernementales peut donner à certains le sentiment d’être progressivement dépossédés de leur liberté de mouvement et de décision, comme de simples pièces dans un jeu qui les dépasse. Dans ce contexte, de nombreux teuffeurs ont le sentiment que l’atmosphère devient plus tendue et plus difficile à vivre. C’est finalement l’ordre qui entre en transe contre les free-parties ; le jeu s’emmêle, mais le tremblement du corps reste le même sous l’abnégation des verbalisations : « Tous ceux qui sortent de ce Teknival, qui a réuni jusqu’à 20 000 participants seront verbalisés à double titre, pour avoir pénétré sur un terrain militaire et avoir participé à un rassemblement illégal », assure Laurent Nuñez, ministre de l’intérieur. Fuir la verbalisation, c’est automatiquement prendre plus de risques sur un terrain où : « des démineurs de la DGA sont intervenus après la découverte d’un obus », puis d’un deuxième, hors de la zone de la rave, mais néanmoins présents dans les champs.

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Free-party à Bourges. Teknival 2026 © Antoine Lifaut

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La précarité engendrée par les décisions répressives pousse les organisateurs à entrer dans un système légal, où chaque fête serait encadrée par un gouvernement incapable de comprendre une jeunesse opposée à toute restriction de liberté. L’esprit du mouvement techno, né au début des années 1980, continue aujourd’hui de se moderniser face à des institutions devenues insensibles aux besoins humanistes. Dans l’héritage de cette exclusion sociale, les États-Unis, sous la présidence de Joe Biden, invoquent le RAVE Act (Reducing American’s Vulnerability to Ecstasy Act), toujours dans une logique allant à contre-courant des aspirations démocratiques et culturelles, basée sur l’inquiétude d’une société face à la dramaturgie finale de l’usage de drogues.

En France, le texte de loi prévoit désormais une peine de six mois de prison et 30 000 euros d’amende pour les organisateurs, ainsi qu’une autre pour les participants, allant de 1500 à 3000 euros, avec un contrôle plus systématique des réseaux sociaux afin de dissuader toute forme d’émancipation musicale.

« La technologie joue un rôle très important, mais, pour moi, la plus importante part de technologie que nous ayons est notre esprit, notre sensibilité, notre intelligence et plus encore, notre imagination », souligne Jeffs Mills, DJ et producteur de disques américain, témoin des temps forts de la musique techno et de la naissance de l’acid house. 

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Texte Andréa Martins

Image de couverture Andréa Sena

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