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À la croisée de la musique ambient, d’une pop qui se déconstruit et d’une réflexion politique sur la place des femmes dans l’industrie, phytocene s’assure de tracer son propre chemin, aussi singulier soit-il. À l’occasion de la release party de son nouvel EP bird songs on power lines, présentée le 25 juin au Petit Bain lors d’un évènement en totale autodéfense sanitaire, l’artiste déploie un projet aussi intime que critique : nourri aussi bien par l’ornithologie et la musique classique que par la remise en question radicale des codes de la pop et du monde qui nous entoure. C’est au cours de l’interview qui suit qu’elle revient sur la genèse du projet, des tensions créatives rencontrées au désir complet d’indépendance.

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La chaleur est écrasante lorsque nous arrivons devant le Petit Bain ce 25 juin. L’air est lourd, les corps déjà fatigués par la canicule, mais devant la salle, une file s’étire déjà dans une ambiance calme. À l’entrée, des membres de Mask Bloc Paris accueillent le public avec des masques FFP2 mis à disposition gratuitement. Ici, la soirée est pensée comme un espace d’autodéfense sanitaire : une manière concrète de limiter la propagation des maladies aéroportées et de rendre l’événement accessible aux personnes dont la santé pourrait être fragilisée. Dans la file, on choisit son masque : noir ou rose, discret ou affirmé. Mais là n’est pas l’importance. C’est le geste, surtout. Collectif, évident.

À l’intérieur, la fraîcheur du Petit Bain fait retomber la pression. La soirée s’ouvre avec Worsty, qui livre une première partie abrasive, entre rap, techno et hypercore. Une performance nerveuse qui installe une vraie tension dans la salle et capte le public.

Si l’énergie est déjà là, l’attente reste tournée vers phytocene. Malgré un problème d’affichage écran en début de set, l’artiste entre en scène sans vaciller, en pleine possession de ses moyens. Pendant plus d’une heure trente, elle enchaînera anciens morceaux et nouveaux titres issus de bird songs on power lines, entrecoupés d’interludes ambient et de prises de parole politiques. Un live dense et varié, où la musique se veut autant espace d’expérimentation sonore que terrain matériel habité par une invitation à la réflexion collective.

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@mlj.photographie

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Sur scène, une installation florale et un piano. Rien d’anodin : ce sont de véritables extensions matérielles de l’artistry de phytocene, des éléments qui accompagnent visuellement son propos autant qu’ils l’ancrent dans une forme de matérialité. Le décor n’habille pas, il est acteur de la narration.

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@mlj.photographie

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Parmi les moments forts, the notebook ou promised dried blue, où l’artiste se place derrière son piano, renouant avec sa formation classique. À l’inverse, my purest form is a lie, dernier single de l’EP, marque un basculement. La chanteuse termine le morceau allongée sur scène, poussant sa corporalité à son maximum pour servir son propos, tout en réalisant une véritable prouesse technique : chanter dans une position aussi contrainte, inconfortable, sans jamais perdre en justesse ni en intensité.

 

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Autre moment marquant, scrutiny, première pièce entièrement instrumentale de sa carrière. Loin de décrocher, la salle accueille le morceau avec une vraie attention avant de l’accompagner par des applaudissement conquis.

En fin de set, l’énergie remonte d’un cran avec des titres énergiques et familiers. anemona, limelight : cette fois, le public qui prend le relais. Les voix s’élèvent et les paroles sont reprises en chœur dans une communion joyeuse et chargée d’émotion, à l’image du concert. La soirée se termine avec un DJ set d’Alexi Shell, qui réussit elle aussi à embarquer le public avec ses plongées électro-envoutées. Une belle manière de clôturer une soirée très spéciale, du début à la fin.

 

Tu viens de sortir ton nouvel EP, bird songs on power lines. Pourquoi ce titre ? Quelles en sont les thématiques, les inspirations ?

Cette année, j’ai un peu développé un intérêt pour l’ornithologie. J’ai appris à reconnaître par leur chant les oiseaux que j’entendais toujours lors de mes balades en forêt avec mon père. Depuis toute petite, il m’a transmis sa soif de savoir sur la nature qui nous entoure. Il m’apprenait le nom des plantes, des choses comestibles que l’on croise tous les jours et auxquelles personne ne prête attention. Une fois avoir fait un peu le tour de toutes les plantes, je suis passée aux oiseaux. Je trouve la complexité de leurs chants fascinante. Je pense que c’est un peu la première musique qui a sans doute existé. Je me demande : pourquoi ils chantent ? Qu’est-ce qu’ils disent ? S’ils ne disent rien, est-ce qu’ils chantent par plaisir ? Comme nous quand nous faisons de la musique ? Un jour, je suis passée devant un regroupement d’oiseaux sur des lignes électriques, et j’ai trouvé que ça ressemblait beaucoup à des notes sur une portée. Je suis pianiste classique, et j’ai un peu cette double personnalité, entre mon amour immuable pour la musique classique, et ma persona de musique actuelle. J’ai trouvé que c’était un joli symbole, liant mon amour de la nature à mon amour de la musique, mais j’y ai ensuite implémenté une réflexion plus complexe.

Quand j’ai commencé à faire des concerts, j’étais tout le temps assise derrière mes claviers. Donc je recevais des remarques : « C’est dommage, on ne te voit pas ». Un peu comme les remarques que je reçois quand je fais mes récitals de piano avec un masque. En tant que femme, je suis avant tout, et avant même d’être une musicienne, perçue dans la société comme un objet de contemplation. Mon corps doit être accessible en permanence visuellement, même quand je fais quelque chose qui n’a rien à voir avec le fait ou non de voir mon visage et/ou mon corps. À l’époque, je voulais bien faire, j’avais ignoré la misogynie de la remarque et j’ai acheté un micro sans fil ; mimétisme classique d’une jeune fille dans une industrie où, en tant que femme, la seule option sur le marché qui nous est proposée est de devenir une pop star. Mais une fois debout, mes chansons étaient trop calmes, trop ambient. Alors, par réflexe, j’ai commencé à faire des chansons plus pop, pour pouvoir bouger. Je n’écoute pas du tout de pop. Ce n’est même pas un style de musique que j’apprécie nécessairement. Alors pourquoi j’en fais ?

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@lilaredares

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Cet EP, c’est avant tout une réflexion sur ma place en tant que femme dans l’industrie musicale. C’est une réflexion sur la pop, sur sa signification politique actuellement, le fait que ça soit un style musical à 90% représenté par des femmes, avec des spectacles où nos corps sont au centre de la performance, sexualisés et comodifiés, dans une aliénation musicale capitaliste et misogyne, où nous sommes des produits destinés à un marché plutôt que l’expression matérielle de notre identité musicale la plus profonde. La musique pop, musique considérée par essence comme peu sérieuse, une musique pour divertir, en contraste avec une musique dite alternative, où il y a une plus grande proportion d’hommes, surtout dans les musiques électroniques, une musique dite intelligente, l’IDM par exemple, littéralement « intelligent dance music ». Je pense qu’il est naïf de penser que nos productions musicales sont exemptes des biais et rôles sociaux qui nous sont imposés depuis notre naissance et font partie à part entière de notre construction individuelle. Le fait d’être une femme, c’est-à-dire d’appartenir à la catégorie sociale femme, conditionne nos goûts, notre personnalité, nos relations interpersonnelles, notre manière d’interagir avec le monde, notre sexualité (cf. Dworkin), notre individualité tout entière, et donc, notre musique.

La question que je pose à travers cet EP, c’est : quelle musique je ferais si je n’étais pas une femme ? C’est la recherche de mon individualité primaire, une volonté de me libérer des carcans misogynes qui abîment et formatent ce qu’il y a de plus précieux pour moi, la musique. Ce que je pensais être complètement en ma possession et en mon contrôle, l’expression la plus pure de mon être, j’ai réalisé au cours de cet EP qu’elle ne l’était pas. Que je ne pourrais jamais vraiment savoir quelle musique je ferais si je n’étais pas une femme et que ma personne entière n’était pas conditionnée par un carcan social. Et on peut nettement observer ce processus dans l’ordre des tracks de l’EP, qui est l’ordre dans lequel je les ai créées. Il y a un début de recherche, une exploration d’une pop plus conventionnelle, puis un rejet de cette dernière, une tentative d’émancipation, qui se termine par une track instrumentale, un refus de chanter, de me plier aux codes de ce que je suis censée être en tant qu’artiste femme, un hommage au fait que je suis autant productrice que chanteuse, si ce n’est davantage.

Je me suis dit que j’étais un peu comme ces oiseaux sur ces lignes électriques, en équilibre sur le fil d’une industrie qui détient tout le pouvoir, à côté d’autres oiseaux, d’autres femmes qui sont, comme moi, enchaînées à celle-ci, un oiseau qui arrête de chanter quand on passe devant lui, un oiseau dont la société du spectacle, où tout est performatif (cf. Guy Debord), supprime son individualité la plus profonde.

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Quelles chansons ont été les plus dures à écrire/produire et pourquoi, et qu’est-ce que tu as tiré de ces difficultés ?

Après avoir sorti 25 et one hundred things, peut-être les deux chansons les plus pop de ma carrière jusqu’à présent, je me suis remise en question. C’est agréable de produire de la pop, ça va vite, on se projette directement sur le marché de consommation musicale, on pense que ça va bien marcher sur TikTok. C’est fun à chanter sur scène, on peut bouger, on rentre dans les conventions qui nous sont familières. Alors quand j’ai commencé à produire my purest form is a lie, même si j’avais déjà produit des morceaux similaires auparavant, comme serpentine, j’étais dans un tout autre processus : essayer de faire de la musique qui me ressemble vraiment. Et c’est, pour moi, beaucoup plus dur que de faire un morceau plus pop, où on sait exactement ce qui est attendu. Et quand on fait quelque chose qui dévie des conventions, on pense aussi à la réception, mais plutôt à la non-réception. On se dit que ça ne va pas plaire. Alors ça affecte aussi la création.

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Quelles facettes de toi tu as plus explorées par rapport à tes projets précédents ?

Ce projet est entièrement dédié à la musique. C’est de la musique qui parle de musique, de ma relation à la musique en général, à ma propre musique. Je pense que c’est ma manière de réfléchir à la direction que prend ma carrière musicale en le faisant à travers la musique elle-même. Dans cet EP, j’ai réfléchi en temps réel à ça, et même si je n’y suis pas arrivée totalement, j’ai essayé, au moins, de me détacher du poids qui pesait sur mes épaules depuis plusieurs années.

 

Pourquoi c’est important pour toi d’être en totale indépendance artistique, de la confection du merch à la production, sans label ou équipe, etc. ?

Je ne suis pas persuadée que, dans le fonctionnement économique actuel de l’industrie musicale, les labels et majors agissent dans l’intérêt des artistes. Ils travaillent main dans la main avec les plateformes de streaming, qui sont responsables de la destruction d’un système de revenus convenable pour les artistes et de la dévalorisation de leur travail, un intermédiaire parasite qui pervertit le lien entre un artiste et son public, et le comodifie aux yeux de ce dernier. Je souhaite de tout mon cœur pouvoir un jour percer en restant indépendante.

En tant que femme, je tiens à mon indépendance, mon autonomie, et je souhaite garder la main sur tout le processus artistique, de A à Z, et déléguer seulement quand cela dépasse mes compétences. J’encourage toutes les femmes à arrêter de travailler avec des producteurs hommes et à apprendre à produire elles-mêmes, dès lors qu’elles se sentent trop dépendantes. Pour moi, la satisfaction de créer l’entièreté d’un morceau et d’avoir le contrôle sur tout est très importante dans mon processus créatif.

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En ce qui concerne ta release party, l’importance pour toi de la rendre inclusive et masquée avec un line-up 100% féminin ?

Nous sommes en 2026. Ça fait six ans que le virus du Covid, un virus neurovasculaire qui a de graves répercussions sur notre santé à toutes et tous, circule librement et en toutes saisons, depuis l’abandon gouvernemental des mesures sanitaires et, au passage, de toute notion de santé publique, au profit d’une logique capitaliste et eugéniste. Les séquelles du Covid affectent, entre autres, directement la capacité à faire de la musique, peuvent rendre sourd, provoquer de lourdes séquelles cognitives, cardiaques ou respiratoires, une perte de voix, et j’en passe. Il est pour moi primordial que mes concerts soient des lieux accessibles, sans discrimination sur le statut de santé, qui ne suivent pas la logique validiste du déni de la circulation des pathogènes aéroportés, que le fait d’aller écouter ma musique ne résulte en aucune contamination et handicap de mon public, et que le fait, pour moi, de performer sur scène sans masque ne résulte pas en une détérioration de ma santé et en une potentielle incapacité à faire de la musique. Il est urgent que le milieu de la musique prenne au sérieux cette problématique et prenne soin des artistes et du public pour préserver la musique telle qu’on la connaît.

Pour ce qui est du line-up 100% féminin, il est pour moi naturel de mettre à l’honneur des femmes dans le choix des artistes que je booke. Nous sommes encore très invisibilisées dans l’industrie, surtout dans les styles alternatifs.

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Comment tu envisages la suite, qu’est-ce que cette nouvelle étape de ton chemin artistique t’a appris ?

Je pense que cet EP est un peu un tournant musical pour moi, déjà parce que c’est mon quatrième EP, ce qui commence à faire beaucoup, et aussi parce qu’après toutes ces réflexions, je fais face maintenant à la fois à une sorte de liberté musicale plus ou moins totale (si elle existe) pour mes projets à venir, m’étant extirpée à minima théoriquement du poids que représentait pour moi la pression à faire de la pop en tant que femme, et en même temps je suis désormais confrontée à quelque chose qui fait un peu peur : après avoir dit tout ça, mon prochain projet devra donc être la musique qui me ressemble vraiment ? Ce qui est plus facile à dire qu’à faire. Je pense que c’est le travail de toute une vie, mais j’aimerais vraiment arriver à proposer quelque chose de différent, à explorer une musique catégoriquement désaliénée, qui ressemble davantage à la musique que j’écoute et aux artistes que j’aime.

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bird songs on power lines est disponible via phytocene.

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Texte Tiphaine Riant

Image de couverture @mlj.photographie

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