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Coincé dans la circulation parisienne, sous le pseudonyme inattendu de Jjerome87, hérité d’une ancienne adresse mail, Joe Newman, chanteur et guitariste d’Alt-J finit par descendre de son taxi, un étui de guitare à la main. Nous nous installons tranquillement dans un salon de l’hôtel. Joe parle avec précision, avec générosité aussi, prenant le temps de dérouler son parcours : cette nuit universitaire qui a bouleversé sa perception du monde, les années de création qui ont suivi, et la naissance de The Canyon, son premier album solo, façonné entre Londres et Los Angeles.

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La nuit qui a tout débloqué

C’était au début de l’université. Un colocataire, un ami venu de Liverpool, une proposition banale pour l’époque : des champignons hallucinogènes infusés dans du thé. Joe accepte : « c’était un peu un rite de passage, je pense, de faire des hallucinogènes à l’université. Donc j’étais partant, absolument ».

Sauf que la dose que lui sert cet inconnu sera, il l’apprendra bien plus tard, sept fois supérieure à ce qu’elle aurait dû être. « Au bout d’une demi-heure, j’ai commencé à me sentir vraiment mal. Il me disait de rester avec eux parce qu’on ne veut pas être défoncé tout seul. Mais je suis allé me coucher. Je voulais juste dormir. » Il ne dormira pas. Ce qui suit ressemble à une nuit de cauchemar et d’émerveillement mêlés : « J’avais ces hallucinations folles. Je me sentais comme un saule pleureur dans la brise. Je surfais sur ces vagues bizarres de visages ».

Au matin, la conviction est nette : jamais plus. Mais la semaine suivante, après un simple repas, les hallucinations reviennent. Puis elles s’installent. « C’était presque comme une peine de prison dans ma propre tête. Je ne pouvais rien dire à personne. J’avais honte, mais j’avais aussi peur pour ma vie. Je m’enfonçais dans ces mondes surréels et j’avais besoin de ma famille, sans pouvoir leur en parler. J’étais enfermé dans ces stigmates, tout en me sentant vraiment désorienté. »

Il traversera ces années de troubles mentaux sans jamais vraiment savoir s’il a guéri, ou s’il s’est simplement adapté. « Je n’ai jamais vraiment compris, ni conclu, si j’allais mieux ou si je m’étais juste adapté à mon nouvel état d’esprit. » On appelle ça, lui dira-t-on plus tard, l’ego death. Mais quelque chose d’inattendu s’est produit dans ce chaos : « Ça a connecté dans mon cerveau des chemins vers l’écriture dont je ne savais pas qu’ils existaient, et je suis devenu beaucoup plus à l’aise avec l’écriture. Mon imagination a grandi, s’est élargie, et j’ai eu cette sorte d’épiphanie à propos de l’écriture ».

Ses mélodies changent, ses paroles aussi, jusqu’à la structure de ses accords. L’insatisfaction chronique qu’il ressentait face à son propre travail : « Comment puis-je écrire quelque chose dont je sois fier ? Comment écrire quelque chose qui me distrait assez de tout ce qui a déjà été écrit ? Et comment m’arrêter de me comparer à ça ?,  disparaît simplement. « Après cette expérience, je n’y pensais plus. J’aimais juste ce que je faisais. »

« Et je ne sais pas, au-delà de ce sentiment abstrait, je ne sais pas ce que c’était ni comment c’est arrivé, mais ça a eu un effet fondamental sur la façon dont j’abordais l’écriture. Et c’est de là que vient tout le premier album. »

C’est de là qu’est né le premier album d’Alt-J. Et tous ceux qui ont suivi. « En substance, j’avais overdosé. C’est incroyable. » Son label solo s’appelle aujourd’hui Mushroom Records. « J’essaie de ne pas trop le dire à voix haute, quand même », lâche-t-il avec un rire. « Pour ne pas retripper ».

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Fils de guitariste, apprenti solitaire

Joe Newman a grandi dans une maison tapissée de guitares. Son père, fonctionnaire de jour, agent de probation dans des « emplois cycliques, des emplois qui n’adressent pas vraiment les causes profondes de la condition humaine, mais qui sont là pour aider du mieux qu’ils peuvent »,  chantait chaque soir dans les pubs pour arrondir ses fins de mois. Des covers « pour des hommes et des femmes d’âge mûr et alcoolisés ». Joe regardait, absorbait, imprimait sans le savoir une idée de ce que pouvait être l’expression musicale. « La musique qu’il écoutait et qu’il jouait a imprimé en moi cette idée d’expression, de chant, d’être confiant et de s’ouvrir à un monde de performance, essentiellement. »

Son père ne l’a jamais poussé vers la guitare. « Il a juste attendu que je la prenne moi-même. Et c’est ce que j’ai fait. »  Joe prend ensuite des cours auprès d’un certain John Grindy, shredder metal sponsorisé par Ibanez, passé par une école de musique à Los Angeles aux côtés de John Frusciante et Lenny Kravitz. « Il incarnait vraiment le type de guitariste que je ne voulais pas être. Le regarder jouer, j’étais en admiration devant la façon dont il était conditionné à jouer sans effort, sans réfléchir, sans regarder ses mains. C’était incroyable. » Deux ans de leçons, et Joe comprend qu’il veut poursuivre ses propres idées.

À l’adolescence, une autre force entre en jeu : les filles. « Ma sexualité changeait et j’étais vraiment attiré par les femmes. Je suis devenu obsédé par les femmes. » La guitare comme exutoire, l’écriture comme survie. « Je me suis mis à écrire des chansons sur l’amour. Pas que j’y connaisse grand-chose, mais c’était presque médicinal. » La musique comme thérapie, déjà. « J’écrivais une chanson, et peut-être qu’elle me verrait différemment après. C’était le rêve. »

Il confie avoir été un élève médiocre, « dyslexique, pas très bon pour traiter l’information, distinctement dans la moyenne », bon uniquement en matières créatives. Mais la guitare était le seul endroit où des heures entières s’écoulaient sans qu’il s’en aperçoive. « Des heures passaient et j’étais juste assis dans la même position, à essayer de trouver quelque chose qui sonnait bien, qui faisait du bien à mon corps et qui donnait envie à ma voix de réagir. »

Il a longtemps joué pour personne. Surtout pas ses parents. « L’idée qu’ils m’entendent chanter était juste… atroce. Je ne savais même pas si j’étais un bon chanteur. Je savais juste que j’avais besoin de le faire dans une solitude absolue parce que j’avais besoin de l’extirper, mais je ne voulais pas que ce soit observé. »

C’est à l’université qu’il franchit le pas, en jouant une chanson à Gwil Sainsbury, futur guitariste d’Alt-J. La réaction de ce dernier. « Je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi bien », déclenche quelque chose d’irréversible. « Quand j’ai eu cette validation de sa part, parce que je faisais confiance à son goût et que je le respectais en tant qu’artiste et pour son intelligence. Quand il m’a dit ça, ça a créé quelque chose. Une culture a poussé de cette boîte de Pétri, et elle n’a jamais arrêté de croître. » Puis : « Mon cerveau a commencé à changer vers l’idée de poursuivre ce que j’aimais plutôt que ce en quoi j’étais le meilleur. J’étais bien meilleur en art visuel qu’en musique. Mais je n’avais pas de passion pour ça. J’avais une passion pour la musique ».

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© Zachary Gray

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The Canyon : la longue route vers Los Angeles

Joe Newman s’arrête, sirote sa boisson sans alcool, précise-t-il. Il a arrêté de boire. Puis il raconte comment est né The Canyon, son premier album solo.

Tout commence en 2023, en pleine tournée Dream, dernier album d’Alt-J. Contrairement à l’habitude, cette fatigue créative qui suit naturellement la sortie d’un disque, Joe n’a pas arrêté d’écrire. « Normalement, après avoir terminé un album, on est créativement assez épuisé. On prend des vacances par rapport à l’écriture. Mais comme j’étais un père pour la première fois et que mon écriture ne s’était pas arrêtée… » Quelques morceaux testés avec le groupe n’ont pas trouvé leur place sur Dream : ils deviennent les premières pierres de The Canyon. Des titres comme Two Hearts, Mr. Alligator ou Green Velvet prennent forme avec Charlie Andrew, le producteur historique d’Alt-J. « Son ADN est présent dans certaines de ces chansons. » Mais quand Joe réalise qu’il veut faire quelque chose de véritablement personnel, il sait qu’il lui faut un nouveau collaborateur. « Pour honorer le processus d’écrire pour moi-même et par moi-même, je pense que j’ai besoin d’un nouveau producteur. »

S’ensuit une longue traversée du désert. « On m’a demandé mes cinq producteurs préférés. Je n’en avais vraiment aucune idée. Tout ce que je connaissais, c’était ma relation de travail avec Charlie. » Une liste se constitue, « le who’s who des grands producteurs » et les réponses ne viennent pas. « J’avais raison. Les gens étaient soit occupés, soit pas intéressés, soit en train de faire leur propre truc. Certains ont dit qu’ils avaient écouté la musique et qu’ils l’aimaient bien, mais qu’elle ne convenait pas à leur artiste et le manager m’a répondu qu’il ne lui avait pas encore envoyé les morceaux. »

C’est finalement par un détour imprévu que Joe trouve son homme. Son éditeur musical, Kobalt, lui suggère un musicien nommé Chris, intéressé par la production. Lors de leur rencontre, Chris propose de travailler dans le studio d’un ingénieur du son de sa connaissance : Carlos de la Garza. Joe, dès les premières minutes, « se dirige instinctivement vers Carlos. Il était sûr de lui. Il a dit d’emblée qu’il aimait vraiment la musique et voulait travailler avec moi ». Chris, lui, commet quelques faux pas : « Il a mentionné les crédits d’écriture. Et j’étais comme : ‘j’ai déjà écrit les chansons. Tu es là pour produire l’album avec moi, on co-produit, on travaille ensemble là-dessus’. Carlos avait compris ça. Chris pensait aux crédits d’écriture, c’était un signal d’alarme ».

Ses références plaident pour Carlos : ingénieur sur des albums de Wolf Alice. « Wolf Alice était vraiment élogieux sur le travail avec Carlos », aussi producteur de Paramore, pour lequel il décroche un Grammy juste avant de démarrer avec Joe. « Je l’ai eu au tarif pré-Grammy. Donc c’était gagnant-gagnant. »

L’enregistrement se fait dans le jardin de Carlos, à Eagle Rock, dans l’est de Los Angeles. Un an après leur première rencontre. « Et maintenant on est de vrais amis. J’ai vraiment, vraiment adoré le processus. Il avait tellement de contacts incroyables dans l’industrie musicale. C’était un ingénieur extrêmement talentueux. Et il était batteur. » Joe insiste sur ce point : « Je pense toujours qu’il y a quelque chose de vraiment important dans le fait d’avoir une formation d’ingénieur, parce qu’on comprend la science du son, on comprend comment enregistrer les choses, on comprend comment tout fonctionne ».

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Mais pourquoi l’Amérique ? « En grandissant, on vous prescrit beaucoup de culture américaine. Le cinéma, la musique, deux grands domaines artistiques où j’étais exposé aux idées américaines. Je référence constamment des films américains, des paysages américains. J’ai un accent mi-atlantique quand je chante. C’est juste là que je suis à l’aise, c’est comme ça que j’ai grandi en chantant. » Et puis : « Je pense qu’il y a une sorte de rite de passage pour les musiciens britanniques d’aller à L.A. ou à New York. C’est un mythe de l’artiste britannique moderne. Et j’avais envie d’avoir ce chapitre de ma vie à L.A. aussi ».

L’album s’enrichit en chemin de trois choristes « des co-narratrices, essentiellement trois chanteuses de background à la Motown qui co-narrent l’ensemble du processus et ancrent tout ça, créant une mélodie qui traverse tout l’album » et de musiciens de session californiens, héritiers de l’esprit du Wrecking Crew. Sans oublier la reverb chamber de Sunset Sound : « C’est la même chambre de réverbération que celle qu’ont utilisée Led Zeppelin pour Stairway to Heaven ou les Beach Boys pour Pet Sounds. Tout l’album est passé par cette même chambre ».

On lui fait remarquer que le titre Track and Field semble sonner différemment du reste, plus pop dans son traitement sonore. Joe acquiesce, non sans amusement : « On voulait que ça sonne comme une rom-com des années 80. Comme Breakfast Club. C’est vraiment une histoire d’amour de campus américain à l’ancienne. On rendait hommage à ces films de lycée des années 80. Carlos a accentué ça à travers les filtres qu’il a utilisés sur ma voix, sur la batterie ».

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© Zachary Gray

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Écrire sans éthique, observer comme un animal

On lui fait remarquer que ses paroles fourmillent d’animaux : un cheval, un alligator, des coyotes, une souris, des chats. Il acquiesce avec ce qui ressemble à une révélation. « Les animaux sont souvent une analogie utile pour certains des thèmes qu’on aborde. Mais c’est aussi que j’ai toujours été fasciné par eux. J’ai grandi avec des chats. J’aime les chats, j’aime les chiens, j’aime les chevaux. J’aime juste passer du temps avec eux. Ce sont des êtres sensibles qui semblent en savoir beaucoup plus sur le monde que les humains. Mais ils gardent ça pour eux. »

Il y a là, dit-il, « une connexion tacite en termes d’apaisement du bruit qu’ils ressentent tout autant que nous ». Et d’aller plus loin : « Un cheval, en général, est probablement un être plus élevé qu’un humain, étant donné à quel point les choses sont simplifiées pour lui au niveau instinctif. Mais il peut aussi être assez altruiste ».

On lui demande pourquoi ses chansons gravitent si souvent autour des zones sombres de l’existence. Il réfléchit. « J’observe les côtés les plus sombres et les plus profonds de la condition humaine et des expériences que vivent les humains. Je pense que je les traite d’une façon qui pourrait s’entendre comme une célébration de la vie elle-même. » Il ne part pas d’une éthique d’écriture : « Je n’ai pas d’éthique sur la façon dont j’écris. Je me concentre juste sur ce que ça me fait ressentir dans le moment, je construis des images plus grandes et j’assemble tout. Comme si j’assemblais un objet dont je ne sais pas vraiment à quoi il ressemble jusqu’à ce que je le donne au grand public et qu’il me dise ce qu’il en pense ». Et d’ajouter, avec une franchise désarmante : « Les interviews sont vraiment très éclairantes pour moi. C’est quelqu’un qui vit une expérience de tierce partie avec la musique, et qui me la restitue. C’est vraiment très révélateur ».

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Album cover

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Le refus qui a tout déclenché

Lorsqu’on lui signale que Juicy évoque structurellement Matilda, il est sincèrement surpris. « Tu es la première personne à me dire ça. C’est la même structure de base pour le couplet de Matilda. » Il l’avait oublié. La chanson date de 2019, écrite à l’origine pour une performance de danse d’un ami chorégraphe, Theo Klincard. « J‘ai réalisé que ce n’était pas ce que la commande demandait, que ça ne respectait pas le brief. Alors je l’ai mise de côté et j’ai commencé à travailler dessus de mon côté, à l’enregistrer avec mon ami Adam Connor. » Il la propose ensuite au groupe, qui la refuse. « Je me dis maintenant que c’est peut-être l’un des déclencheurs du projet solo, parce que si eux n’en veulent pas et que moi je pense vraiment que c’est bon, il va peut-être falloir que je garde ça pour moi. » Puis, avec un sourire : « La démo est très différente. Je la sortirai peut-être un jour. Ma compagne préfère la démo. »

Quant à la suite, Joe Newman est serein. « On travaille sur de nouvelles choses avec Carlos, et c’est vraiment excitant. Si vous aimez cet album, vous allez adorer le suivant. » Pas de calendrier, mais une image en tête. « Par nature, j’accumule, et ça déclenche d’autres idées. Et puis il faut couper le saucisson. Et là tu te retrouves avec onze saucisses. C’est un autre album. »

Avant de partir, on lui demande un mot en français, lui dont la mère était jeune fille au pair en France et l’admonestait en français, dont le père enchaîne les leçons Duolingo depuis 2 800 jours « sans encore convertir ça en discours » et dont le compère de scène Gus Unger-Hamilton, né à Paris, parle la langue couramment. Joe rit. « Je suis juste paresseux. Je suis un sale type, tu sais ? »

 « Bonjour. Merci. C’est bon. » C’est tout ce qu’il sait dire. C’est peut-être tout ce qu’il lui faut. Le reste, il le chante.

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The Canyon est disponible via Mushroom Records/Virgin Music. En showcase à Paris (The Mixtape) le 1er juillet 2026.

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Texte Lionel-Fabrice Chassaing

Image de couverture Zachary Gray

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