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Plus organique, plus dépouillé, 3, 10, Why, When marque une nouvelle étape dans le parcours de Jamie Woon. Dix ans après Making Time, il y explore une musique plus organique, plus libre, guidée par l’instinct et l’acceptation de ses propres rythmes. Rencontre.

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Quand l’héritage devient matière créative

Chez Jamie Woon, la musique s’inscrit dans une continuité familiale. Elle traverse les générations, les voix et les rituels, et s’impose moins comme un choix que comme une langue partagée. « Du côté de ma mère, il y avait clairement pas mal de musiciens. J’ai donc grandi dans ce milieu. Maman (Mae McKenna) avait rejoint des groupes, comme ce groupe Contraband chez Transatlantic. Ils faisaient du folk rock, ils sont venus à Londres et se sont installés à Hendon, où vivaient tous les Écossais à l’époque, parce que c’était l’endroit le plus proche de l’autoroute pour rentrer en Écosse », dit-il simplement, comme s’il cherchait encore à en minimiser l’évidence. Pourtant, tout commence là.

Les générations se succèdent sur scène : grands-parents chanteurs pendant la guerre, oncle musicien dans les années 1970, et cette tradition de rassemblements où chacun chante à tour de rôle. La musique est un rituel, une langue commune. « Dans cette famille, la musique occupait une place très importante. Ils faisaient un grand ‘Hogmanay’, le réveillon du Nouvel An est un événement majeur. Toute la famille se réunissait, tout le monde chantait une chanson, tu vois, et mon oncle Hugh était le meilleur pour jouer toutes ces chansons. »

Pianiste, il incarnait une forme de liberté musicale totale. « Il venait chez nous et jouait du piano pendant trois ou quatre heures d’affilée… c’était comme si la musique coulait de lui. » Cette présence magnétique, marque durablement l’imaginaire de Jamie Woon.

Malgré cet héritage, il ne raconte jamais la musique comme une trajectoire programmée ou une ambition consciente. Elle apparaît plutôt comme un environnement naturel, une évidence dans laquelle il a grandi. Très tôt, il écoute et absorbe. L’influence de cette famille de musiciens, façonne son rapport au son bien avant toute notion de carrière. Une empreinte fondatrice, dont les résonances traverseront son travail bien au-delà de l’enfance.

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©Alson Can

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La musique comme flux continu

Des années plus tard, Jamie Woon retrouve une cassette sur laquelle son oncle Hugh, aujourd’hui disparu, improvise au piano. Une archive intime, devenue le cœur de Peace Of Mind, morceau central de 3, 10, Why, When. « J’ai vraiment adoré. Il a été une grande source d’inspiration pour moi, et j’adorais les accords qu’il choisissait. Je ne sais pas qui joue des bongos. Ça me rappelle, je ne sais pas, un titre de Steely Dan ou ce genre de période, tu vois, une sorte de riff funk. »

Aux studios Eastcote, fondé à l’origine par Chaz Jankel et aujourd’hui investi par Martin Terefe, cette mémoire prend une nouvelle forme : le piano samplé de Hugh, la voix de Woon et les notes de Jankel s’y superposent. Plusieurs présences, plusieurs temps, réunis sur un même morceau. « C’est devenu un peu le morceau de tout le monde », résume‑t‑il.

Le passé devient alors matière première, non pas figée, mais transformable. « Du coup, je me suis dit que j’allais l’apprendre à la guitare et je me suis mis à jouer avec. Et puis, au bout d’un moment, j’ai commencé à écrire cette chanson autour de ça, un peu inspirée par les souvenirs que j’ai de lui. Et je me suis juste laissé porter. Nous sommes une famille assez intense. Par exemple ma mère et moi, nous sommes des chercheurs. Ma mère a beaucoup exploré la spiritualité, la philosophie, mon oncle aussi. Et donc je me suis juste dit, je ne sais pas, j’ai juste eu l’impression que c’était un peu comme un hommage à cette dimension de ma famille. C’était juste un peu cette quête, cette recherche. »

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Un album né du blocage

Cette logique irrigue tout 3, 10, Why, When. L’album naît presque par accident, au fil d’une collaboration avec le producteur Martin Terefe, hors des circuits habituels. « En fait, nous étions justes amis, on ne s’est pas rencontrés grâce à la musique », précise Woon. À ce moment-là, rien ne va vraiment. Sa situation avec son label et son management est instable, le budget épuisé, l’écriture à l’arrêt. « Je ne savais pas vraiment où j’en étais. Je n’écrivais aucune chanson qui me plaisait. » Plusieurs versions de l’album avortent. Puis, presque par accident, quelque chose se remet en mouvement. « On venait donc de commencer, on avait travaillé sur quelques chansons juste pour le plaisir, juste avant la pandémie. Et puis, quand on a recommencé à se retrouver, je me suis dit : ‘Allez, finissons-en une’. Et puis, quand j’en ai eu, littéralement quand j’en ai eu dix, il les a toutes notées. » La bascule se fait par la structure. « On avait déjà arrêté la liste des titres bien avant, et on a conçu l’ensemble presque comme une œuvre à part entière. » Les paroles, elles, arrivent tard, comme à son habitude « je n’ai jamais appris, c’est peut-être juste moi, je devrais apprendre à l’accepter maintenant. Parfois il faut aller là où on n’a pas envie d’aller, et je pense que pour moi, c’était comme être honnête avec moi-même : ‘pourquoi je ne peux pas dire ce que j’ai en tête ?’ Et du coup, ça m’empêchait d’aller assez loin pour écrire quoi que ce soit qui me semble vrai ». Cette pudeur l’amène à enregistrer tardivement les vocaux. Ce processus éclaire l’écoute : 3, 10, Why, When est une trajectoire émotionnelle continue, pensée comme un ensemble.

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Art Cover

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Le collage comme méthode

L’album marque ce passage, de l’évitement à l’acceptation, du contrôle à l’abandon. Ce nouvel opus, dix années après Making Time, assume une esthétique du collage. « C’était en grande partie réalisé sur ordinateur… mais ça ressemblait beaucoup à un collage », explique Woon. Les morceaux sont découpés, déplacés, recomposés sans sacraliser la première idée. A Velvet Rope, avec son pont placé juste avant la fin, en est l’exemple le plus frappant. « En fait, c’est une question d’essais et d’erreurs », dit‑il simplement. Un refus instinctif de la forme attendue, au profit d’un mouvement plus libre.

Jamie Woon semble revenir à une forme d’essentiel. Plus organique, plus folk, traversé par moments de touches presque celtiques, le disque marque une étape importante dans son parcours. Une évolution qui, loin d’être une rupture, apparaît plutôt comme un retour aux sources. « Oui, c’est sûr. J’ai commencé en jouant beaucoup de guitare acoustique », confie-t-il. Avant même ses premières productions électroniques (Mirrorwriting en 2011), l’artiste explorait déjà une palette instrumentale large : « Je jouais de la batterie, de la basse… je faisais un peu tout, notamment avec le looper ».

Ce nouvel album donne justement l’impression de rassembler ces différentes facettes. « J’ai l’impression qu’il regroupe davantage toutes mes influences », explique-t-il, évoquant un spectre musical qui dépasse largement les frontières du folk. Parmi ses références, il cite des albums marquants des années 80 et du début des années 90, comme ceux de Peter Gabriel ou du groupe Japan : « des albums pop un peu bizarres, qui intègrent plein d’influences venues de partout ».

Une manière de travailler qu’il revendique depuis toujours : « J’ai l’impression que c’est ce que j’ai toujours fait, pour être honnête ». Mais cette fois, quelque chose change dans l’approche. Moins de volonté de s’inscrire dans une esthétique ou une scène précise, plus de liberté assumée : « C’est peut-être la première fois où je ne cherche pas vraiment à appartenir à quelque chose… c’était juste moi ».

Les thèmes qui traversent l’album, le temps, la nuit, la dispersion mentale, font écho à une introspection plus large. Lorsqu’il évoque son TDAH, Jamie Woon ne cherche ni l’étiquette ni l’explication médicale. Il parle plutôt d’un rapport instable au temps, au sommeil, à l’élan créatif. « Quand quelque chose se passe et que tu te dis : ‘Je n’y suis pour rien… J’en veux encore plus’. Et ensuite, tu essaies de le reproduire. » La lecture du Tao Te Ching de Lao Tseu lui apporte un cadre inattendu : « Cela m’a donné beaucoup d’idées… sur l’équilibre des choses ».

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La musique comme espace partagé

Parallèlement, Woon développe une activité de producteur. Là encore, le moteur est clair : « Pour moi, tout est une question de confiance, quand je fais de la musique. Donc si tu as des gens avec qui tu aimes passer du temps et avec qui tu t’entends bien, alors pourquoi pas ? J’aime jouer avec les sons ». Produire, c’est endosser un seul rôle, sortir du contrôle total. « C’est très gratifiant d’aider quelqu’un à créer quelque chose dont il peut être fier. »

Ses collaborations récentes illustrent parfaitement cette approche. À propos de Elmiene, il ne cache pas son enthousiasme : « J’adore vraiment ce type. […] C’est une vraie bénédiction ». Il décrit un artiste à la fois virtuose et insaisissable, « capable d’imiter n’importe quoi », doté d’une intelligence musicale rare. Leur complicité dépasse les générations et les styles : « C’est génial de collaborer avec des gens différents. Il a toujours été très ouvert à ce que j’apportais ». Fasciné par sa singularité, Woon souligne aussi son rapport presque hors du temps à la musique nourri de soul et de classiques, jusqu’à affirmer qu’il s’est arrêté à D’Angelo. « Il y a tellement d’intelligence dans sa façon de chanter », ajoute-t-il, admiratif, « j’adore le voir s’envoler ».

Autre collaboration marquante : celle avec Holly Walker, qui apparait sur 3, 10, Why, When. Née pendant le confinement, leur association repose, là encore, sur une confiance immédiate. « Elle a été la première à me demander : ‘Tu veux produire mon premier album ?’ […] Cette confiance, c’était magnifique. » Le projet prend une forme presque artisanale, entre amis, avec une attention particulière portée aux voix et aux détails. « C’est une excellente compositrice. Elle avait déjà toutes ces chansons complètement abouties. » Une expérience différente, plus posée, mais tout aussi stimulante. « On a passé un moment incroyable », résume-t-il, saluant une artiste dont il suit encore aujourd’hui les nouveaux développements avec enthousiasme.

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Revenir à l’essentiel

La sortie de l’album s’est faite dans un cadre volontairement restreint. « Juste un show à Londres », à Union Chapel, un lieu chargé de sens pour Jamie Woon. « J’adore cet endroit. Il y règne une ambiance particulière », confie-t-il, évoquant un souvenir fondateur : un concert de Kelly Joe Phelps, auquel il avait assisté avec sa mère. « C’était l’une des meilleures expériences musicales de toute ma vie. » Ce choix n’a rien d’anodin : il inscrit ce retour sur scène dans une forme d’intimité et de continuité personnelle.

Désormais indépendant et récemment devenu père, Woon aborde le live avec de nouvelles contraintes et une autre philosophie. « Je savais que je ne pourrais pas faire beaucoup de tournées. » Le concert devient alors un moment unique, pensé comme une expérience en soi : « On l’a joué de manière très, très naturelle… » Une approche dépouillée, fidèle à l’esprit de l’album.

Ce retour sur scène marque aussi la renaissance d’un collectif soudé. Autour de lui, des musiciens de longue date qui ont largement contribué au disque : Dan Gulino à la basse, Dan Seed à la batterie, et Charlie Platt, ami de fac depuis 1999, aux claviers. « On sera tous les quatre », précise-t-il, dans une formation resserrée où chacun trouve pleinement sa place. « Tout le monde a un super sens du rythme… et on a accumulé tellement de bons souvenirs ensemble. »

Plus qu’un simple accompagnement, c’est une alchimie qui se rejoue à chaque fois. « J’adore le son qui se crée quand on se retrouve », résume Woon. Une matière vivante, nourrie par les années, l’amitié et une écoute mutuelle qui promet, même dans un format limité, des concerts à la fois chaleureux et profondément habités.

3, 10, Why, When n’est ni Mirrorwriting, ni Making Time. C’est un disque beau, fragile et souvent lumineux. « Je ne sais pas trop comment décrire cette musique », confie Woon. « Le simple fait qu’elle existe me semble extraordinaire. »

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3, 10, Why, When est disponible via Also Can. En concert à Paris (Maroquinerie) le 13 avril 2026.

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Texte Lionel-Fabrice Chassaing

Image de couverture ©Fabrice Bourgelle

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