Blake Watt publie The Thread, le premier album de Family Stereo. Onze chansons enregistrées pendant neuf mois avec Sam Hodder-Williams dans le nord de Londres, le disque tourne autour de la distance, du désir de rester lié à quelqu’un et, plus largement, de cette difficulté à trouver sa place dans une existence qui change.

 

Ces thèmes étaient déjà présents dans Matter puis Sometimes the Morning Is Different. Ces deux premiers EP permettent de mesurer le chemin parcouru jusqu’à ce premier album. Sur le premier, sorti en 2023, Watt privilégiait les petites histoires, les souvenirs et les choses laissées en suspens, avec une instrumentation encore très proche de l’intimité des premiers enregistrements. Le second, paru en 2024, élargissait le spectre : Unavoidable apportait davantage d’énergie, Early Promise retrouvait une douceur rêveuse, tandis que la nouvelle version de Foolproof montrait un artiste plus attentif aux possibilités de l’arrangement. The Thread ne renie aucune de ces directions, mais les rassemble dans un ensemble plus ample et plus cohérent.

 

 

 

Watt écrit d’abord par la mélodie. Les mots viennent ensuite épouser leur rythme et leur sonorité. Cette méthode explique en partie la fluidité de chansons qui semblent très simples alors qu’elles sont minutieusement construites. « La mélodie arrive toujours en premier », explique-t-il, ajoutant qu’un morceau est achevé lorsqu’il estime avoir rendu justice à une émotion, sans nécessairement lui donner une histoire parfaitement définie. The Thread trouve ainsi un équilibre entre proximité folk et paysages sonores plus vastes.

L’excellent Remedy donne immédiatement la mesure de cette approche : un piano , quelques nappes électros et une voix chaleureuse pour installer une situation sentimentale sans en expliquer les circonstances. Lap steel, mandoline, banjo, Mellotron, synthétiseurs et cordes élargissent progressivement les perspectives. The Thread bénéficie ici d’un travail collectif plus développé que sur les premiers EP. Enregistré pendant neuf mois dans le studio nord-londonien de Sam Hodder-Williams, l’album doit beaucoup à cette collaboration : le producteur signe notamment les arrangements de cordes et participe largement à l’instrumentation, donnant aux chansons une profondeur supplémentaire sans les éloigner de leur simplicité initiale. Waiting On Nina et Three Moon Trail illustrent particulièrement bien le goût de Watt pour les arrangements dépouillés, quand Removed et Collapsing emmènent le disque vers des territoires plus complexes. Sur ce dernier titre, la production de Hodder-Williams fait progressivement gonfler le morceau jusqu’à un mélange de chœurs, de percussions et de textures électroniques qui tranche avec la discrétion des premières minutes.

 

 

 

Derrière cette apparente simplicité, les chansons reposent aussi sur une écriture très visuelle. Les relations apparaissent à travers ce qui se dit. Le miroir, la distance, les routes et les paysages deviennent des moyens de parler de soi sans s’exposer directement. « Je préfère poser des questions plutôt que d’y répondre », dit-il et ainsi permettre à l’auditeur de relier lui-même ces éléments. Le morceau-titre en est l’expression la plus aboutie : « There’s a space between us I’ve never seen ». Le sentiment de séparation devient le centre de gravité de l’album.

Cette alternance entre proximité et ouverture donne au disque sa dynamique. DLR introduit une rythmique plus soutenue et associe le déplacement dans Londres à une réflexion sur le passage à l’âge adulte. Silhouette On The Hill, adressée à sa mère, élargit ensuite la perspective vers la mémoire familiale. : « I think I can be someone / That we both believe in » et  s’achève dans une montée instrumentale particulièrement expressive. Tunnels, enfin, ramène le piano au premier plan et laisse l’album dans une forme d’attente plutôt que de conclusion définitive.

 

 

 

Cette manière de raconter tient peut-être aussi au parcours de Watt. Il a commencé par la batterie avant de se tourner vers la guitare à l’adolescence. Il explique que cette première approche de la musique a laissé une empreinte sur son écriture : même les morceaux joués en fingerpicking doivent conserver une forme d’élan, tandis que les mots doivent fonctionner autant par leur sens que par leur dimension sonore. Avant de choisir véritablement la musique, il avait par ailleurs étudié le théâtre à l’université et envisagé une carrière d’acteur ou de metteur en scène. Il revendique notamment l’influence du Wooster Group et de sa façon de construire une impression d’ensemble à partir d’images et de situations.

Son histoire familiale est évidemment connue : Blake Watt est le fils de Ben Watt et Tracey Thorn, le duo d’Everything But The Girl. Une filiation qui le rattache naturellement à une certaine tradition de la pop britannique, mais dont il ne cherche pas à faire un argument artistique. Ses propres influences se sont construites autour de la folk et de l’indie, avec notamment Elliott Smith et John Martyn comme repères. Dans ses premiers morceaux autoproduits, Watt aimait aussi introduire une touche de fantaisie, comme dans Robot Boy ou My Favourite Band, où robots, extraterrestres et souvenirs d’adolescence servaient de détour pour parler de sentiments plus personnels. Sur The Thread, l’imaginaire demeure, mais évolue vers des paysages plus intimes : routes, collines, silhouettes et tunnels deviennent les décors d’un album davantage tourné vers les relations et le passage du temps.

 

Family stereo – The Thread @family.stereo

 

 

Le titre, The Thread, résume finalement assez simplement le projet. Ce « fil » relie les êtres, les souvenirs et les différentes étapes du parcours de Blake Watt. Il relie aussi les premières chansons enregistrées dans l’intimité des débuts à ce premier album réalisé avec une équipe de musiciens et un producteur. Blake Watt n’a pas besoin de rompre avec ce qu’il était, il lui suffit de tirer doucement sur le fil et de voir jusqu’où il peut le conduire.

 

The Thread est disponible via Bella Union. En concert à Paris (Supersonic Records) le 6 septembre 2026.

 

Texte  Lionel-Fabrice Chassaing

Image de couverture @Bella Union