Seulement deux ans après son premier album solo, le musicien compose la suite durant un séjour pendant sa chimiothérapie, puis produit le disque collaboratif HELP (2), de retour à l’hôpital. Une épreuve brutale qui le force à une approche radicalement simplifiée du processus de création. Rencontre.
Si ce nom vous rappelle quelque chose, c’est que James Ellis Ford est la main derrière la plupart de vos albums préférés. Il a produit, pour n’en citer qu’une poignée, la plupart des disques d’Arctic Monkeys, le brillant Memento Mori de Depeche Mode, mais aussi des albums de Fontaines D.C. et Geese. Pourtant, quand on le retrouve dans les bureaux de Domino Records en cette matinée ensoleillée de début juin, ce n’est pas pour ses contributions depuis la régie des studios mais bien pour la sortie d’un deuxième album, alors encore gardé sous le sceau du secret.
Un retour au solo après The Hum (2023) qui ne devait pas se passer dans ces conditions-là. Fin 2024, après avoir produit le grand disque retour de Pulp et vagabondé dans les quatre coins du monde avec Damon Albarn pour The Mountain, nouveau produit signé Gorillaz, le musicien est diagnostiqué d’un cancer, pour lequel il est traité presque l’entièreté de l’année suivante. Chamboulement total, qui lui fait réexaminer ses plans, et composer une œuvre unique, “photographie Polaroïd de cette époque.”

Il se met donc à la composition de son deuxième album à l’hôpital, en plein traitement, alors qu’il sort enfin d’une sorte de brouillard. Armé d’une “flopée de pensées, sentiments et traumas inédits [à] digérer” et d’un “ordinateur, un micro et un tout petit synthétiseur” apporté par sa femme, il crée Lost in Another World à partir de rien et en moins de 20 jours. En résulte une œuvre instinctive, conçue dans un contexte similaire au The Origin of My Depression d’Uboa ou encore Donuts de J Dilla ; méditatifs et comprenant mieux que quiconque la fragilité de la vie. Lors de l’enregistrement de HELP (2), dont il est le curateur et producteur, même rengaine : son système immunitaire rechute, il sera donc aux commandes de l’opération à distance. Les artistes, dans le studio d’Abbey Road, lui, entouré d’un équipement rudimentaire sur son lit d’hôpital.
De la nécessité de créer pour surmonter la maladie à son approche des rôles de producteur et d’artiste, en passant par la menace de l’intelligence artificielle pour la musique et la confrontation avec sa propre mortalité, nous nous sommes entretenus avec James Ellis Ford à l’aune de la sortie de son deuxième album solo, Lost In Another World.
Qu’as-tu ressenti en créant cet album et après ? Tu parles d’un instinct à faire de la musique ; cette démarche t’a-t-elle aidée à surmonter cette épreuve ?
James Ellis Ford : Ça m’a énormément aidé. C’est dur de décrire ce type de maladie et de vulnérabilité, on a l’impression d’être un fardeau. Tout le monde s’inquiète pour toi, s’occupe de toi… Je voulais faire quelque chose pour moi-même, pour me sentir de nouveau intégré au monde, d’une étrange manière.

On le ressent en l’écoutant ; avec les éléments sci-fi, l’impression d’espace liminal, par exemple.
JEF : Je pense que le fait d’être dans une chambre d’hôpital isolée c’est ce qui m’a le plus rapproché d’être dans un espace liminal, comme tu le dis. C’est très détaché de tout. Parce que tout est blanc et sans couleur, ça m’a un peu rappelé 2001 [A Space Odyssey], quand il est dans cette pièce blanche à la fin et que c’est très surréaliste et effrayant. Donc je suppose que c’était devenu comme une réalité alternative de ma vie.
Je serais curieuse d’en savoir plus sur ta relation avec Jas Shaw [autre moitié de son duo Simian Mobile Disco]. Comment a-t-elle évolué maintenant que vous travaillez séparément ?
JEF : Jas est un mec incroyable sur plein d’aspects, mais il a aussi un angle très étrange sur la vie ; il arrive et parle d’une manière très oblique, ce que je trouve très inspirant. J’adore faire de la musique avec lui, mais honnêtement je ne l’ai pas fait depuis longtemps parce qu’il est tombé malade et ensuite moi aussi. En fait, on va peut-être sortir du nouveau dans le futur, c’est en discussion. Mais tout ce qui est production je le fais seul et je rejoins l’artiste ou le groupe pendant quelques mois et on essaie de voir où ça nous mène. C’est ça mon approche, généralement. D’essayer de les aider à atteindre leur but pour un disque, tu vois ? Et je le fais depuis si longtemps que j’ai développé ma propre boîte à outils. J’adore collaborer, faire de la musique ; peu importe la forme que ça prend, je suis juste content de le faire !
Sur le sujet de la production, apprends-tu des autres ce qu’il te manque ? Et à quel point t’adaptes-tu au style d’un artiste quand tu travailles hors de ta zone de confort ?
JEF : En passant du temps avec des artistes et leurs différents processus, tu apprends de nouvelles approches et façons de faire et c’est toujours précieux. Je suis constamment en apprentissage. Et je dirais que j’essaie toujours d’aller à leur rencontre. J’apprécie une large variété de musique et bien évidemment j’ai mes propres goûts, mais j’adore le challenge de me mettre dans la peau de l’autre, dans l’esthétique d’un disque de folk ou de rock. Je trouve que produire signifie souvent conceptualiser le processus, ce qui mène à un chemin particulier. Ce qui m’intéresse à partir de ça c’est comment faire un disque cool ? Comment créer quelque chose d’orchestral ? Il y a tellement de zones à explorer.
Pour revenir à ce que tu as créé l’année dernière, tu as également produit HELP (2), album caritatif de War Child Records. Comment est arrivée l’opportunité ? Tu as déjà soutenu ouvertement la Palestine par le passé, un des pays concernés par le projet, tu peux m’en dire plus sur l’expérience et l’importance d’en faire partie ?
JEF : War Child sont venus vers moi, c’était les 30 ans du premier disque HELP, et ils m’ont contacté, donc, avant que je tombe malade. L’été dernier je suis sorti de mon traitement et je me sentais mieux, alors on a repris le projet. C’était un peu les montagnes russes puisque j’avais réuni les artistes, le studio d’Abbey Road et une semaine avant la session on découvre que mon système immunitaire est de nouveau à zéro. Pour faire court, j’étais de nouveau à l’hôpital, avec un tuyau qui sortait de mon cou, pendant la semaine d’enregistrement. On n’aurait pas pu tomber sur un pire moment.
J’ai suivi ce qui se passe au Moyen-Orient de très près, ayant des connections en Palestine, mais selon moi le but de War Child, de manière plus générale, c’est d’aider les enfants vivants dans des zones de guerre, le Soudan, le Congo et partout dans le monde, d’ailleurs ils sont souvent connectés les uns aux autres. Mais il me semble que vouloir aider et soutenir les enfants qui souffrent de la guerre ne devrait pas susciter de la controverse ; tu ne peux pas vraiment en contester la valeur.

Justement, quels étaient les aspects les plus difficiles et au contraire, les plus mémorables ?
JEF : Toute l’année dernière s’est un peu déroulée comme ça, et d’un côté j’ai aimé ne pas avoir accès au studio et à tout l’équipement et tous ses choix qui s’offrent à toi. Bien sûr la technologie aide, tout ça n’aurait pas été possible il y a quelques années, mais je peux avoir tout mon studio sur mon ordi, tu vois ? J’en parlais à Alex Turner l’autre jour ; on s’est amusés à le faire à distance parce qu’on est dans une pièce ensemble d’habitude et c’était en fait très amusant, pour moi de ne pas avoir à penser à mon expérience quotidienne ou à mes résultats sanguins, et juste de comment ça sonne. C’est une forme d’échappatoire. Le grand cadeau de travailler dans la musique c’est que tu as souvent l’impression de jouer : on peut vraiment expérimenter, s’amuser, et laisser libre cours à son imagination et je pense que c’est la clé et le cœur du métier la plupart du temps.
Ecouter mon album et en parler ça me ramène à une phase de ma vie que j’essaie de laisser dans le passé.
Tu as enfilé ta casquette d’artiste solo et celle de producteur en l’espace de quelques mois. Comment vis-tu ces différents rôles ?
JEF : J’ai passé beaucoup de temps à jongler entre ces deux rôles en réalité, avec Simian et la production. Pour moi le plus dur est de faire de la musique seul. C’est facile d’un côté parce qu’on peut faire ce qu’on veut mais il y a le challenge de ne pas avoir le soutien de quelqu’un qui te pousse dans tes retranchements. J’adore collaborer et me retrouver dans une pièce entouré de gens et faire de la musique de cette manière. Il y a une magie qui émane de ça. Donc je dirais que c’est plus difficile pour moi, oui, c’est peut-être pourquoi je l’ai moins fait, mais d’autant plus gratifiant.
Est-ce que ces deux projets te paraissent connectés, comme ils étaient aussi rapprochés dans le temps ?
JEF : Oui je pense, tout est lié. L’année dernière, je faisais le disque de Pulp, More, quand je suis tombé malade juste avant Noël ; et cet album et celui de Gorillaz que j’avais fait avant en Inde avec Damon [Albarn], je les associe avec ces souvenirs bizarres de l’année dernière, tu sais ? Même écouter mon album et en parler ça me ramène à une phase de ma vie que j’essaie de laisser dans le passé, donc c’est un peu des sentiments mitigés.
Je trouve que ton album et celui de Gorillaz ont des similarités (un sous-ton spirituel et inspiré d’autres cultures).
JEF : Ouais, le voyage avec Damon a changé ma vie et m’a complètement bouleversé. On est allés à Varanasi, où la vie et la mort sont étalées, il y a d’ énormes piles funéraires au bord de la rivière et tu peux voir les corps, ça a eu un énorme effet sur moi. Bien sûr, avoir moi-même été confronté à la mort, ça te mène naturellement dans un état d’esprit profondément existentiel. Tu vois à quel point la vie est fragile, c’est à la fois terrifiant et merveilleux, tu t’y sens attaché viscéralement et c’est un signal d’alarme de ne pas la prendre pour acquise. C’est le genre de trucs que tu vois passer sur Instagram mais quand tu le vis et l’apprends, c’est une leçon très profonde.
C’est certain que ce genre d’expérience rend philosophe…
JEF : Je me dirigeais déjà vers ça avant. [rires] Je suppose que c’est juste le fait de vieillir mais j’ai participé à des albums récemment qui étaient liés à la mort, que ce soit Depeche Mode avec Memento Mori ou Beth Gibbons, et même Gorillaz. Donc, oui, je pense que je me sentais invincible la majorité de ma vie, je faisais des choses stupides et à un certain moment tu te rends compte que tu n’es pas invincible et que le voile entre le fait d’être là et de ne plus être là est très fin.
L’actualité du monde, que ce soit les guerres et la montée du fascisme, n’aide pas à rester insouciant non plus…
JEF : Absolument, avec tout ce qui se passe au Moyen-Orient et l’invasion du technofascisme et cette dystopie vers laquelle on a l’air de se diriger… C’est le genre de choses auxquelles on doit penser, surtout ayant un enfant, je me demande à quoi le futur va ressembler et comment pouvons-nous éviter le scénario catastrophique qui semble se profiler à l’horizon.

Ton album est un souffle d’air frais parce qu’on sent qu’il vient d’une expérience vécue et qu’il n’a pas été généré par IA.
JEF : J’ai justement l’impression que c’est ce qui arrive de plus en plus. Je pense quand même que l’IA a le potentiel d’être une force du bien dans le monde et de guérir des maladies par exemple. Malheureusement, elle se trouve entre les mains des pires personnes sur cette planète donc je me retrouve à être presque moralement contre l’intelligence artificielle, la manière dont elle est utilisée pour s’approprier la créativité humaine. Selon moi, être le plus humain possible est une résistance à ça ; ce n’est pas juste la musique mais la personne et les choix imparfaits qu’elle a faits derrière. D’un point de vue hypercapitaliste, “tu peux avoir ce produit” mais ce n’est pas le produit final qui compte, c’est le chemin intérieur que l’artiste a pris pour créer. Et à moins qu’on obtienne des IA qui ont eu leur cœur brisé, une dépression, etc [rires], je ne suis pas intéressé. Tu vois ce que je veux dire ? C’est un outil très puissant façonné par ceux qui n’ont pas les meilleures intentions de l’humanité en tête.
Lost In Another World est disponible via Domino Records.
Texte Marie Hascoët
Image de couverture © Dan Wilton
