/
Modzik suit depuis longtemps Nectar Woode, artiste solaire. Session Rhythm, shooting, live : chaque étape a confirmé une présence à part, lumineuse. Derrière ce naturel désarmant, une force intérieure indéniable, celle d’une artiste qui incarne à la fois la douceur et la détermination. Sa première mixtape arrive aujourd’hui comme un disque de passage, pas encore l’album, mais plus qu’un entre-deux, où l’été, l’identité et des guitares plus nerveuses déplacent les contours de sa néo soul. Alors qu’une nouvelle date parisienne se profile, Nectar Woode dévoile un peu plus d’elle-même : un univers où sincérité, émotion et influence de ses racines se mêlent pour donner naissance à une œuvre authentique.
Nectar Woode est à Paris pour son Notion Tour. Elle parle vite, souvent avec un sourire dans la voix. Elle revient d’abord sur le Jazz Café de Londres, où elle a lancé sa tournée devant un public qu’elle décrit comme son « core audience ». Le concert s’est vendu en deux jours. Sur scène, elle se souvient d’un public d’abord « trés chilled out », puis progressivement plus présent : « Je les ai fait chanter avec moi… et à la fin, ils se sont mis à danser ».
Le lieu comptait aussi pour elle. « C’est tellement un lieu emblématique », dit-elle. Avant de monter sur scène, elle pense à une vidéo qu’elle aime regarder, celle de Prince faisant venir Chaka Khan au Jazz Café. Ce souvenir agit comme une forme de repère : « Bon, des légendes sont passées par là. Assure-toi de bien faire ton travail ».
Depuis notre dernière rencontre, Nectar Woode est retournée au Ghana, pour la première fois du côté de son père. Elle y est allée avec lui, a vu sa famille, écrit de la musique, et surtout trouvé une réponse à des questions plus personnelles. « Avant de partir, je me posais beaucoup de questions sur mon identité. Et puis, dès que je suis arrivée là-bas, je me suis dit :’Bon, je n’ai plus de questions. Je me sens acceptée’. »
/
/
Ce voyage a aussi nourri la musique. À Accra, elle écrit deux morceaux avec SuperJazzClub et découvre une scène qu’elle décrit comme plus vaste que les clichés. « Au Ghana, en Afrique de l’Ouest, il n’y a pas que l’afrobeat. On y trouve aussi beaucoup de musique soul et de jazz. » De retour à Londres, elle continue d’écrire autour de cette expérience et de son rapport à l’identité.
Cette question apparaît notamment dans sa collaboration avec Jordan Rakei. Elle se présente comme « une fan de la première heure de Jordan » avant de raconter leur rencontre en studio. Tous deux se retrouvent autour d’une expérience commune : celle d’un héritage mixte et du sentiment, parfois, de ne pas appartenir complètement à un seul endroit. De là naît Only Happen.
Sa nouvelle mixtape n’est pas encore l’album qu’elle dit vouloir faire un jour. « Je veux un album. Vraiment », précise-t-elle, avant de définir ce projet autrement : « une sélection de chansons pour l’été ». Certains morceaux datent de trois ans, d’autres d’un an seulement. L’idée n’était donc pas de construire un disque au sens classique, mais de réunir des chansons qui, à la fin, semblaient partager le même espace. Elle voulait les rassembler et les offrir simplement, « en guise de cadeau à tous pour profiter de l’été ». Elle imagine cette musique au parc, en vacances, dans des moments de déplacement ou de respiration. « C’est un véritable parcours, c’est certain. »
/

/
Cette logique de mixtape lui permet aussi d’assumer un projet plus libre dans sa forme. Elle explique que la cohérence est venue assez tard, au moment de regarder l’ensemble : « Comment vais-je présenter ce projet du début à la fin ? » Après avoir terminé plusieurs chansons, elle a compris qu’elles avaient « un espace similaire et une ambiance similaire ». Le lien s’est fait naturellement autour de la nature, de ses paysages proches, de ses « surroundings ». Même un morceau plus ancien comme River’s End finit par dialoguer avec le single Wine Into Water. « Je voulais juste m’assurer qu’ils s’enchaînaient bien et qu’ils avaient du sens. »
L’été revient souvent dans son vocabulaire, comme l’eau, le soleil ou la météo. Pour Nectar, ce ne sont pas seulement des images : elles lui permettent de parler d’un état intérieur sans l’expliquer de manière trop directe. À Londres, où la pluie fait partie bien souvent du quotidien, elle dit avoir besoin de s’en éloigner mentalement : « J’ai besoin de me changer les idées pour oublier la pluie ». L’écriture a cette fonction-là : « L’écriture de mes chansons est sans aucun doute une échappatoire, une façon de m’évader de la réalité d’une vie qui est parfois difficile ». Dans Talk to Me Summer, elle personnifie la saison et lui demande presque de sortir : « Est-ce que le soleil pourrait briller ne serait-ce qu’une seconde pour me remonter le moral ? »
//
/
Mais la mixtape ne se limite pas à cette légèreté. Wine Into Water, l’un des titres les plus personnels du projet, parle du passage à l’âge adulte. Nectar Woode le résume comme une chanson sur le deuil de l’enfance : « Il s’agit avant tout de faire le deuil de son enfance, en sachant qu’on ne sera plus jamais un enfant ». Le morceau est aussi né dans un contexte assez simple, improvisé. Elle l’écrit l’été dernier, pendant un writing camp, alors qu’il ne reste qu’environ une heure avant de prendre le train. Avec son ami songwriter Jez Ashurst, ils décident d’aller vers quelque chose qu’elle fait rarement : « Bon, on va écrire une chanson triste, parce que je n’écris jamais de chansons tristes ». Jez l’invite alors à se mettre au piano, « Allez, on va en composer une au piano » et la chanson arrive très vite : « Ça ressemblait beaucoup à une démo enregistrée en une seule prise, et je me suis assise pour m’imprégner de cette ambiance ».
Avant d’être une collaboration prestigieuse, Wine Into Water était donc une chanson gardée longtemps à l’état de démo. Elton John, qui la soutenait déjà depuis quelque temps, entre ensuite dans l’histoire. Nectar lui écrit simplement : « Je lui ai envoyé un e-mail. Et je lui ai dit :’Ça te dirait d’aller au studio ?’ » Elle ne pensait pas qu’il verrait le message. Il répond pourtant oui, vient en studio et pose le piano sur le morceau. « C’est Elton John au piano », dit-elle. Pour Nectar, son intervention donne à la la chanson une autre présence, tout en respectant son origine. « Il a donné vie à cette chanson. »
/
/
Cette recherche passe aussi par des titres plus contrastés. Stick Fight, par exemple, marque une zone plus expérimentale du projet. Le morceau commence par une ligne de guitare qui l’éloigne de ses habitudes et ouvre une autre couleur dans la mixtape. Nectar l’associe à Dom Valentino. « C’est mon producteur de la première heure. On se connaît depuis très longtemps. » Avec qui elle se sent libre d’explorer de nouveaux territoires musicaux. « Il repousse toujours ma musique vers de nouveaux horizons », explique-t-elle. Avec lui, elle n’a pas peur d’ « essayer différentes choses », ni de pousser un son vers quelque chose de moins attendu.
Nectar Woode aime aussi collaborer avec des personnes qu’elle ne connaît pas encore. Elle apprécie cette part d’inconnu : « On peut entrer en studio… sans savoir ce qu’on va composer ». Ce qui l’intéresse, c’est le moment partagé, la chanson qui apparaît à la fin d’une journée, parfois sans trop y réfléchir. « J’adore sortir des morceaux. Je déteste garder des chansons pour moi. »
La scène reste centrale. En décembre, elle a ouvert pour Joy Crookes au Royaume-Uni et en Europe. À Paris, elle garde un souvenir fort de la salle Pleyel, où elle apprend que Miles Davis y a joué. « J’étais là et je me suis dit : ‘Je ne veux pas que ce moment se termine’. » Cette expérience lui donne envie d’aller plus loin : « Ça m’a donné envie de me dire : ‘Bon, je veux partir en tournée toute seule’. »
/

/
Qu’elle joue dans une salle intime ou une grande salle, elle revient toujours à la même idée : « En fait, j’aime surtout le contact avec le public ». Elle aime les petites salles parce qu’on y sent immédiatement l’énergie, mais les grandes scènes ont aussi leur puissance. L’enjeu reste de toucher tout le monde, y compris « les personnes au fond ».
Son groupe accompagne cette approche. Elle parle de ses musiciennes comme de proches : « Elles sont géniales. Ce sont mes amis ». Chacune vient d’un univers différent, R&B, jazz, musique cubaine, et Nectar aime cette addition de parcours. « Il y a tellement de poches différentes maintenant que je les ai toutes mélangées. »
À la fin de l’entretien, Nectar Woode parle de son style avec la même décontraction que de sa musique. Ce jour-là, elle a opté pour un double denim très direct : Adidas. « Je porte probablement des Adidas tous les jours. Sponsorise-moi, s’il te plaît », Levi’s baggy, « super confortable », un simple tee-shirt Mango et ce collier qu’elle ne quitte jamais. Pour sa date au Badaboum, en revanche, elle avait prévu quelque chose d’un peu plus affirmé : « J’aime toujours en faire un peu plus pour Paris ». Cette fois, la tenue n’a pas été confectionnée par sa mère, même si celle-ci l’a déjà habillée par le passé, notamment pour une cérémonie où Nectar était nommée aux Independent Music Awards. Aujourd’hui, elle travaille avec la styliste Jess, « incroyable », dit-elle, celle qui « me fait bien paraître pour tous les shows ». Une robe bleu vif pour Paris, donc : juste ce qu’il faut d’extra, sans perdre cette simplicité qui lui colle à la peau.
/

/
La suite se jouera donc sur scène, là où Nectar Woode semble aujourd’hui mesurer le plus clairement la portée de ses chansons. Après avoir ouvert pour Joy Crookes et goûté aux grandes salles, elle s’apprête à défendre cette première mixtape avec sa tournée Naturally, jusqu’à une date importante au Koko de Londres, son plus gros concert en tête d’affiche à ce jour. Un cap qu’elle regarde avec lucidité, sans perdre ce rapport direct au public qui fait sa force : « J’aime vraiment juste la connexion avec la foule ». Et c’est peut-être là que se dessine la prochaine étape : moins dans la taille des salles que dans cette capacité à faire circuler la lumière jusqu’au dernier rang.
/
Naturally est disponible via Since 93/Epic/Sony Music. En concert à Paris (Bellevilloise) le 27 octobre 2026.
/
/
Texte Lionel-Fabrice Chassaing
Image de couverture @Nectar Woode
/
/
