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Joshua Idehen arrive au Hasard Ludique comme on arrive au bout d’un long voyage : la veille encore, sur scène à Amsterdam, puis six heures de route partagées avec ses comparses, dont Ludvig Parment, compositeur de tous les morceaux. Assis au bord de l’ancienne voie ferrée, il se détend, rit beaucoup, provoque son complice, la parole circule librement comme leur musique née de patience et de recommencements.

 

 

 

Il y a chez Joshua Idehen et Ludvig Parment une manière de raconter leurs débuts qui ressemble à un inventaire à la Prévert, mais passé au filtre de vingt ans de galères, de projets avortés et de renaissances successives.

 

Joshua Idehen & Ludvig Parment Paris 2026 ©LFC

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Joshua ouvre le bal : « J’ai fait partie de plusieurs groupes : l’un s’appelait Benin City, un autre Hugh, et un autre encore, avec Alabasta DePlume, s’appelait Calabashed… J’ai travaillé avec Daedalus, avec LV, avec Adam Scrimshire. Je disais aux gens que c’était du rap, mais c’était du spoken word ». Il ajoute, presque en s’excusant : « À l’exception de Sons of Kemet… c’était beaucoup plus de la poésie que ce qu’on fait aujourd’hui ».

Ludvig, lui, évoque ses années sous le nom de Saturday Monday, ses productions pour d’autres, ses DJ sets, et ce « certain pop band » dont il refuse obstinément de parler. « Oui. » « Tu ne veux pas parler de la rupture ? » « Non. »

Cette dynamique, l’un bavard, l’autre laconique, est au cœur de leur musique. Joshua la formule avec une précision désarmante : « Nous avons eu le temps de comprendre ce que nous apportons de mieux à un projet. Pour Ludwig, c’est la production, les arrangements et la compréhension du fonctionnement des paroles. Pour moi, c’est l’écriture de poésie et un très, très bon goût. Je suis le contrôleur qualité du projet ». Ludvig rectifie : « Je suis là pour dire non ». Joshua conclut : « Et je suis là pour dire oui et pourquoi pas ».

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Une rencontre qui se joue en deux temps

Ils se croisent d’abord par email, via un label. Puis à Londres, où Ludvig s’installe un temps. Il produit quelques morceaux pour Benin City. Rien de décisif. La vraie rencontre aura lieu plus tard, quand Joshua quitte Londres pour Stockholm. « J’ai passé en revue ma liste de toutes les personnes que je connais qui sont suédoises… Tout en bas, il y avait Ludvig. » « Tout, tout en bas », confirme Ludvig. « Juste pour que tu le saches », ajoute Joshua, mort de rire.

Ce retour en arrière, ce hasard géographique, va devenir un moteur esthétique. Leur musique porte la trace de ces déplacements : Londres, Stockholm, Lagos, les clubs, les scènes spoken word, les studios improvisés. Elle est faite de fragments, de collisions, de tensions.

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Poésie : une réconciliation tardive

Quand on lui demande s’il aimait la poésie à l’école, Joshua éclate presque : « Non. Je ne veux pas dire que j’ai eu de mauvais professeurs, mais c’est le cas ». Il raconte les cours au Nigeria, les profs qui « agissaient comme si la poésie n’avait aucune importance », l’impression d’être jugé parce qu’il ne connaissait pas « les classiques, Shakespeare, Whitman ». Puis vient l’atelier d’Akala, moment fondateur : « Il nous a donné des répliques percutantes tirées de Shakespeare et d’autres issues du hip-hop, et nous a demandé de deviner de quoi il s’agissait. On en a trouvé quelques-unes, mais on n’a pas réussi à en identifier beaucoup. Ça m’a ouvert l’esprit ».

Cette réconciliation tardive avec la poésie nourrit aujourd’hui son écriture. Mais il refuse d’en faire un geste solitaire : « Je ne fais pas qu’écrire. Je travaille aussi sur de la musique. Et cette musique est le fruit d’une collaboration. On ne peut pas vraiment faire de distinction nette entre nous ».

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Les influences spoken word : une grammaire du souffle

C’est ici que Joshua devient le plus précis, presque technique. « J’ai beaucoup d’influences. Maxi Jazz, Mike Skinner. » Deux noms qui disent tout : la scansion nerveuse de The Streets, la gravité spirituelle de Faithless.

Mais il ne s’arrête pas là. « Avec ce projet, je m’adressais à ceux qui écrivent en musique, leur rythme, leur style, la façon dont ils insufflent de la vie à la musique et laissent celle-ci porter leurs mots ».

Il cite Stromae, puis David Byrne, dont ils ont « vraiment étudié Once in a Lifetime ». Et enfin Baxter Dury, qu’ils viennent de soutenir en tournée : « C’était une autre personne qui nous tenait à cœur ».

Ce faisceau d’influences dessine une esthétique très particulière : un spoken word qui n’est jamais plaqué sur la musique, mais qui respire avec elle.

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Une esthétique de la friction

Leur musique n’est pas un simple collage entre spoken word et house. Elle repose sur une tension permanente entre deux manières de penser le son. Ludvig : « C’est à l’écoute qu’on voit si ça marche. Écoute les projets qu’on a réalisés avant celui-ci, puis celui-là. Tu entendras une grande différence ». Joshua : « Ce n’est pas comme Nas et DJ Premier. On est indissociables ».

Cette friction se retrouve dans leur manière de construire un morceau. Ludvig apporte la musique, Joshua les mots, puis ils déconstruisent tout ensemble. « À chaque morceau, il y a d’innombrables moments où nous avons des discussions animées pour déterminer qui parle, à qui s’adresse-t-il et quel est l’objectif final. »

Joshua arrive avec une idée forte : « Je voulais mettre en avant une certaine forme de fraternité masculine ». Ludvig le recadre : « L’album devrait néanmoins toucher tous les publics. Et cela doit transparaître dans le langage ».

Cette dialectique, l’intime contre l’universel, le politique contre le personnel, est au cœur de leur esthétique.

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©Idehen/heavenly

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Le live : un espace de survie et de joie

Pour eux, le live n’est pas un simple prolongement du disque : c’est un espace politique, un lieu de réparation. « C’est ce que nous essayons de faire à travers notre musique, c’est ce que nous essayons de faire quand nous jouons en concert. »

Mais la scène est aussi un lieu de contraintes très concrètes. Ils ne sont plus des débutants. Joshua : « Jusqu’à présent, on n’a vraiment fait que… Je crois que notre plus longue tournée a duré six semaines. Et il y a des pauses obligatoires auxquelles on doit absolument se tenir. Je veux voir ma fille, lui veut voir ses enfants. Et nos corps n’en peuvent tout simplement plus ». Ludvig renchérit : « Avoir des enfants permet de garder les pieds sur terre. On n’est pas au sommet du monde : il suffit d’une couche pour redescendre sur terre ».

Cette lucidité nourrit leur manière d’être sur scène : pas de posture, pas de cool. Le live devient alors un espace où l’on peut être vulnérable, généreux, maladroit et intense.

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Le gospel, les chœurs, et les accidents heureux

Sur l’album, un court morceau gospel intrigue, une reprise du titre Everything, Everywhere All At Once. Ludvig raconte : « Nous avions une journée dans un studio professionnel avec des musiciens et une chorale. Il fallait donc que nous leur écrivions quelque chose ». Joshua complète : « On ne voulait pas passer une demi-heure à écouter Joshua vous crier dessus. On voulait entendre d’autres voix, d’autres points de vue ».

Un malentendu va même devenir un moment clé : Ludvig envoie à Sara Brannäs, leur collaboratrice, une piste vocale de Joshua en lui demandant d’ « harmoniser ». Elle compose une ligne entièrement nouvelle. « Ce n’est pas ce que nous voulions dire » dit Ludvig. Joshua tranche : « C’est comme ça. Je ne sais pas ce que tu veux que je dise. C’est à nous maintenant ».

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Danser comme acte politique

Leur musique porte une vision politique, mais douce et parfois tendre. Joshua l’explique avec lucidité : « Les appels à la gentillesse, à la compassion, à la joie… me semblaient autrefois ringards. Mais je suis vieux maintenant. Je n’ai plus besoin d’être cool ». Et surtout : « Une discothèque est le meilleur espace laïc où les communautés peuvent se rassembler et célébrer la vie. La danse est un outil formidable pour lutter contre cette guerre où les gens ne font que se parler sans s’écouter ».

Dans un monde saturé de discours, leur musique propose un espace de respiration, un lieu où l’on peut « exprimer mon amour pour mon peuple, pour moi-même, pour ceux qui m’entourent ».

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Heavenly, enfin le bon endroit

Le label Heavenly arrive tard dans l’histoire. « Bien, bien, bien plus tard » insiste Joshua, après une série d’expériences plus modestes. Ludvig le raconte avec précision : « On a réalisé la mixtape nous-mêmes. Ensuite, on a sorti un petit 33 tours sur un label house suédois – un bonus studio ». Un geste artisanal qui ne laissait pas présager la suite.

Joshua enchaîne : « Nous avons ensuite enregistré nous-mêmes l’EP Mum Does the Washing. Nous avions déjà commencé à travailler sur l’album ». C’est à ce moment-là que les lignes bougent. « Nous avons eu quelques contacts avec Heavenly… mais ils étaient occupés par leurs propres projets. »

Puis, soudain, tout s’accélère. Ludvig : « Et puis, tout à coup, il y a eu plein de labels ».

Mais Heavenly s’impose comme une évidence. « On a toujours l’impression qu’ils, tout comme nous, veulent simplement faire quelque chose de bien », dit Ludvig. Joshua ajoute : « Il y a eu des semaines où je me suis dit : « C’est la meilleure semaine de ma carrière ». Et puis une autre semaine arrive. Si on se fait reléguer après ça, je serai quand même très heureux ».

Joshua Idehen porte dans sa voix les vingt années qui l’ont façonné : les refus, les détours, les scènes minuscules où il a appris à transformer la parole en brasier. Sur scène, son spoken word devient une charge émotionnelle, un courant qui traverse la salle et aimante les corps. Ce charisme incandescent trouve en Ludvig Parment un partenaire qui sculpte l’espace sonore autour de lui, donnant à cette intensité un terrain où se déployer pleinement. Ensemble, ils signent une musique qui mêle urgence, tendresse et puissance collective, où chaque performance ressemble à une célébration farouche de la vie.

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Art Cover

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I Know You’re Hurting, Everyone Is Hurting, Everyone Is Trying, You Have Got To Try est disponible via Heavenly Recordings. En tournée européenne.

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Texte Lionel-Fabrice Chassaing

Image de couverture ©Fabrice Bourgelle

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