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À seulement 21 ans, Isham développe un univers artistique à la croisée de la peinture et de la photographie. Dans ses images comme dans ses toiles, on retrouve la même énergie viscérale : des lieux abandonnés, des visages familiers, des instants en apesanteur. Influencé par la culture skate et les rencontres qui nourrissent son quotidien, son travail se construit comme un journal visuel intime, où chaque image capture autant une personne qu’un moment partagé. Entre spontanéité, accident et authenticité, Isham explore un langage visuel instinctif, à mi-chemin entre introspection et ouverture au monde.
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Peux-tu te présenter et nous raconter comment ton parcours artistique a commencé ?
J’ai 21 ans. En vrai, ça a commencé quand j’étais tout petit. J’aimais déjà beaucoup dessiner. À l’école, avec mes potes, on dessinait des Pokémon qu’on collait dans des cahiers. Chaque jour on revenait avec des carnets remplis. J’ai continué comme ça pendant longtemps. Au collège et au lycée, je dessinais toujours, puis en terminale j’ai commencé à vraiment me spécialiser et à expérimenter davantage la peinture. C’est là que j’ai commencé à me dire que je voulais en faire mon métier.
Tu es à la fois peintre et photographe. Comment ces deux pratiques se sont-elles rencontrées dans ton travail ?
À la base j’ai commencé par le dessin. La peinture est venue naturellement après. Pendant longtemps je faisais surtout de la peinture. La photo, je m’y suis mis seulement il y a trois mois. À un moment donné je faisais tellement de peinture que ça commençait à me lasser. La peinture est très personnelle : tu es seul avec ta toile. J’avais envie de quelque chose de plus ouvert, de rencontrer des gens, de travailler avec d’autres personnes. La photographie m’a permis ça. Aujourd’hui, je me rends compte que les deux pratiques se nourrissent mutuellement. Faire de la photo me ramène aussi beaucoup vers la peinture.
Est-ce que tu vois la photographie comme une extension de ta peinture ?
Pas vraiment. La manière de travailler est différente. En photo, ce que je fais en ce moment, ce sont surtout des portraits de mes amis. Je vais chez eux, on discute, on parle de ce qu’ils aiment, de leur univers. La photo devient un moment d’échange. C’est presque une forme de reportage. Pour chaque rencontre, j’écris aussi un texte lié à la personne photographiée. Ce n’est pas seulement une image, c’est une trace d’un moment partagé.
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Tes images ont une composition presque picturale. Est-ce que la peinture influence ton regard photographique ?
Oui, sûrement. Dans certaines de mes peintures, les personnages ne sont pas centrés. Ils peuvent être décalés sur un côté de la toile. En photo, je cherche aussi cet effet brut. Je ne cherche pas forcément à faire une “belle photo”. Parfois mes images sont mal cadrées, mais elles restent belles quand même. Et c’est ça qui compte.
Qu’est-ce que la peinture te permet d’exprimer que la photographie ne permet pas ?
La peinture est un moment très introspectif. Je suis seul avec moi-même et je peux vraiment explorer mes émotions. La photographie est différente. Elle m’ouvre au monde. Elle me permet de rencontrer des gens et de laisser ces rencontres nourrir mon travail.
Dans ton travail, on voit souvent des lieux bruts ou abandonnés. Qu’est-ce qui t’attire dans ces espaces ?
J’aime tout ce qui est brut, désordonné, un peu agressif. Dans mon premier travail photographique, je photographiais mes amis en mouvement, en train de sauter, par exemple. L’idée était de capturer un instant précis, comme si on gelait le mouvement. Les lieux abandonnés fonctionnaient bien avec cette idée. Ils renforcent ce côté brut que j’aime dans les images.
Les personnes que tu photographies semblent appartenir à une même énergie collective. Est-ce que ton travail documente aussi ta génération ?
Oui, parce que la plupart des gens que je photographie font du skate. Mais ils sont tous très différents. Certains font de la peinture, d’autres de la photo. Chacun a son univers. Le skate crée juste un lien entre nous.

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Ton Instagram ressemble presque à un journal visuel.
Oui, complètement. Pour moi publier mon travail sur les réseaux, c’est un peu comme tenir un journal intime. Je partage ce que j’aime au lieu de le garder dans un carnet caché dans un coin.
Quelle place occupent la spontanéité et l’accident dans ton travail ?
Une grande place. Au début, en photo, je ne savais pas vraiment cadrer. Certaines images étaient mal cadrées mais elles avaient un charme particulier. En peinture aussi, les erreurs font partie du processus.
Quels artistes ont nourri ton regard ?
Pour la photographie, j’aime beaucoup le travail de Mohamed Bourouissa. Il photographie des éléments de son quartier et met en avant une culture populaire et africaine en France. En peinture, j’ai été marqué par Basquiat et plus récemment par George Condo. Voir ses œuvres en vrai m’a vraiment fait quelque chose.
Qu’est-ce qui fait, selon toi, une photo vraiment forte aujourd’hui ?
L’authenticité. Ce n’est pas la mise en scène ou les couleurs qui comptent le plus. Ce qui compte, c’est l’énergie qui ressort de l’image.
Dans un monde saturé d’images, comment un artiste peut-il encore surprendre ?
En restant soi-même. Beaucoup de gens pensent que les artistes ont quelque chose de spécial. Mais au final, je fais simplement ce que j’ai envie de faire. Et je pense que c’est ça qui peut surprendre.
Ton projet de rêve ?
Mon rêve serait de devenir designer et d’avoir ma propre marque de vêtements. Je sais dessiner les vêtements, mais les fabriquer c’est autre chose. Mais ce serait vraiment réaliser mon rêve d’enfant.
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Ton créateur préféré ?
Virgil Abloh. Je trouve qu’il a ouvert une voie, avec Kanye West et Pharrell. Il a montré qu’on pouvait exister différemment dans cet univers.
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Regard familial
Pendant l’entretien, sa sœur a assisté la conversation. Son regard esquisse un portrait plus intime de l’artiste.
Sa sœur décrit un univers « coloré, bizarre et mystérieux. Il y a des choses que je ne comprends pas toujours, mais justement ça donne encore plus envie de découvrir. »
Elle évoque aussi sa sensibilité : « Je pense que c’est ce que je ressens le plus dans son travail. » Et malgré les années passées à observer son évolution, son travail continue de la surprendre. « La dernière fois j’ai regardé un de ses carnets de dessins. Il travaillait sur le corps de la femme, et c’était une facette de son art que je ne connaissais pas du tout. »
Entre peinture et photographie, Isham construit un langage visuel instinctif, nourri par les rencontres, les lieux qu’il traverse et les visages qui l’entourent. Ses images, brutes et spontanées, capturent moins une esthétique qu’une énergie : celle d’une jeunesse en mouvement, libre et imprévisible. À seulement 21 ans, l’artiste explore déjà différents territoires sans chercher à les figer. Comme un journal intime laissé ouvert, son travail continue de s’écrire image après image.
Texte Hanaé Mamoum
Image de couverture @hsmbba
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