/
Sabrina Mae Teitelbaum, alias Blondshell, livre son troisième album solo, Violins, véritable mosaïque de son esprit, des coins les plus tordus aux grands espaces avisés. Rencontre.
/
/
Blondshell, c’est la force tranquille de l’Angelenos qui s’entrechoque avec une fureur électrique sous-jacente. C’est d’ailleurs cette quiétude que l’on découvre un soir d’août à travers un écran, assise dans son salon, un piano et une affiche de Liz Phair en arrière-plan. Image parfaite, si l’on en cherchait, de Violins, un troisième disque qui reste à la fois fidèle aux influences instinctives pour l’autrice-compositrice du grunge des 90s, tout en prenant de la distance avec le passé. Elle y décortique le désir, la religion, la sobriété, son enfance et ses erreurs de parcours avec une vulnérabilité teintée par moments d’ironie, voire de sarcasme. La jeune new-yorkaise qui se lançait sous le nom de BAUM et des titres electro-pop est désormais bien loin, troquée par Blondshell, qui a fasciné la scène internationale dès son premier album éponyme empreint d’une candeur abrasive. Assuré et rempli de métaphores, son troisième disque dévoile les multiples facettes qui la composent, entre confessions et parts d’ombre.
/

/
Dans quel état d’esprit étais-tu pendant la conception de l’album ?
D’un coup, je voyageais beaucoup parce que j’étais en tournée quand j’écrivais la plupart des chansons, mais il y avait beaucoup de violence dans les médias, ce qui a inspiré le symbolisme de la musique. Ça et le fait que ma vie s’est nettement améliorée…
Ce disque marque une nouvelle collaboration avec ton producteur Yves Rothman (FKA twigs, Sky Ferreira). Qu’est-ce qui rend sa contribution aussi spéciale ?
Je crois qu’il laisse beaucoup d’espace quand j’en ai besoin ; il ne me demande pas d’expliquer les morceaux, ne me met pas mal à l’aise comme ça pourrait facilement être le cas en posant ce genre de questions. Il a conscience de ce dont j’ai besoin en tant qu’artiste et ça crée une atmosphère détendue où je peux explorer différentes choses.
Je trouve que Violins démontre une plus grande maturité que les précédents albums. Tu t’amuses plus de certains sujets sérieux, tu as plus de recul sur ton rôle dans tes relations. Arrivée à l’étape de la trentaine, comment ta manière d’écrire a-t-elle pu changer ?
Je pense que le temps a amené de la patience dans l’écriture. Plus de volonté d’abstraction et de résonner avec des images et des idées que je n’aurais pas osé aborder avant. Dans mes deux premiers albums je me sentais très littérale. C’était très « ça c’est arrivé et puis ça et là je me sens comme ça ». Dans celui-ci je m’autorisais plus à sautiller, ce n’était pas aussi narratif, c’était plus comme des rêves. C’est comme quand tu dors ; écrire c’est un peu comme rêver.
D’ailleurs, Knotted en est le meilleur exemple. C’est une description poignante de l’anxiété dans les relations au point de dépendre de l’autre, du point de vue de l’objet et des sensations physiques.
Je l’ai écrite à la maison et comme tu as dit, c’est très focalisé sur les objets. Je pensais surtout aux cordes et aux nœuds et cette sensation de « non, je l’ai mal fait, je vais essayer autre chose. Ah non, c’est pas encore ça ». Comme un jeu de tape-taupe où un problème surgit et quand tu le résous il ressort autre part. C’est ce que je ressentais quand j’ai écrit ce titre-là.
/
« Écrire, c’est un peu comme rêver. »
/
Justement, dans ton communiqué tu déclares qu’avec chaque album, tu te rapproches de ce que tu souhaites vraiment faire. C’est-à-dire ?
Je pense que quand tu fais des chansons, elles finissent toujours par être très différentes de ce que tu avais en tête, et c’est une bonne chose parce que tu ne sais pas forcément ce que tu vas dire jusqu’à ce que ça sorte. Même en termes de production, tu commences ici et tu finis tout là-bas. Mais le fait d’avoir passé assez de temps dans les studios, je suis plus à même d’expliquer ce que j’entends dans ma tête, donc le résultat est plus proche de l’imagination. Il y a toujours un fossé entre ce que tu entends et comment tu réussis à l’articuler aux personnes avec qui tu travailles, et je pouvais mieux l’expliquer.
Tu écris les traumatismes liés au patriarcat différemment, dans New Age Trojan Horse c’est avec une attitude plus moqueuse et ironique que très énervée. Comment tu l’approches ?
Je me suis toujours sentie inspirée par ces sujets et ma musique est une manière de parler de ces expériences lourdes. C’est ma manière de donner un sens à quelque chose qui n’en fait aucun pour moi. Et j’en ai toujours parlé avec passion. Ce n’est pas cérébral pour moi, c’est personnel. Je ne sais pas si ma façon d’en discuter a changé, j’ai juste de nouvelles expériences et on est tous beaucoup plus exposés à de la violence et une rhétorique dangereuse, c’est ce qui a changé ces deux dernières années.
Tu as souvent été comparée aux musiciennes iconiques des années 90, du style Courtney Love, PJ Harvey. Si les influences s’entendent, est-ce que tu penses que c’est trop restrictif ?
Oui, particulièrement quand on veut vraiment m’associer aux femmes des 90s, je pense que ça peut être limitant. D’un autre côté, je le comprends parce qu’elles étaient bien mes références pour le premier album. Je me sens un peu mitigée. De manière générale, les gens essaient de comprendre tout ce qu’ils entendent dans un disque, probablement grâce à tout l’accès à l’information et aux artistes qu’on peut avoir sur les réseaux sociaux. À mon avis, se focaliser sur les références peut être à la fois utile et réducteur, c’est les deux.
/

/
« On demande souvent aux femmes d’évoluer à chaque album, de changer ton apparence et la façon dont on te perçoit, ce que tu dis, ton son. »
/
À la sortie de If You Asked For A Picture, tu insistais sur la continuité entre tes sorties, c’est toujours le cas ici ?
Je ne pense pas. Cet album me semble différent. Ce n’est pas les deux premiers, qui faisaient partie une et partie deux ; il est séparé. On demande souvent aux femmes d’évoluer à chaque album, de changer ton apparence et la façon dont on te perçoit, ce que tu dis, ton son. Moi j’étais très frustrée par cette idée que je devais me métamorphoser à chaque fois que je sortais un disque. Donc c’était un peu ma façon de dire « va te faire foutre, je n’ai pas à me transformer à chaque fois, c’est juste des chansons, pas un concept ». Mais avec cet album, j’avais l’impression d’avoir pas mal changé. Donc ce n’est pas quelque chose qu’on me demandait, c’était une évolution naturelle.
Le fait de se créer un mythe en faisant de chaque sortie une « ère » est pourtant très répandu, voire encouragé…
C’est sûr que ça s’est empiré, tout ce côté marketing, mais ce concept d’avoir à créer des « eras », une nouvelle personnalité, un nouveau look… ça me semble un peu ringard parce que les gens ne fonctionnent pas comme ça ! Si tu sens que tu as changé et que tu veux montrer une autre facette de toi-même, ou que tu collabores avec des nouvelles personnes, super. Mais je trouve qu’avoir une nouvelle « era » juste dans le but d’avoir une « era », c’est cringe.
/
/
Violins est disponible via Blondshell/Partisan Records. En concert à Paris (Gaité Lyrique) le 10 décembre 2026.
/
/
Texte Marie Hascoët
Image de couverture Reese Layton
/
/
