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La musique a toujours été l’âme invisible des défilés de mode. Et aujourd’hui, le rôle du DJ dans ces shows a profondément évolué. De Yves Saint Laurent qui orchestrait ses shows comme des performances à part entière, aux Soundscapes hypnotiques de Raf Simons chez Dior, le son n’a jamais été un détail. Il a toujours été une intention. Mais quelque chose a changé. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement la musique qui compte. C’est celui qui la joue. Et comment il la joue. Le DJ est devenu un acteur créatif à part entière dans l’industrie de la mode. Pas un prestataire. Pas un fond sonore. Une figure.

 

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Le son comme langage du défilé

Un défilé, c’est d’abord une expérience sensorielle. Les vêtements racontent une histoire, mais c’est le son qui décide du rythme de cette histoire. De l’émotion qu’elle provoque. De la manière dont elle s’imprime. Ces dernières années, les grandes maisons ont compris que le Sound Design d’un show était aussi stratégique que le casting ou le lieu. Chez Jacquemus, les sets en plein air jouent sur la respiration, le vide, la nature. Chez Rick Owens, la musique est presque une agression intentionnelle, viscérale. Chez Burberry sous Daniel Lee, les DJ sets live ont transformé le défilé en quelque chose de plus proche d’un événement culturel que d’une simple présentation de collection. Le silence aussi est un outil. Certains créateurs l’utilisent comme rupture, comme choc. Un moment sans son dans un défilé, ça s’entend différemment que dans la vie. Ça pèse. C’est une décision artistique. Le son ne soutient plus le vêtement. Il le construit.

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Le DJ, nouvel acteur de la mode

Longtemps cantonné à la sphère nocturne, le DJ a progressivement migré vers d’autres territoires. Les présentations privées, les soirées d’After Show FW, les lancements de collection, puis les défilés eux-mêmes. Cette transition n’est pas anodine. Elle dit quelque chose sur la façon dont la mode cherche aujourd’hui à construire des expériences totales, pas seulement visuelles. Le DJ devient alors un curateur d’ambiance. Quelqu’un qui comprend l’identité d’une maison, ses codes, son ADN, et qui les traduit en fréquences. Ce rôle dépasse largement la technique. Il s’inscrit dans une logique de direction artistique. Certaines collaborations le confirment. Des maisons bookent aujourd’hui des DJs non pas pour leur notoriété, mais pour leur signature sonore. Une façon de dire : ce son-là, c’est nous. Cette énergie-là, c’est notre image.

Le DJ est devenu, en quelque sorte, le styliste du son. Cette relation entre mode et musique n’est pas née d’hier. Elle a des racines, des noms, une histoire. Et ce qui est frappant, c’est que certaines des figures les plus radicales de la mode ont toujours entretenu un rapport presque fusionnel avec la musique pas comme accessoire, mais comme langage créatif à part entière.

Pour Alexander McQueen, la fusion mode‑musique était organique. Il mixait lui-même. Construisait ses shows comme des expériences totales où le son n’était pas confié à un prestataire il faisait partie de la vision. Ses défilés étaient des performances, presque des rituels. Le vêtement et le son formaient un seul et même geste créatif.

Virgil Abloh incarne, quant à lui,  peut-être la fusion la plus aboutie entre les deux disciplines. DJ reconnu bien avant de prendre la direction artistique de Louis Vuitton Homme, il n’a jamais hiérarchisé les deux pratiques. Mixer et designer coexistaient chez lui sans contradiction. Son approche du DJing sampling, références culturelles croisées, dialogue entre genres était exactement la même que son approche du vêtement. Deux expressions d’une seule pensée créative.

Ce que ces exemples révèlent, c’est une vérité simple mais structurante : les créateurs les plus affirmés ont toujours compris que l’identité d’une maison ne s’arrête pas au vêtement. Elle se construit dans l’espace entier de l’expérience et le son en est une composante fondamentale. Le DJ, lui, en est aujourd’hui le passeur.

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Bydone, à la croisée des deux modes

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Pour comprendre cette évolution de l’intérieur, il faut regarder celles et ceux qui vivent cette rencontre entre mode et musique au quotidien. On a donc échangé avec Bydone, DJ mais avant tout âme créative, qui fait partie de cette nouvelle génération d’artistes pour qui les frontières entre les disciplines sont devenues poreuses. Ancré dans la scène nocturne, habitué des événements créatifs et des collaborations avec des maisons, il observe de près cette fusion entre univers sonore et univers visuel non pas comme un phénomène théorique, mais comme une réalité concrète.

Son parcours est révélateur : c’est en organisant ses propres soirées, sous le nom Panameolstarz, et en bookant d’autres DJs qu’il s’est intéressé à la discipline. Hôte au départ, il a voulu comprendre le métier de l’intérieur pour mieux saisir ce qui se joue dans l’expérience globale d’un événement. Cette double position entre la musique et l’image, entre le club et la mode fait de lui un témoin privilégié de la place nouvelle qu’occupe le DJ dans l’écosystème créatif. Quand on lui demande comment il aborde un set pour un défilé ou un événement mode par rapport à un club, il explique : « En vrai, j’aborde ça un peu de la même manière, same vibe. Pour un event mode, j’avoue je pense un peu plus sexy. Mais dans tous les cas, je garde mon identité. On me booke pour moi, j’ose espérer ». Cette phrase dit tout. L’identité comme point de départ, pas comme variable d’ajustement.

Bydone ne cherche pas à se fondre dans la vision d’une marque au point de s’y dissoudre. Il cherche la rencontre entre ce qu’il est et ce que la maison projette. « J’aspire à être reconnu à travers ma musique. Pas aller partout. Être reconnu pour mon identité à moi. » Dans cette logique, le DJ devient une présence créative identifiable, capable d’apporter une lecture, une énergie, une esthétique.

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Et quand il mixe pour une marque, pense-t-il plus spécifiquement à sa tenue ? « Lorsque j’ai mixé pour JPG, , c’était à l’occasion d’un dîner, et ils m’avaient conçu une tenue. Ce serait intéressant d’avoir cette opportunité à chaque collaboration avec une marque. Aujourd’hui, ce qui fait la différence, c’est l’image. Cela dit, c’est quelque chose qui a toujours été naturel pour moi, j’ai toujours fait attention à mon image. Forcément, quand on fait de la musique on s’intéresse à la mode. Et en tant que DJ, je pense constamment à mon image, aux vêtements que je porte, à mon style. Pour une marque, tu y penses peut-être un peu plus, mais ça reste une continuité logique. »

L’anecdote est significative : La tenue n’est pas un détail, c’est une intégration. Le DJ ne se contente plus de jouer : il incarne. Son, silhouette, présence, tout participe à la narration. La marque n’habille plus seulement les mannequins, elle habille aussi celui qui construit l’atmosphère sonore. Le son et l’image deviennent indissociables. Le DJ n’est plus en marge du dispositif visuel : il en fait partie intégrante. De Jean Paul Gaultier à Salomon où il a récemment mixé en club, Bydone navigue entre des formats très différents, du dîner intimiste à l’énergie brute du Nightlife. Une diversité qui reflète bien l’évolution du rôle du DJ aujourd’hui : capable de s’adapter à des contextes variés tout en conservant une identité forte.

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Quand on lui demande si le public de la mode diffère de celui des clubs, il nuance : « Ça dépend. Le milieu de la nuit et celui de la mode sont intimement liés, ça fait cinq ans que j’évolue dans ces deux sphères en même temps. Le public mode est toujours là, selon le club où je mixe. J’ai fait beaucoup de soirées mode très chill, plus orientées networking et à l’inverse des événements mode ultra festifs, complètement différents. Les agences créatives ont tendance à faire des soirées vraiment cool, avec une culture musicale plus développée, plus proche de ce que j’aime : l’électro. En bref, tout dépend du moment… »

Ce que décrit Bydone, c’est une porosité croissante entre les deux mondes. Les mêmes espaces, les mêmes réseaux, les mêmes communautés créatives. Cette proximité a contribué à repositionner le DJ : de figure nocturne à acteur culturel central dans les environnements de marque.

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Le phénomène est bien réel. Dans les milieux créatifs, le DJing est devenu une extension naturelle du langage visuel. Alors, on lui pose la question clé : pourquoi tout le monde veut-il devenir DJ ? « Les réseaux sociaux ont complètement changé la perception du DJ. Aujourd’hui, il est devenu une figure visible, presque starifiée, et forcément, cela donne envie, surtout aux créatifs. On a accès aux parcours des autres, à leurs sets, à leur image : cela rend la pratique beaucoup plus désirable. Mixer est aussi devenu une manière différente de consommer la musique, plus active. La musique prend une place énorme, et le DJ aussi, dans la scène artistique en général. C’est vrai que c’est beaucoup plus accessible qu’avant : à l’époque du vinyle, c’était plus niche. Aujourd’hui, avec les plateformes, tout le monde peut partager ses playlists, essayer, se lancer. Mais cela ne signifie pas que tout le monde devient DJ pour autant. Le passage à la professionnalisation dépend du parcours, de l’exigence que l’on ce fixe, de ce que l’on veux en faire. C’est une discipline devenue très visible, très attractive, mais derrière, il y a quand même une véritable construction pour durer. »

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@bydonee

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Visibilité, désirabilité, accessibilité : le DJ concentre aujourd’hui plusieurs formes de capital symbolique. Mais cette démocratisation transforme aussi, en profondeur, la manière dont la musique est vécue en soirée. « Ce que je remarque, même si ce n’est pas forcément négatif, c’est que les gens se lâchent de moins en moins. Les DJs font des transitions plus rapides. Avec TikTok, le public attend surtout les moments forts, les refrains, ce qui est identifiable. » L’attention se fragmente. Le temps s’accélère. Et avec lui, la manière de consommer la musique. Face à cela, certains DJs font un autre choix. « Moi, je préfère laisser les sons tourner. Prendre le temps de les savourer. C’est ça que j’aime dans la house ou l’amapiano : les intros, les bridges, les transitions… ces moments-là comptent autant que le drop. »

Deux approches s’opposent alors : répondre à une attente immédiate, ou construire une narration sonore. Et c’est précisément dans cet équilibre que se joue aujourd’hui la valeur créative du DJ. Résister au rythme imposé, ralentir, installer une ambiance, c’est déjà une forme de positionnement. « Les gens arrivent avec des attentes, ils acceptent moins de se laisser surprendre. » Dans ce contexte, capter l’attention ne suffit plus. Il faut réussir à la déplacer. « Un bon DJ, c’est quelqu’un qui arrive à amener les gens dans son univers en partant du leur. » Une définition simple, mais essentielle. Le DJ n’est pas toujours là pour répondre à une attente, il est là pour la transformer.

La mode suit une dynamique similaire. Portée par les réseaux sociaux, elle est elle aussi rythmée par une succession de micro-trends rapides, éphémères, immédiatement consommables. Comme les refrains attendus en club, certaines pièces ou esthétiques deviennent virales, saturent l’attention, puis disparaissent presque aussitôt. Le temps long, celui de la construction d’un style ou d’une vision, se retrouve mis sous pression. Dans ce contexte, le DJ comme le designer font face à une même tension : répondre à l’immédiateté ou défendre une écriture plus durable. Le monde artistique dans son ensemble est bousculé par cette cadence accélérée. Tout circule plus vite, se consomme plus vite, se remplace plus vite. Et dans ce flux continu, prendre le temps d’un son, d’un vêtement, d’une idée, devient presque un acte de résistance.

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@bydonee

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Évolution ou récupération ?

Le DJ se trouve aujourd’hui au croisement de plusieurs dynamiques – musique, image, désir, branding. Figure d’image, certes, mais toujours figure musicale, il n’est plus invité par la mode pour simplement « mettre du son », mais pour contribuer à la mise en scène globale d’une identité. Entre outil créatif et objet de représentation, il incarne désormais une nouvelle manière d’exister dans la mode, à la frontière du son, de l’image et de la performance.

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Texte Nefertari Remir

Image de couverture @virgilabloh 

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