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Depuis trente ans, Soulwax avance sans feuille de route, mais avec une méthode bien à eux : suivre ce qui les attire, changer de forme, ne jamais s’installer. Dans la loge de We Love Green, entre humour, goût du risque et besoin de protéger un espace de création, Dave et Stephen Dewaele racontent une trajectoire faite d’instinct, de tension et d’expérimentation.

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L’entrée en matière donne immédiatement le ton. « Il y a beaucoup de médicaments, mais c’est pour l’un des trois batteurs », glisse-t-on d’abord en souriant. Chez Soulwax, même l’anecdote d’ouverture semble rappeler qu’on n’est jamais tout à fait face à un groupe « normal ».

En 2026, cela fait pourtant trente ans que Dave et Stephen Dewaele officient sous ce nom. Trente ans de disques, de bifurcations, d’obsessions, d’expérimentations, de doubles vies aussi, Soulwax, 2manydjs, production, remixes, installations, mode. Mais à les entendre, cette longévité ne relève ni d’un plan de carrière ni d’une stratégie mûrement pensée. Bien au contraire.

« Je crois qu’on n’avait rien prévu », dit Dave. « Le fait que nous ne soyons pas vraiment conscients que ça fait 30 ans, c’est peut-être aussi un peu le secret. Parce que l’absence de stratégie dans notre carrière est peut-être l’ingrédient qui fait que ça reste intéressant pour nous. » Et il ajoute, presque amusé par l’idée même d’un bilan : « Le fait que ce soit 30 ans, ou 13, ou 8, ça ne change pas grand-chose, tu vois. Ce qui serait bizarre, ce serait que ça s’arrête demain. Ça, ça serait bizarre ».

Stephen prolonge l’idée : « Je pense que notre stratégie, c’est que, chaque fois qu’on fait un truc, on a déjà commencé un autre truc qui nous intéresse ou qui nous attire. Et on fait ça depuis 30 ans, c’est devenu un peu notre vie ». Les chiffres, les anniversaires, les récits de carrière ? Très peu pour eux. « Nous, on n’en parle jamais entre nous deux. » Dave le formule autrement, avec une ironie qui lui ressemble : « Quand les gens disent : ‘ça fait 30 ans’, nous aussi, on se demande… qu’est-ce qu’on fait avec ça ? Je ne sais pas quoi faire avec ça. À la limite, c’est presque honteux que ça nous ait pris 30 ans pour faire de la musique ».

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Cette absence de plan n’empêche pas une forme de logique interne. Chez Soulwax, les idées les plus spectaculaires naissent moins d’un goût du « coup » que d’un besoin d’équilibre entre plusieurs gestes. On les a souvent qualifiés de fous ; eux préfèrent parler de circulation. À propos de leur album From Deewee, travail sur trois batteries en une seule prise, Dave note que « ce mot-là, ‘fou’, revient souvent ». Il reconnaît volontiers que « les gens sont un peu habitués aux idées folles de Dave & Steph », et souligne la chance d’avoir « une équipe autour de nous, très chaude pour nous aider à développer ces idées ». Mais il insiste surtout sur la recherche d’« un équilibre entre ça et des choses plus normales, peut-être ».

Stephen nuance à son tour : « C’est trop facile de dire ‘fou’, parce qu’on n’a pas fait trois batteries simplement parce que c’était une idée folle ». Ce qui les intéresse, explique-t-il, c’est plutôt « ce mélange entre tout ce qui est électronique » et leur histoire de musiciens. « On savait ce que c’est que de jouer de la guitare ou de faire des batteries live, alors c’est un peu dans notre ADN. Et mélanger tout ça, c’est toujours quelque chose qu’on aime bien. » Chez eux, chaque projet semble appeler son contrechamp : « Chaque fois qu’on fait un truc Soulwax, il y a un autre truc qui arrive. » Un grand format, puis un projet pour moins de monde. Une proposition spectaculaire, puis un geste plus discret. « On a besoin de ça. »

Le dernier single, Perfect We Are Not, raconte assez bien cette mécanique. Dave en retrace la genèse comme on raconterait une opération montée à la dernière minute : « On a créé un morceau pour un événement à Abbey Road. Ils étaient venus chez nous pour nous demander si on voulait faire la première rave à Abbey Road ». L’idée évolue sur place : « Pourquoi ne pas venir avec Soulwax, créer un morceau spécialement pour ça, l’enregistrer là-bas à Abbey Road, faire la gravure en vinyle le même jour, parce qu’ils ont un pressing sur place, et le jouer le lendemain dans la rave ? »

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Dit comme ça, on pourrait croire à un plan parfaitement ficelé. En réalité, tout s’est fabriqué dans l’urgence. « Trois jours avant d’y aller, on n’avait rien », résume Dave. Stephen précise : « On n’avait pas d’idée, vraiment pas… On a créé le morceau et les paroles en trois ou quatre jours. Il y a beaucoup de choses qui peuvent mal tourner ». Et c’est précisément ce qui les intéresse. « C’était vraiment hors de notre zone de confort », dit-il encore. « On a besoin de ces choses-là. » Jusqu’à en tirer une conclusion presque programmatique : « Je pense qu’on ne fonctionne pas comme un groupe normal. C’est vraiment dur ».

Leur dernier album, All Systems are Lying obéit au même paradoxe : il peut sembler fortement politique, mais il ne s’est pas construit comme tel. « Je crois qu’on doit dire oui, c’est un album politique, mais un peu par hasard », dit Dave. Ce qu’ils cherchaient, explique-t-il, c’était moins un sujet qu’une méthode : « Au lieu d’être dans la résolution de problèmes, on voulait créer un environnement où ce serait vraiment le subconscient et l’instinct qui nous poussent à créer ». Le sens est venu après coup : « À la fin, on s’est rendu compte qu’il y avait quand même une cohérence dans les paroles, dans la musique. Et c’est clair que c’est un album politique, mais ce n’était pas le but. Il n’y avait pas de stratégie ».

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Stephen confirme : « Il y a beaucoup de gens qui voient des thèmes politiques dans les paroles. Mais je ne pense pas qu’on ait voulu partir de là : c’était déjà en nous ». Il tient à cette idée d’une création sans intention surdéterminée : « La manière dont on a fait l’album, c’était vraiment ‘no preconceived ideas’. Vraiment, on est allé dans le studio… »

Ce rapport instinctif à la fabrication se retrouve aussi dans leur façon de jouer live. Certains titres existent d’abord sur scène, parfois longtemps avant d’être fixés. « On aimait aussi cette idée d’un groupe qui peut jouer live et jouer des morceaux qui n’ont même pas encore de titre », raconte Stephen. « Comme aujourd’hui : il y a deux morceaux dedans qui n’ont même pas de titre. Parce qu’on aime bien l’idée que, si tu peux les essayer en live, c’est bien. » Dave résume cette relation mouvante au public comme une sorte de pacte tacite : « Ça change à chaque fois, et ça doit rester excitant pour nous. Alors on est un peu dans ce cycle où on doit se renouveler à chaque fois. C’est une sorte de prison qu’on s’est fabriquée nous-mêmes ».

Au fond, Deewee, leur studio, leur label, leur base, apparaît comme la traduction architecturale de tout cela. Un lieu pour protéger l’erreur, ralentir le flux, garder une zone à eux. Stephen le dit très simplement : « C’est devenu cette idée d’avoir un lieu où on peut faire nos trucs à nous ». Dans un monde où tout semble immédiatement exposé, partagé, documenté, il revendique la nécessité d’un espace préservé : « Le monde devient de plus en plus enregistré. C’est bien d’avoir un lieu où tu peux faire des choses à toi, où il n’y a pas quelqu’un qui te filme, où tu peux faire des erreurs ». Puis il ajoute : « C’est quelque chose qu’on a un peu perdu dans le mode d’emploi créatif, et c’était vraiment nécessaire pour nous ». 

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Deewee, c’est aussi une manière de classer, numéroter, organiser pour ne pas se perdre. « On est presque au numéro 100 », dit Stephen à propos de leur système de numérotation. « Cette idée aussi de tout cataloguer, et que tout vienne du studio. » Une façon de mettre un cadre à l’excès de possibles. « On a besoin de ces choses à nous aussi, pour ne pas avoir trop d’idées. Il y a trop d’idées. »

Même leurs incursions dans la mode obéissent à cette logique d’extension naturelle plutôt qu’à une stratégie d’image. Stephen explique que c’est « vraiment quelque chose qu’on aime », au même titre que le cinéma ou le théâtre. « La mode est aussi une discipline qui nous a beaucoup influencés depuis qu’on est jeunes. » Quand on leur a proposé de composer pour des défilés, ils ont aimé se retrouver dans cette position particulière, avec ses propres contraintes, où « il faut faire une bande-son de douze minutes ». Et Stephen cite un exemple important : « Avec Dries Van Noten, on a fait des morceaux de Bowie ». Composer pour la mode, dit-il, c’est entrer dans « un monde complètement différent de ce qu’on est ici, mais qui nous attire aussi parce qu’il nous permet de faire d’autres choses ».

À les écouter, tout semble donc se tenir : l’absence de stratégie, la multiplication des formes, l’envie de se mettre hors de leur zone de confort, le besoin d’un lieu protégé, la scène comme terrain d’essai, le studio comme système nerveux. Trente ans plus tard, Soulwax n’entretient pas un héritage : le groupe continue de bouger, de bifurquer, de se remettre en jeu. Ou, comme le résume Stephen, avec une simplicité presque désarmante : « Toujours quand on fait un truc, on a déjà commencé un autre truc qui nous intéresse ».

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All Systems are Lying est disponible via Soulwax/Because Music. En tournée.

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Texte Lionel-Fabrice Chassaing

Image de couverture LFC

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