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Dans la pop contemporaine, le vêtement ne se contente plus d’accompagner la musique : il en devient l’un des refrains les plus puissants. Sur scène, sur tapis rouge, dans les clips comme dans l’économie instantanée des réseaux sociaux, la silhouette des pop stars se construit désormais à la frontière du costume et de l’exposition. Bustiers architecturaux, micro-shorts, lingerie apparente, transparence calculée, esthétique coquette ou réminiscences Y2K : la mode pop actuelle semble orchestrer une mise en scène où montrer le corps fait partie intégrante du storytelling artistique.

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De Sabrina Carpenter à Tyla, de Dua Lipa à Doja Cat, les garde-robes se font langage, oscillant entre empowerment revendiqué, stratégie marketing et retour des codes façonnés depuis longtemps par le regard masculin. Car derrière l’apparente liberté stylistique de cette féminité surexposée, une interrogation demeure : lorsque la mode habille les pop stars de désirabilité, célèbre-t-elle véritablement leur pouvoir… ou continue-t-elle de perfectionner les contours d’un male gaze simplement rhabillé pour son époque ?

De MTV à TikTok

Avant d’être un flux sans fin, la pop était représentée par le grand écran. L’ère MTV imposait déjà ses héroïnes calibrées, de Britney Spears à Christina Aguilera, façonnées dans des silhouettes où l’uniforme de l’écolière, le crop top ou le denim taille basse participaient à une narration visuelle pensée pour séduire autant que pour vendre. Le vêtement y était un outil de fabrication culturelle, construisant des fantasmes générationnels où la mode servait souvent de prolongement direct à une désirabilité pensée par une industrie majoritairement masculine.

Britney symbolise la rencontre entre innocence mise en scène et sexualisation de masse. Son image a cristallisé l’entrée du corps féminin dans une économie pop où mode, performance et fantasme deviennent indissociables.

Deux décennies plus tard, les plateformes ont changé, mais le corps, lui, demeure central. TikTok, Instagram et les cycles accélérés de viralité ont déplacé la scène vers un espace plus immédiat, où la performance stylistique se consomme en quelques secondes. Désormais, une mini-robe corsetée, une silhouette « effortless » savamment orchestrée ou une lingerie transformée en uniforme pop deviennent autant de vecteurs de visibilité que la chanson elle-même. La mode ne se contente plus d’accompagner la star : elle devient algorithme.

Là où MTV scénarisait le fantasme à travers le clip, l’ère numérique fragmente l’image en micro-moments, multipliant les occasions de rejouer les mêmes codes esthétiques sous une apparence de modernité. Le retour massif du Y2K, des références pin-up, du « baby tee » à la jupe ultra-courte, ou encore l’esthétique « coquette » traduisent moins une rupture qu’une réinterprétation contemporaine de signes déjà connus. Sous couvert de nostalgie ou d’ironie, la mode recycle parfois les symboles d’une féminité historiquement façonnée pour être regardée.

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Mais la mutation la plus subtile réside ailleurs : dans l’illusion du contrôle. Là où les pop stars des années 2000 semblaient souvent subir des constructions imposées, les artistes actuelles revendiquent davantage leur participation à cette mise en scène. Elles choisissent, ou donnent l’impression de choisir, leur image, leurs références, leur degré d’exposition. Pourtant, dans une industrie gouvernée par l’attention, les codes qui performent le mieux restent souvent les mêmes : ceux qui maximisent la désirabilité visuelle.

Empowerment ou packaging

L’époque actuelle ne vend plus seulement des pop stars : elle vend des narratifs de contrôle. Aujourd’hui, la sexualité visuelle n’est plus systématiquement présentée comme une contrainte industrielle, mais comme une affirmation personnelle, un choix esthétique, parfois même une prise de position. Corsets, lingerie visible, naked dresses, cuissardes, silhouettes sculptées : les pièces autrefois associées à l’objectification sont désormais réinvesties par de nombreuses artistes comme symboles supposés de pouvoir. La mode devient alors le terrain privilégié d’une réécriture : se montrer ne signifierait plus nécessairement être possédée par le regard, mais potentiellement le dominer.

Sabrina Carpenter, avec ses références pin-up pastel, ses mini-silhouettes ultra-féminines et ses codes rétro volontairement exacerbés, incarne cette ambiguïté contemporaine. Son vestiaire convoque une hyperféminité presque caricaturale, où la douceur esthétique flirte constamment avec une sensualité maîtrisée. Tyla, quant à elle, inscrit son image dans une mode du mouvement : silhouettes seconde peau, coupes découpées, sensualité chorégraphiée, fusionnant héritage global pop et désirabilité numérique. Chez d’autres, comme Doja Cat, la stratégie se complexifie davantage : l’hypersexualisation y est parfois poussée vers l’étrangeté, la satire ou la distorsion, comme si exagérer les codes permettait d’en révéler l’absurdité.

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Sabrina Carpenter’s album cover : Man’s Best Friend

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Mais dans une industrie où chaque esthétique devient monétisable, la question demeure entière : à quel moment l’empowerment cesse-t-il d’être une réappropriation pour devenir un packaging rentable ? Car si la mode permet aujourd’hui aux artistes de jouer avec les symboles du désir, elle reste aussi profondément liée à des systèmes économiques qui récompensent certaines formes de visibilité plus que d’autres. Plus la silhouette est commentée, capturée, repostée, plus elle génère de valeur.

Le paradoxe est là : la mode peut être arme, langage, subversion. Mais elle peut aussi transformer la libération en produit. Dans cette zone trouble, l’hypersexualisation contemporaine n’est plus frontalement imposée ; elle est souvent stylisée, éditorialisée, sophistiquée. Elle porte les codes du choix, tout en évoluant dans un marché qui continue de privilégier le corps féminin comme surface de projection.

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Dolce & Gabbana SS24, by Daniele Oberrauch

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Jean-Paul Gaultier SS12 by Yannis Vlamos

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Ainsi, la vraie question n’est peut-être plus de savoir si les pop stars contrôlent leur image. Mais plutôt si contrôler son image suffit, lorsque les règles de désirabilité restent, elles, largement inchangées.

La mode pop scénarise le corps

Dans l’industrie musicale contemporaine, la mode ne dissimule plus nécessairement : elle révèle, découpe, encadre, accentue. Le vêtement n’est plus simplement costume de scène, il devient stratégie visuelle. La montée en puissance des naked dresses, de la lingerie comme prêt-à-porter, des transparences, des découpes anatomiques ou des silhouettes « presque absentes » témoigne d’un basculement profond : dans la pop, l’habit ne sert plus uniquement à construire une identité, il organise aussi l’accessibilité du corps.

Ce glissement n’est pas anodin. Historiquement, la mode fut souvent pensée comme armure, distinction ou signe d’appartenance. Aujourd’hui, dans certaines sphères pop, elle agit davantage comme dispositif de visibilité maximale. La résurgence de l’esthétique Y2K, papillon tops, mini-jupes, strass, lingerie apparente, ou encore la popularisation de la « Miu Miu-ification » du vestiaire, entre uniformes raccourcis et sensualité juvénile sophistiquée, participent à cette nouvelle grammaire stylistique. Sous prétexte de citation, de nostalgie ou d’ironie, de nombreuses silhouettes réactivent des codes anciens de désirabilité féminine, adaptés à l’économie de l’image instantanée.

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Miu-Miu SS22

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Le vêtement n’habille plus nécessairement : il scénarise l’accessibilité du corps. C’est précisément là que la mode devient un territoire critique. Car si les maisons de luxe, stylistes et directeurs artistiques façonnent ces silhouettes, ils participent aussi à définir quelles formes de féminité sont culturellement valorisées. La pop star contemporaine apparaît alors comme muse et mannequin d’un système plus vaste, où les frontières entre performance artistique, stratégie de marque et consommation visuelle deviennent de plus en plus poreuses.

Pourtant, réduire ces artistes à de simples victimes d’un regard extérieur serait trop simpliste. Beaucoup jouent consciemment avec ces codes, les détournent, les surjouent, les resignifient. Mais même dans cette réappropriation, une tension persiste : lorsqu’un corset devient symbole de puissance, lorsqu’une culotte visible devient déclaration stylistique, ou lorsqu’une silhouette quasi nue devient « fashion moment », où se situe réellement la frontière entre expression personnelle et conformité aux nouvelles injonctions de visibilité ?

La mode pop actuelle excelle dans cet entre-deux. Elle brouille les pistes, mêlant subversion et marché, autonomie et exposition, affirmation et consommation. Plus qu’un simple reflet de son époque, elle révèle une vérité plus inconfortable : dans une culture saturée d’images, le corps féminin reste l’un des terrains les plus rentables de l’innovation esthétique.

Sous l’ère Tom Ford, Gucci pousse l’esthétique du male gaze jusqu’à sa forme la plus littérale : ici, le corps féminin ne porte plus simplement la mode, il devient support publicitaire. La célèbre campagne où le « G » de Gucci est inscrit dans l’intimité féminine transforme la sexualité en stratégie de branding pur, révélant une époque où provocation, luxe et objectification fusionnent sans détour. Plus qu’une publicité, l’image incarne un moment charnière où la femme est moins sujet que surface, inscrivant le désir masculin au cœur même de l’identité visuelle de la maison.

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Public Enemy, by Mario Testino for Gucci, 2003.

Qui regarde encore ? Le male gaze à l’ère du luxe, des réseaux et de l’illusion du choix

L’un des plus grands paradoxes de la pop contemporaine réside peut-être ici : jamais les artistes féminines n’ont semblé aussi visibles, décisionnaires, stratégiques et pourtant, les structures du regard qui encadrent cette visibilité demeurent profondément familières. Car si les codes ont évolué, si les discours se sont sophistiqués, si la mode s’est emparée du langage de l’empowerment, une question persiste : qui bénéficie réellement de cette hypervisibilité ?

Pendant longtemps, le male gaze s’imposait frontalement. Il dictait, objectivait, sélectionnait. Aujourd’hui, il opère souvent de manière plus diffuse, intégré aux mécanismes mêmes de l’industrie culturelle. Il ne prend plus toujours la forme évidente d’une injonction masculine extérieure ; il se glisse dans les algorithmes, les tendances, les attentes esthétiques, les cycles viraux, les logiques de branding personnel. Il devient moins une autorité visible qu’un système intériorisé, où les artistes naviguent dans des cadres de désirabilité déjà établis.

Ici, le parfum masculin se commercialise à travers la fragmentation du corps féminin. La femme n’est plus sujet, mais surface publicitaire, illustrant une mécanique classique de la mode : transformer le corps des femmes en langage du désir masculin. La logique est simple : vendre aux hommes en objectivant le corps féminin.

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Tom Ford for Men, by Terry Richardson, 2007.

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La mode joue ici un rôle fondamental. En transformant l’exposition en sophistication, elle rend parfois plus difficile l’identification des anciennes dynamiques. Une silhouette ultra-sexualisée, lorsqu’elle est signée par une maison de luxe, stylisée par une direction artistique pointue et enveloppée dans le discours de l’autonomie, peut sembler échapper aux lectures traditionnelles de l’objectification. Pourtant, le vernis conceptuel n’annule pas toujours les structures sous-jacentes.

Le danger n’est donc pas la sexualité visible. Le danger serait de confondre systématiquement visibilité et liberté. Car être vue n’est pas toujours synonyme d’être souveraine. Et dans un paysage où la valeur médiatique se mesure souvent à l’intensité de l’attention générée, la frontière entre reprise de pouvoir et adaptation stratégique peut devenir extrêmement poreuse. Plus encore, cette tension révèle une réalité plus large : dans la pop comme dans la mode, les femmes sont souvent encouragées à posséder leur image… à condition que celle-ci demeure lisible, désirable et rentable.

La pop star contemporaine évolue ainsi dans un espace complexe, où l’émancipation n’est pas une destination fixe mais une négociation constante. Certaines déconstruisent réellement les codes. D’autres les rejouent. Beaucoup font les deux simultanément.

Peut-être est-ce là le véritable visage de cette époque : non pas la disparition du male gaze, mais sa mutation. Plus esthétique, plus marketé, plus insidieux.

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Ice Spice à la première de The SpongeBob Movie: Search for SquarePants

Le male gaze n’a pas disparu. Il a simplement appris le langage du féminisme

À l’intersection de la pop, de la mode et du capital visuel, l’hypersexualisation contemporaine ne peut plus se lire selon des schémas simplistes. Il ne s’agit ni de condamner des artistes qui utilisent leur corps comme langage, ni de confondre systématiquement sensualité et soumission. Le véritable enjeu se situe ailleurs : dans les structures qui façonnent ce qui est valorisé, monétisé et applaudi. Car si les pop stars d’aujourd’hui semblent plus libres de construire leur image, cette liberté évolue encore dans une industrie où la désirabilité demeure l’une des monnaies les plus puissantes.

La mode, en tant que fabrique culturelle, n’est pas extérieure à cette dynamique, elle en est l’un des principaux outils. Elle habille, expose, revendique, détourne, mais participe aussi à redessiner les contours d’un regard qui, bien souvent, conserve des fondations anciennes sous des apparences nouvelles. Dans ce théâtre sophistiqué de l’empowerment visuel, le corps féminin continue d’être un champ de tension entre affirmation personnelle et consommation collective.

Ainsi, la question n’est peut-être plus de savoir si les pop stars sont sexualisées, mais comment cette sexualisation est stylisée, légitimée et vendue. Sous les corsets couture, les transparences conceptuelles et les discours d’autonomie, une réalité demeure : la pop moderne n’a pas nécessairement détruit les anciens mécanismes du regard masculin – elle les a parfois transformés en expériences esthétiques plus acceptables, plus luxueuses, plus complexes.

À l’ère où l’image est pouvoir, la vraie révolution ne résidera peut-être pas seulement dans le droit de se montrer, mais dans la possibilité de redéfinir, enfin, pour qui et pourquoi l’on est regardée.

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Texte Hanaé Mamoum

Image de couverture Bryce Anderson

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