/
/
Lykke Li, un hôtel parisien. Début d’après-midi. Elle revient de Coachella avec un crochet par la Suède. Elle est en plein jetlag. État qui sied parfaitement au propos de son nouvel album The Afterparty. Toujours intensément lucide, la Suédoise installée à Los Angeles parle avec un mélange de franchise, d’humour noir et de romantisme cabossé.
/
/
« Coachella ? J’appelle ça les jeux du gladiateur », lâche-t-elle dans un sourire. Elle connaît pourtant la mécanique : première apparition en 2009, retour une décennie plus tard, puis nouvelle plongée cette année. Mais rien ne semble pouvoir adoucir cette sensation de chaos. Déplacée à la dernière minute d’une tente à une immense scène, elle se retrouve face à l’immensité du désert comme dans un Mad Max grandeur nature. « J’étais terrifiée. C’était mon premier show. Le vent, le soleil… Tu ne sais même pas si quelqu’un va venir. J’étais si nerveuse. » De ce chaos nait une matière première.
/
/
Créer avec rien
Sur scène, la scénographie est minimaliste, des bâches en plastique transparent flottent au vent. Un choix autant esthétique que politique. « Le monde est en crise. L’économie est au plus bas. Personne n’a de budget. The Afterparty explore vraiment ce qu’on peut créer à partir de rien. La musique est comme une offrande : ‘Voilà ce que je peux donner’. Alors qu’est-ce qu’on peut créer avec rien ? Maintenant, c’est l’heure de la vraie créativité. Et je voulais aussi cette sensation, que la fête soit derrière toi, et que tu ne sois même pas le bienvenu à la fête. Cet album vient vraiment de la rue, tu sais, tous les graffitis, tous les déchets, tout ce que tu vois jusqu’au ciel… Donc ce genre de sentiment de désespoir. » Dans ce paysage post-fête, les émotions surgissent plus frontalement.
/
Happy Now
Ce sentiment d’exclusion, de tension sociale et intime, nourrit aussi Happy Now, l’un des morceaux les plus frappants du disque. Écrit dans la colère : « J’étais surprise par cette colère, je n’avais jamais écrit une chanson avec cette émotion, et ce fut vraiment très intrigant en tant qu’auteure, parce qu’on se rend compte que la colère, c’est le hip-hop, la colère, c’est le punk, la colère, c’est aussi le féminisme. La colère est donc en fait un sentiment très intense. C’est pour ça que j’aime la batterie, le synthé et les cordes sur ce titre. Et j’ai essayé de faire en sorte que l’harmonie sonne comme une chanson d’ABBA en colère ». Une formule ironique, mais révélatrice de sa capacité à marier pop mélodique et rage.
/

/
Le groupe comme moteur artistique
Au cœur de cette création, Björn Yttling reste son partenaire de longue date, presque un compagnon de route inévitable. « Je n’arrive pas à me débarrasser de lui. Lui non plus, il n’arrive pas à se débarrasser de moi. On est comme un vieux couple », plaisante-t-elle.
Vingt ans de collaboration, de fidélité artistique notamment au sein du groupe Liv, qu’ils co-créent en 2016. Mais Lykke Li refuse le surplace : elle travaille aussi avec d’autres producteurs. « J’adore l’émulation du groupe. Parfois, on se retrouve bloqué sur une chanson et on essaie différentes personnes. C’est comme Cendrillon : il faut trouver qui peut enfiler la chaussure parfaitement. » C’est ainsi qu’elle confie trois titres à Dave Sitek (TV On The Radio).
/
Des albums courts, dictés par l’instinct
Ses albums, eux, restent courts. Pas par stratégie, mais par instinct. « J’ai un métabolisme rapide. Je suis du genre : ‘Allez, c’est parti !’ Alors quand je travaille, ça se passe comme ça vient. Je ne peux pas contrôler la durée. Quand je me rends compte : ‘Oh, d’accord, c’est un album’ , je change de phase. C’est ainsi qu’est né The Afterparty. C’est presque comme une pièce de théâtre, sans fioritures, juste précis. Et c’est tout ce que je pouvais donner à ce moment-là. C’est censé être tourné en une seule prise. »
/
De la vision à la réalité
Cette vision cinématographique innerve toute sa discographie. Lykke Li compose comme on réalise. « Quand j’écris, je fais un film de Stanley Kubrick dans ma tête. Chaque chanson est un film, un petit film. » Puis la réalité rattrape le fantasme : moins de moyens, plus de système D. Un iPhone, un métro, un sol froid. Mais l’imaginaire reste intact. En poussant cette logique plus loin, la musique finit par sortir du format album.
/
/
ƎYƎYƎ, la cathédrale hypersensorielle
Son rapport à l’art dépasse la musique. Installation immersive, album inversé ƎYƎYƎ, fascination pour le subconscient : elle cherche dans l’image et le son des zones plus mystérieuses que le langage. Inverser EYEYE arrive par accident lors de la création d’une installation immersive et collaborative avec le directeur artistique Theo Lindquist et l’artiste Nick Verstandpresent, présentée au Broad Museum de Los Angeles, intitulée Ü & EYEYE. Le projet visait à « transformer l’Oculus Hall du Broad en une cathédrale hypersensorielle dédiée aux fantasmes romantiques féminins ».
« On a mixé tout un album en audio spatial, puis les images. Par hasard, on a dû inverser quelque chose. Et là, je me suis dit : ‘Attends. C’est exactement ce que j’essayais de dire depuis le début’. On se rend compte que c’est en quelque sorte la synthèse. En parlant consciemment de ce que je ressentais en voyant la musique et les images à l’envers, c’était comme le côté obscur de ce que j’essayais d’exprimer avec des mots. Je trouve ça tellement plus émouvant et mystérieux. »
Obsédée par les grillons, elle passait son temps à en enregistrer. « On entend tellement de choses, comme dans un film, que l’on sait où on est. Et ça m’intéressait beaucoup pour cet album, d’avoir l’impression d’être dans ma chambre à Los Angeles. » Un album que personne n’a compris. « Seules deux personnes au monde m’ont dit que c’était bien. Tous les autres se disent : ‘Je ne comprends pas de quoi il s’agit’. »
/
L’autodérision comme armure
Lykke Li conserve à travers tout cela une ironie mordante. Elle parle mode avec distance et évoque sa carrière de mannequin pour Nina Ricci, Gucci, mais aussi pour H&M : « J’ai fait ressembler H&M à Hermès. Être mannequin, c’est du gâteau, comparé au reste. Une seule taille me va, donc je ne suis pas un bon mannequin ».
De son unique rôle de comédienne en 2014, une expérience qu’elle aimerait renouveler : « J’ai l’impression que je serais bien dans un film français, non ? J’ai revu récemment La Pianiste. Ce genre de rôle, tu vois. Isabelle Huppert est mon idole ».
Elle vient d’ajouter une nouvelle corde à son arc avec le remix de Guayando de Major Lazer : « C’est un nouveau truc. Alors si quelqu’un veut un remix sexy, il peut m’appeler. Il faut aussi que je me trouve un nom de DJ. DJ Death, peut-être ? »
/
Les femmes d’abord
Mais derrière l’ironie demeure une conscience aiguë du monde. Sur la place des femmes dans l’industrie musicale, elle reste sans illusion : « Les meilleures artistes sont des femmes… elles cartonnent mais les conditions restent pires pour elles. Ça sera toujours comme ça. » Elle semble presque résignée : « Ceux qui dirigent le monde en ce moment ne font pas vraiment des droits des femmes une priorité. On dirait qu’on est en période de guerre, non ? C’est juste que les hommes ont envie de faire la guerre ».
Malgré cela, elle continue de lutter en co-fondant à Los Angeles le festival Yola Mezcal, à l’affiche 100 % féminine. « Ça a été un franc succès. »
/
I Follow Rivers, le remix
Évidemment, comment ne pas parler de I Follow Rivers et de son remix par The Magician ? « C’était un pur hasard. Je crois qu’avant, quand j’étais plus jeune, j’avais une attitude très indie : ‘Ne te vends pas, ne fais pas ça, fais seulement ce que…’ Alors non, au début, je me suis dit… ‘C’est quoi ça ? Je n’ai rien à voir avec ça’. »
Aujourd’hui, elle en mesure la portée : « C’est une vraie chance que cette chanson passe dans les soirées, à la Pride et au cinéma. Cela veut simplement dire qu’il y a quelque chose dans cette chanson qui peut se transmettre. C’est magnifique. C’est ce que j’espère voir se reproduire, avoir une autre chanson qu’on puisse simplement m’enlever et qui mène sa propre vie ».
/
/
Paris, ancien amour
Et puis il y a la France. Paris surtout. Un pays qu’elle dit aimer profondément, pour « l’art, le cinéma, la mode, la nourriture, la beauté, la culture… tout ».
Comme un ancien amour dans lequel elle voudrait replonger.
/
Le vide comme vérité
Lykke Li apparaît ainsi comme une artiste des contrastes : entre colère et glamour, sophistication et survie. Tout se joue après : quand l’énergie est retombée, que le décor s’est vidé, et qu’il faut pourtant continuer. Une tournée estivale des festivals s’annonce. « L’été m’inquiète. Je m’en sors bien dans les émissions, mais pas dans la nature. »
The Afterparty ressemble à son état au moment d’en parler : lucide mais fatiguée. Pensé comme un disque de fin de nuit après la fête, elle travaille avec ce qu’il en reste pour explorer la honte, la vengeance, le désir et la chute. Dans un monde saturé, elle choisit le vide comme espace de vérité.
/

/
The Afterparty est disponible via Neon Gold Records. En concert à Paris (Rock en Seine) le 27 août 2026.
/
/
Texte Lionel-Fabrice Chassaing
Image de couverture ©Chloé Le Drezen @lykkeli
/
/

