The Limiñanas c’est bien sûr une histoire de musique, mais c’est aussi une histoire d’amour, de potes, de cinéma… et ce serait trop simple si ça s’arrêtait là. Car les « Limis » c’est surtout une authenticité hors du commun qui fait exploser les schémas habituels, la fabrique de productions conformistes en tête. En ressort une hype naturelle, jamais recherchée qui, partant d’un petit village du Sud de la France, a fini par conquérir la planète.

 

 

Ils avaient tout fait pour rester dans l’underground (autoprods home-made, bidouillages entre potes, intégration d’instruments chinés çà et là…) mais, à leur plus grand étonnement, alors qu’ils roulaient cheveux – et barbe – au vent sur le chemin du DIY, ils se sont retrouvés sur l’autoroute. Labels, artistes, prods de séries et de films, tout le monde a commencé à vouloir s’associer aux Limis. Même Iggy Pop les a invités à Miami pour une émission.

À l’occasion de la sortie de Faded, leur tout nouvel album (sorti le 21 février), on s’est penchés sur le phénomène pour vous révéler la recette secrète du parcours sans faille des Limiñanas. Elle repose sur plusieurs ingrédients fondamentaux et indissociables.

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The Limiñanas ce n’est pas un groupe, c’est un couple

Lionel explique : « Marie et moi on est ensemble depuis le lycée. Avec les copains, on a monté un groupe qui s’appelait Les Gardiens du Canigou dans lequel Marie ne jouait pas, mais elle était là. C’est Marie qui était la première à avoir le permis de conduire. Elle avait une 2CV et nous amenait aux répètes et dans les teufs. C’est Marie qui m’a payé mon premier petit ampli. Marie, elle a toujours été là. Des années plus tard, on a monté un groupe qui s’appelait Les Bellas. Un jour, le batteur n’est pas venu à la répète et c’est Marie qui l’a remplacé. C’est comme ça qu’on a commencé à jouer ensemble. Les groupes dans lesquels je jouais s’arrêtaient toujours pour les mêmes raisons : soit les gens n’étaient pas disponibles, soit on n’avait pas le même niveau de motivation. Il y a plein de raisons pour lesquelles les groupes n’avancent pas : tu pars faire tes études ou tu tombes amoureux ou… Alors, un beau jour, vers 2009, on a eu envie de monter notre projet à tous les deux. On s’est appelés The Limiñanas parce que c’est mon nom de famille, comme les Ramones, c’était une blague en fait. Et on a un principe de travail très simple : s’il y en a un des deux qui n’est pas d’accord, on ne le fait pas. »

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Lionel & Marie dans leur studio à Cabestany © Anne Vivien

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Do It Yourself !

« On compose et on enregistre ici, dans notre studio. Il y a plein de machines, plein de matos… Ici, il y a des instruments qu’on a chinés au Maroc, là, des trucs en plastique qu’on a achetés au Perthus (petite ville frontalière avec l’Espagne, équivalent de Tijuana au Mexique, NDLR)… Il y a des vraies guitares électriques, de vrais amplis à lampes, mais on trouve aussi des objets bien plus cheap de l’autre côté. En fait, on a toujours enregistré et produit la musique avec des choses qui étaient autour de nous et en jouant tous les instruments à deux, sans savoir vraiment en maîtriser aucun… à part la guitare électrique et la batterie. On fait exactement ce qu’on veut en ne respectant aucun dogme, que ce soit ceux du garage – la scène à laquelle on appartenait avant – ou d’autres. On a laissé tomber tout ça et on fait la musique qu’on veut, on ne respecte plus aucune règle. L’idée, c’est de pousser le DIY au maximum. C’est toujours lié à ce qu’on faisait quand on était ados : on a appris à produire des trucs avec zéro budget. Donc aujourd’hui, si on n’a que 500 balles pour faire quelque chose, on arrivera toujours à trouver un moyen. En fait, tout ce qu’on a fait depuis le lycée, on l’a digéré et ça nous a servi toute la vie. Le fait d’avoir croisé des gens comme Pascal Comelade aussi, nous a beaucoup apporté. On s’est inspirés de son travail. On a appris en l’observant et il nous a enseigné de nombreuses choses qu’on a appliquées à notre propre projet. Par rapport au business du disque par exemple. »

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The Limiñanas & Pascal Comelade © Richard Dumas

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L’indépendance en signature

Le duo a réussi à garder une totale indépendance créative grâce à un accord de licence passé avec leur label (Because Music). « On fabrique tout ce qu’on fait ici, dans notre studio : la musique des Limiñanas mais aussi des musiques de film, tout ce qu’on produit pour d’autres artistes aussi, comme Brigitte Fontaine avec qui on a travaillé récemment. En ce qui concerne notre propre musique, on enregistre, on fait mixer et on masterise… et c’est seulement une fois que le master est là, qu’on le confie à Because qui fabrique le disque et qui en fait la promotion. »

Cette liberté, défendue depuis toujours, fait des Limiñanas une exception dans l’industrie musicale. Ils ont ainsi réussi à rester « en dehors d’un système qui ne les attire pas du tout ».

L’immense poétesse punk, « Reine des Kékés » – comme elle aime à se surnommer – ne s’y est pas trompée en leur proposant de réaliser Pick Up, son dernier opus. Les envolées psychédéliques des Limis y côtoient la plume libre et inspirée de Brigitte Fontaine, pour donner naissance à un album en clair-obscur qui s’inscrit déjà comme un jalon dans la longue carrière de l’artiste. Lionel nous expose sa direction artistique : « L’idée que j’avais, c’était de revenir à ce que je préfère de la discographie de Brigitte, c’est à dire les titres de la seconde partie des années 60 et du début des années 70, qui sont plus expérimentaux. Je la voyais bien dans un monde entre les Stooges et le psychédélisme de la fin des années 60, qui est la période où moi, je la trouve la plus démente ».

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Brigitte Fontaine © Yann ORHAN

 

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Une histoire de copains

Quand on écoute Faded, leur brillant dernier album, on a l’impression que c’est l’opus avec le plus de feats de leur carrière. On était déjà habitués aux collaborations exceptionnelles comme Etienne Daho, Laurent Garnier ou Anton Newcomb (pour ne citer qu’eux). Dans ce nouveau disque, en plus de l’ami Pascal Comelade, sont présents : Jon Spencer (The Jon Spencer Blues Explosion), Bobby Gillespie (Primal Scream), Rover, Bertrand Belin, Anna Jean (Juniore), PENNY, Alban Barrate (Hide), Keith Streng (Fleshtones)… Mais ce casting prestigieux est en fait constitué de copains et de copains de copains, rencontrés sur la route. « On a toujours bossé comme ça, on a toujours invité des gens qui étaient autour de nous »,  raconte Lionel. « Au départ nos feats étaient nos copains proches. Aujourd’hui, nos collaborations se voient davantage car ce sont des noms. Mais ce sont des noms parce qu’à force de voyager, à force de tourner, on rencontre des gens du milieu. Et quand on tombe fan de quelqu’un, on n’hésite pas à lui proposer d’enregistrer des trucs avec nous. C’est ce qui s’est passé avec Bertrand (Belin). On l’a rencontré en tournée en Australie. On est devenus potes tout de suite. Et dès qu’on l’a vu jouer, on a été renversés. On a pensé : « C’est incroyable ce qu’il raconte, sa façon d’être, ses musiciens, les arrangements, sa façon de jouer de la guitare… Qu’est-ce qu’il se passerait si on mélangeait nos bidouillages avec ce qu’il est, lui ? » John, notre ingé lumière, nous parlait tout le temps de Rover et je me suis dit que ce serait sympa de l’inviter à travailler avec nous sur Shout. C’est un track un peu « crampien », un peu rockabilly… On l’a envoyé à Tim (Rover), on a reçu son boulot et on a fait « Waouu, c’est vraiment trop cool ! » ».

 

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« On a rencontré Anna Jean en jouant plusieurs fois avec Juniore. C’est un de mes groupes préférés dans la musique française d’aujourd’hui. J’aime la façon dont Samy (Osta) produit la musique, et j’aime aussi le côté dark d’Anna, la chanteuse. Ça me plait vraiment ça. Il y a aussi PENNY, découverte lors d’une rencontre professionnelle à Paris. Je pense qu’elle est en train d’enregistrer son disque et qu’il va sortir cette année. C’est, comme on dit, une artiste émergente. Elle a une voix incroyable, avec la chaleur des girl bands des années 60, dans le style de Martha and the Vandellas ou des Shirelles… et elle a une dégaine pas possible : on dirait qu’elle sort d’un John Waters, d’une époque Cry-Baby. Elle a vraiment une personnalité super forte. C’est elle qui a écrit son texte, donc l’idée de Faded vient d’elle. »

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« Quant à Keith (Streng), le guitariste des Fleshtones, on l’a croisé dans les loges d’un concert où on avait été invité par des potes. Moi j’étais farci, je vais voir Keith, et comme j’étais farci, je lui dis tout l’amour qu’on a pour lui avec Marie, comment on a pompé son son de guitare dans tous les groupes qu’on a eu, son son de fuzz… et ça l’a fait marrer. C’était notre Fleshtones préféré quand on était ados, c’est de son côté de la scène qu’on allait quand il jouait au Rockstore (salle de concerts à Montpellier, NDLR). Et donc il a déboulé ici. Il a fait la guitare sur Tu viens Marie ?. Par la suite, les Fleshtones sont venus, ils sont restés une semaine ici, ils ont enregistré aussi. Ce ne sont que des histoires comme ça. On ne s’est pas dit « on va inviter des gros noms pour élargir notre visibilité médiatique », ce n’est pas du tout ça. Ça ne nous intéresse pas du tout. En revanche, confronter notre bricole avec des gens dont on est fan, ça c’est hyper excitant ! »

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Faded, un nouveau chapitre

Loin des sentiers battus et des formules toutes faites, Marie et Lionel souhaitent ici rendre hommage aux actrices oubliées, aux stars déchues du cinéma. Faded a un double sens en anglais : il veut dire « fané », mais également « affaibli » ou « diminué », selon le contexte. « On avait envie de parler de ces jolies filles qui disparaissent systématiquement quelques années après avoir touché des pics de beauté, des destins tragiques de ces actrices. »
Lionel et Marie évoquent ici la question de l’image, de ne justement plus correspondre à l’image attendue, avec toutes les conséquences que ça engendre : « la question d’être comme « périmée », celle d’une quête de la jeunesse éternelle, de la fabrique des monstres. L’artwork de l’album rend hommage aux Yeux sans visage de Franju, aux freaks. Imagine la souffrance qu’implique le fait de devenir un monstre pour atteindre l’éternelle jeunesse… Ce qui est tout aussi terrible, c’est que le boulot s’en va avec le physique ».

Ces questionnements trouvent un écho frappant dans The Substance (film français de Coralie Fargeat avec Demi Moore primé pour le meilleur scénario au Festival de Cannes 2024, NDLR)

 

Artwork de l’album Faded

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Lorsqu’on demande à Lionel et Marie si le sensuel Tu viens Marie ? est leur Je t’aime… moi non plus, ils rient « Alors, ça pourrait… On adore Je t’aime… moi non plus. Mais en réalité c’est un hommage à un mec qui s’appelle Bernard Heidsieck qui faisait de la poésie sonore bien barrée. Il a un texte qui s’appelle Tu viens chéri ? pas érotique, mais dans un déliré comme ça, avec le son qui part de l’avant à l’arrière, un côté un peu psychédélique et complètement obsessionnel. On a contacté sa famille via Because, et on a demandé l’autorisation d’utiliser la métrique du texte, mais pas le texte, ni sa voix. Donc on a tout refait et c’est devenu Tu viens Marie ?.
Il y a un deuxième titre inspiré du travail de ce poète dans l’album. C’est
Autour de chez moi qui est un hommage à un de ses textes qui s’appelle Autour de Vaduz qui est, on trouve, hilarant (ça l’est, NDLR). On a gardé l’idée de la stéréo telle qu’il la pratiquait, les boucles et la redondance du texte. C’est une espèce de spirale qui rend fou ! (rires) »

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L’album se termine avec Où va la chance, une cover de Françoise Hardy. « Pas un hommage mais une déclaration d’amour » car la chanson a initialement été enregistrée pour un film, un an avant la disparition de la chanteuse. « On s’est dit que ça serait une jolie conclusion au disque et que le sujet était lié à l’histoire qu’on voulait raconter aussi ». Lionel confie : « Cette chanson-là a toujours été ma préférée de Françoise Hardy, et j’étais persuadé que c’était un titre connu, un titre qu’on pourrait retrouver sur ses best-of, alors que pas du tout. On a compris en parlant avec des fans puis avec son éditeur qu’on a rencontré à Paris et qui nous a dit « En fait, c’est hyper curieux que vous ayez choisi celle-là » parce qu’apparemment c’est assez obscur dans son répertoire. Ce qui est rigolo, c’est qu’on la retrouve dans le film sur Dylan (Un parfait inconnu, NDLR). Oui, parce que c’est un classique de la folk. Il est trop bien ce film d’ailleurs. Il est hallucinant, Chalamet. C’est lui qui chante, et il joue de la guitare aussi. J’étais ébahi, parce qu’il en joue super bien ! C’est un voyage dans le temps. Et il y a cette chanson dans le film, la version originale (There But For Fortune) composée par Phil Ochs. C’est Joan Baez qui la chante ».

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Encore une fois, la synchronicité est saisissante. Par un jeu de coïncidences, les Limiñanas résonnent constamment avec le monde qui les entoure « On est des dingues ! (rires) »

On quitte cette rencontre avec la certitude que les Limis ont tout compris : en restant fidèles à eux-mêmes, ils sont devenus iconiques, presque malgré eux…

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Faded est disponible via Berreto Music/Because Music. En concert à Paris (Olympia) le 10 avril 2025, à guichets fermés. La tournée complète est disponible ici.

 

 

Texte Anne Vivien
Photo de couverture Matthieu Zazzo