/
Il y a dans la voix de Skye Newman cette façon d’habiter chaque mot comme si le chanter suffisait à en panser les blessures. Rencontrée entre deux dates de sa tournée européenne, la chanteuse britannique dégage une énergie à la fois résolue et solaire, celle de quelqu’un qui a traversé beaucoup, et qui commence, enfin, à en voir l’autre rive.
/
/
Sur la route
La tournée bat son plein. Dublin, deux jours plus tôt. Londres avant ça. Paris ce soir. « Dublin, c’était absolument incroyable. Probablement deux des meilleurs shows que j’aie donnés », dit-elle, les yeux qui s’allument encore au souvenir. Ce qui l’a frappée là-bas, ce n’est pas tant la qualité de sa propre performance, « je pense que mon show à Londres était meilleur pour moi personnellement », mais l’intensité du public irlandais, cette façon d’aimer sans retenue. « L’intensité, la passion qui venait d’Irlande… c’était insane. » Londres, elle l’explique avec un sourire en coin, peut parfois se draper dans une certaine prestance. « Les gens font un peu comme… hmm. On est à Londres. » L’Irlande, elle, ne se pose pas de questions. Elle crie.
Pour se préparer à une tournée aussi longue qui la mènera aux Etats-Unis, Skye ne suit pas de protocole rigide. « Je n’ai pas vraiment de méthode en tête. Je vibre avec ma musique. Je l’écoute depuis le moment où j’écris une chanson, je commence à me préparer à la chanter en live. » Ce qui compte vraiment ? Le sommeil, qu’elle essaie de préserver même si « ça part un peu dans tous les sens en tournée ». Et la voix, avant tout. « Prendre soin de mes cordes vocales, c’est ma priorité absolue. » Le reste ? « Honnêtement, je profite juste. » Et ça s’entend.

La rencontre fondatrice : Boo et Luis Navidad
Tout commence il y a un peu plus de cinq ans, dans les studios londoniens, quand une adolescente de dix-sept ans cherche encore ce qu’elle a à dire au monde. Skye enchaîne les sessions avec différents producteurs. « Je passais de studio en studio, je n’avais signé avec personne, je m’amusais juste. J’essayais de comprendre ce que je voulais exprimer, à quoi je voulais que mon son ressemble. Je ne le savais pas encore vraiment. Mais j’avais toujours une idée sur les mots : je voulais écrire sur des sujets que les gens ne veulent pas nécessairement affronter. Des sujets difficiles. C’était toujours mon intention. »
C’est dans cet espace d’incertitude créatrice qu’elle rencontre Boo et Luis Navidad, ses deux producteurs. La première session donne naissance à une chanson sur la colère féminine. « C’étaient deux hommes qui m’ont rendu si à l’aise pour m’ouvrir sur ce sujet. Et ça a cliqué immédiatement. » Elle décrit cette alchimie comme une évidence physique : « Il y a ce truc en musique que tu trouves naturellement avec certaines personnes. Tu entres dans la pièce, et ça marche. En général, tu le sais dès la première session ». La deuxième produit FU & UF, qui figurera sur SE9 Part 1 et rencontrera un succès considérable. « De ce moment-là, j’ai su. Ces gens-là, c’étaient mes gens. »
Ensemble, ils construisent un univers sonore singulier : des mélodies lumineuses, pleines d’enthousiasme, portant des mots sombres et douloureux. « On essayait de créer de la musique qui avait encore de la lumière, encore de l’enthousiasme et de l’inspiration, mais dont les mots pouvaient rester sombres, profonds, douloureux. On essayait de le faire d’une façon qui permette aux histoires de sortir sans être trop lourdes. Pour permettre aux gens d’affronter leurs problèmes un peu plus facilement. Parce que la musique fait ça. Elle fait remonter des émotions du passé que tu ne veux pas toujours affronter. »
/
SE9 Part 1 : mettre des mots sur les cicatrices
SE9 Part 1 est une plongée dans l’enfance, les traumatismes fondateurs, les blessures héritées, « les histoires qui m’ont forgée enfant ». Skye le décrit comme un geste d’acceptation : « C’est ma vie. Je ne peux pas la changer ». Une façon de poser les choses par terre et de les regarder.
La construction du projet en reflète l’état d’esprit. Chaque chanson est choisie avec soin, dans une tension permanente entre ce qu’il faut dire maintenant et ce qui n’est pas encore prêt à être dit. « Il y a certains sujets dans lesquels je replonge, des sujets plus anciens pour lesquels je n’étais pas prête à ce moment de ma vie. Mais je le suis maintenant. Donc il y aura encore des chansons de mon passé qui arriveront plus tard. C’est la vie. » Et d’ajouter, avec cette formule qui lui est chère : « It is what it is ».
SE9 Part 2 : laisser entrer (un peu) la lumière
Skye répète souvent : « J’écris, j’écris, j’écris… » Elle ne pense pas en « projets », elle écrit simplement : « Je fais ma musique et je la laisse là ». Puis vient SE9 Part 2. Même univers sonore, même écriture exigeante, mais quelque chose a changé dans l’angle de vue. « Ce n’est pas nécessairement là où j’en suis aujourd’hui, mais là où j’étais il y a quelques années. Cette transition d’un environnement toxique vers un foyer sain. Essayer de trouver mes pieds dans le monde adulte, dans la féminité. »
La différence entre les deux projets, elle la résume : « Dans la première partie, c’est de l’acceptation. Dans la deuxième, c’est : je peux la changer ». Là où SE9 Part 1 regardait les blessures les yeux grands ouverts, SE9 Part 2 commence à chercher les issues. « Il y a plus d’espoir dans la deuxième partie. De nouvelles perspectives. C’est moi qui trouve ma propre puissance et ma propre force. »
La construction musicale traduit cet arc intérieur avec précision quasi chirurgicale. Deux chansons en particulier, Traumatised et Lost Myself to a Man, s’ouvrent différemment des autres, l’une sur une guitare électrique, l’autre sur une guitare classique, avant que la voix de Skye ne prenne le relais, seule. « C’est toujours une décision consciente. Parfois tu joues avec les sons et tu te dis : « oh, c’est parfait pour ça ». Mais j’essaie toujours de faire correspondre ma musique exactement à ce que je ressens. »
Son processus d’écriture part souvent d’une piste instrumentale sans paroles, qui provoque en elle une émotion avant même que les mots n’arrivent. « Une guitare, un piano, un beat, peu importe. Parce que ça éveille tellement de choses en toi sans que tu t’en rendes compte. Notre corps bouge naturellement avec la musique. J’ai le rythme dans le corps, alors j’essaie de le suivre. Et souvent, ça me fait ressentir une émotion. Alors j’écris, je laisse sortir ce qui vient. » Puis vient le travail d’ajustement : « Oh, je me sens vraiment en colère à cette partie, on va amplifier ça. Je me sens vraiment émue à celle-là, il faut que la musique suive ». Une conversation permanente entre le corps, les mots et le son.
Le projet se clôt sur Vicious Circle, un titre qui pourrait annoncer une impasse, mais qui recèle dans ses paroles quelque chose de bien plus nuancé. « Quand tu entends « vicious », tu entends quelque chose d’agressif. Mais la chanson n’est pas agressive. Le pire cercle vicieux dans lequel on vit, c’est le trauma transmis de génération en génération. C’est probablement le cycle le plus important à briser. » Ce n’est pas une histoire de couple, contrairement à ce qu’on pourrait croire d’abord. C’est une histoire de parents et d’enfants. « Ce n’est pas toujours fait avec malveillance, c’est ce que j’essaie de dire dans cette chanson. Mais c’est désormais ta décision : est-ce que tu choisis de faire mieux et de changer ça, ou est-ce que tu continues le cycle ? »
/
La femme qu’elle est
Quand on lui demande quelle chanson est la plus puissante pour les filles, elle répond sans hésiter : « The Woman I Am ». « J’ai écrit cette chanson parce que je crois sincèrement qu’il y a une force incroyable chez les femmes. Pas seulement donner la vie, même si c’est quelque chose de tellement puissant, mais aussi dans la façon dont les femmes peuvent se rassembler et construire. Ce n’est vraiment pas pris en compte à la hauteur de ce qu’on pourrait apporter à ce monde. »
Ce qu’elle revendique, ce n’est pas l’égalité, « ça n’arrivera jamais, on ne naît pas tous pareils », mais l’équité. Et surtout, la reconnaissance de ce qui rend les femmes puissantes, et qu’on retourne trop souvent contre elles. « Nos règles, nos hormones, le fait qu’on puisse donner la vie, tout ça est perçu comme une faiblesse. Ça me dépasse. C’est ce qui nous connecte toutes. »
Elle évoque un programme qu’elle a regardé, Inside, une émission de compétition où hommes et femmes s’affrontent pour de l’argent. « Très vite, on voit les hommes se regrouper, se tenir littéralement ensemble et rester debout ensemble. Et avec quelle facilité les hommes ont influencé les femmes, qui se sont toutes effondrées. (…) Ce n’était pas une question de vouloir s’opposer les unes aux autres. C’est ce truc naturel : suivre un homme. Depuis que tu es née, tu portes le nom de ton père. Tu es donnée par ton père à un autre homme. C’est ancré avant même que tu aies conscience de toi-même. »
Ce cercle-là aussi mérite d’être brisé. « Les femmes sont tellement intelligentes, tellement conscientes émotionnellement. Les filles, on sait qu’ils nous manipulent, mais on les laisse quand même faire. » Elle dit ça sans amertume, avec une franchise directe et chaleureuse. « On a vraiment laissé les hommes prendre le contrôle du monde. Alors je me dis : on a besoin de changer ça, s’il vous plaît. »
C’est ce sentiment, précisément, qui colore son rapport à la maternité. Elle qui a toujours voulu des enfants avoue aujourd’hui une ambivalence nouvelle. « J’ai toujours voulu être mère. Et maintenant… je ne sais plus. Pas à cause de moi, mais à cause du monde. Ce monde part vraiment en vrille, et c’est vraiment triste à voir. » Pas de résignation pour autant : « Tu ne peux pas contrôler tout le monde », mais une lucidité pesante sur l’époque.
Une époque qu’elle observe aussi depuis l’intérieur de l’industrie musicale, avec un regard à la fois reconnaissant et sans illusions. « Je suis arrivée au bon moment. C’est plus facile pour les artistes maintenant, pas parfait, mais mieux. » Elle mesure sa chance, tout en refusant de s’en contenter. « Il y a plus de sécurité pour les jeunes adultes, hommes et femmes. Avant, il n’y en avait vraiment pas assez du tout. » Le chemin parcouru est réel. Celui qui reste à faire, aussi.
/
Ce qui vient
Skye rêve d’un troisième projet lumineux, pleinement assumé. « Il y aura une ère de lumière et d’amour. De rires, de bonheur, de joie. Il y aura, je m’en assurerai. » Elle sait aussi qu’un autre projet, plus tard, portera ses sujets les plus lourds, ceux pour lesquels elle n’était pas encore prête. « Je pense que ce sera mes thèmes les plus pesants. Et je ne le sortirai probablement pas avant longtemps. » Mais d’abord, la lumière. « Je suis tellement impatiente. »
En parallèle, la mode l’appelle. Margiela, Louis Vuitton, New Balance, Burberry. « Je créerais le trench le plus fou qui soit. Quand j’étais petite, on n’avait pas l’argent pour tout ça. Et je me disais : il faut absolument que je devienne riche parce que mes goûts sont exponentiellement trop élevés. J’ai toujours adoré créer des choses. Et ça ne se limite pas à la musique, les vêtements, les tenues, les sacs, les accessoires… J’adorerais lancer ma propre ligne de mode. Je dessine, j’aime concevoir. Tout ce qui touche à ça, j’adorerais m’y plonger. » Une collab New Balance est déjà dans les tuyaux. Louis Vuitton, elle y travaille. « Je me battrai pour celle-là. »
Paris, en attendant, l’a déjà conquise. Le Marais, les friperies. Skye s’y est offert une veste en fourrure, un ensemble en jean corail avec de la dentelle. « C’était tout simplement incroyable. Je me suis dit : « J’adore ! » » Elle espère revenir pour la Fashion Week. L’invitation, elle la réclame déjà.
Au fond, tout chez Skye Newman semble tendre vers cette lumière qu’elle traque, qu’elle arrache parfois à l’obscurité. Skye avance ainsi : en portant sa propre clarté, en apprenant à la laisser grandir, et en invitant les autres à faire de même.
/
SE9 Part 2 est disponible via Columbia/Sony Music.
/
/
Texte Lionel-Fabrice Chassaing
Image de couverture Rosaline Shahnavaz
/
/
