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Avec Khazna (« trésor », « coffre » en arabe), Kiss Facility, duo formé par la chanteuse-poétesse Mayah Alkhateri et le producteur de renom Sega Bodega, signe un premier album qui refuse d’entrer dans une seule case. À la fois shoegaze, aux sonorités club EDM, avec des nuances de pop alt : il mélange simultanément poésie arabe et intertexte, guitares brumeuses et électronique.
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Une hétérogénéité assumée
La conception même de l’album, écrit à quatre mains sur trois ans par les deux membres, dans l’appartement où Georges Seurat a vécu un temps, est déjà la promesse d’une oeuvre à la fois collective et profondément intime. Tout au long du disque, la voix hypnotique de Mayah Alkhateri, qui chante uniquement en arabe, mais dans plusieurs dialectes, traverse la production futuriste de Sega Bodega : la langue est le socle de l’album, en constitue un corps vivant en évolution. Entre dévotion, désir, et défi.
Depuis ses débuts, le projet Kiss Facility semble échapper aux catégorisations de genre, ou a contraire en être victime. Souvent décrit sobrement comme de la « shoegaze en arabe », l’album Khazna joue avec les styles et fait fi des règles associées à des styles définis : plutôt que d’embrasser un genre, le duo le démonte, en garde quelques marqueurs (guitares vaporeuses, nappes saturées) pour les recoller à des sonorités plus électroniques et des arrangements presque cinématiques. Dans une interview accordée à Dazed Mena, Sega Bodega revendique d’ailleurs un processus en “free for all”, où tout ce qui ressemblait trop à une « recette Kiss Facility » était mis de côté.
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La langue comme arme et refuge
Pour Mayah Alkhateri, l’arabe n’est pas un simple choix esthétique : c’est la langue dans laquelle elle sait le mieux dire l’amour, la perte, la jalousie, la trance. Formée à la poésie classique, elle joue pourtant avec les codes, cache des doubles sens, refuse la ligne droite, et parsème l’album d’intertextualité et de réécritures (notamment d’œuvres du poète égyptien Mahmoud Mohamed Shaker et du poète palestinien Mahmoud Darwich) qui ancrent Khazna dans une tradition autant qu’elles la fissurent. Ici, la langue et la poésie deviennent aussi des moyens d’affirmation culturelle à part entière : le choix de rester en arabe, de jouer avec ses références, ses double-sens, ses héritages, a tout d’un geste artistique avant tout, mais qui résonne aussi comme un refus du réflexe anglophone par défaut dans une industrie globalisée. Là où beaucoup auraient opté pour quelques couplets en anglais pour « faciliter » l’export, Kiss Facility assume une langue qui ne s’excuse pas et qui se ressent, et fait de cette opacité relative une force aussi esthétique que sémantique.
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Corps, désir, après-vie
Lynch inaugure Khazna dans un voile planant, porté par des guitares signature Sega Bodega, comme liquides et mirageuses. Les vocaux éthérés de sa partenaire son presque fantomatiques, et mutent en changements de rythme et de tonalité : d’abord aériens, ils virent parlé avant de replonger dans le chant. Le tout posant d’emblée l’atmosphère hybride du disque.
Les titres phares tracent ses lignes de force: là où Ishara (feat. Aleyna Tilki) aborde mort et transcendance, Flesh Mix, single sorti en septembre 2025, ramène à la chaire, au corps, dans une ambiance fiévreuse : entre guitares tendues, refrain en transe, et aveux d’abandon total.
Plasma, premier extrait du projet sorti en 2024, balance entre shoegaze et atmosphère cinématique, un teaser parfait du collage Kiss Facility. Enfin, Cheap Poetry boucle sur une tendresse loyale, presque domestique : « Mes yeux sur toi, même contre tous », un refuge intime dans le chaos.
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Le jeu comme rituel d’indépendance
L’un des moments les plus jubilatoires reste Kotshena, où la chanteuse embrasse pleinement une attitude de diva contemporaine : on peut sentir dans le ton de sa voix un véritable désir du jeu, d’espièglerie sensuelle. Musicalement, électro entêtante et culminations rock, pour en faire un tube sournois et euphorique, que Sega Bodega considère comme l’un de ses favoris. Et on comprend pourquoi.
« Kotshena », clin d’œil à un jeu de cartes égyptien fait de hasard et de stratégie, tourne en boucle comme un rituel quotidien : « أقوم الصبح ،اضفر شعري / Je me lève le matin, je tresse mes cheveux ». Cette structure cyclique du matin, du rituel de beauté puis du défi transforme le jeu en performance de féminité souveraine, où la narratrice se demande « أنا مين أنا / Qui suis-je ? » face à un monde qui juge. Belle comme la lune (« زي القمرة »), esprit d’acier (« بالي طويل »), elle assume ses blessures (« قلبي ده كله جروح ») et rêve juste de jouer aux cartes « على حجرة و تُفَّافحتين / Sur une pierre et deux chichas », loin des ragots (« كلوا عمى عينوا ») et des suiveurs insectes (« زي الحشرة »). La chanteuse déteste qu’on lui dise « مين الي يلبقلي / Ce qui lui va », et clame son refus doux mais ferme : « متخفش أنا مش حوجعك / N’aie pas peur, je ne te ferai pas mal ». Le refrain final ? « أنا كُلِّي جُنون / Je suis toute folie », antithèse entre grâce et chaos, un cri de liberté qui bluffe la table et gagne à tous les coups.
Plus qu’une chanson qui reste en tête, Kotshena est la culmination d’un album en plusieurs teintes, et la déclaration d’une indépendance sans concessions.
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Voir et être vu : le sens au service de la dévotion
Un motif traverse Khazna comme un fil rouge : celui des yeux, qui sont à la fois miroir, arme et portail vers l’amour et la dévotion. Dans Absent From My Eyes, Mayah Alkhateri chante « يراكَ قلبي و إن غُيِّبْتَ عَنْ بَصَري / Mon cœur te voit même quand tu es caché à ma vue » et « كُلِّي فِداكْ / Tout mon être est un sacrifice pour toi », transformant le regard en offrande : l’œil du cœur ignore la distance physique, et « و ناظر القلب لا يَخلوا من النَّظَرِ / Celui qui voit de son cœur n’est jamais privé de vision » affirme que celui qui sait voir, c’est à dire aimer, jamais ne souffrira lui-même de manque d’amour, de vide.
Dans Cheap Poetry, c’est une loyauté simple et charnelle qui est chantée : « لو الكل ضدك / Même si tout le monde est contre toi, أنا معاك / Je suis avec toi, عيني عليك / Mes yeux sont sur toi, في عيني ذكرى / Il y a un souvenir dans mes yeux ». Ici, l’œil garde l’être aimé comme un trésor personnel mais surtout, affirme la compréhension et l’acceptation de l’autre sans limite.
Enfin, Noon étire cette image jusqu’à l’infini, et évoque l’idée d’une transcendance presque magique : « بعينك تخبي صور / Dans tes yeux, tu caches des images, توديك من عمر لأزمنة / Qui te portent d’une vie à une autre », suggère que les yeux sont un refuge éternel pour les souvenirs, un passage entre époques et âmes. Ces lignes reviennent sans cesse pour faire des yeux un espace d’amour indestructible, sensuel et spirituel, qui défie le temps et les obstacles.
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Un manifeste pour la beauté et contre l’uniformité
Alors, Khazna ressemble moins à l’affirmation d’un style qu’à un manifeste pour la beauté et contre l’uniformité. Ici, des dialectes, des registres, des collages sonores et de l’intertexte poétique constitue précisément le trésor caché dans ce coffre-fort qu’évoque son titre, ce « khazna » symbolique où l’on conserve ce qui compte vraiment : la beauté de l’art.
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Khazna est disponible via ambient tweets.
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Texte Tiphaine Riant
Image de couverture Fede Maniá et Tomás Peña
