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Être le jeune cousin de Kendrick Lamar, du plus grand rappeur sur Terre, est-ce un miracle ou une malédiction quand on rêve de se faire un nom dans le Rap game ?
Quoi qu’il en soit, Baby Keem a su jouer intelligemment de sa situation. Après avoir commencé à produire des instrumentales à 13 ans et enregistrer des morceaux de rap dès 15, il a sorti en totale indépendance son premier EP à 18 ans (en 2018) composant lui-même les beats. Il a enchaîné avec un projet co-réalisé avec Cardo Got Wings, légende du beatmaking derrière certains des plus gros hits de Drake, Travis Scott ou ASAP Rocky. En 2019, le projet DIE FOR MY BITCH lui vaut une reconnaissance nationale et internationale. Orange Soda atteint le Billboard Hot 100 puis est certifié single de platine. En 2021, son premier album, Melodic Blue, annonce aussi le retour de Kendrick Lamar après une période d’absence. Les cousins au second degré partagent deux morceaux sur l’album, où l’on retrouve aussi Travis Scott et Don Toliver. Le succès fut critique et commercial.
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Depuis, Baby Keem s’est fait très rare, hormis une apparition sur l’album du roi de Compton en 2022 : Mr. Morale & The Big Steppers. Quasiment cinq ans d’absence. On en avait presque oublié les espoirs qu’on plaçait en lui. Mais on lui pardonne aisément, car son deuxième album, Ca$ino, sorti le 20 février, est indéniablement bon et touchant. Un grand pas en maturité musicale et humaine a été franchi. Le projet contient de précieuses pépites qui surmonteront l’épreuve du temps.
Baby Keem a appris plusieurs choses en observant la brillante carrière de son cousin. Il s’est inspiré de la richesse du registre d’interprétation de Kendrick. Désormais, il s’autorise plus à varier son élocution, à changer de ton, offrant encore plus de stimulation aux auditeurs, au point qu’on croirait à un featuring alors qu’il est seul sur Circus Circus Free$tyle. Il a retenu qu’après un succès, il est préférable de prendre son temps pour revenir en force et impressionner le public. C’est l’occasion de prendre soin de sa santé mentale et physique. Car passer de pauvre à millionnaire à 20 ans, grâce à un succès musical, ça peut rendre fou et attirer des ennuis. Enfin, il a pris exemple sur son cousin en ne révélant pas trop de son intimité ni de son passé dès le début de sa carrière. Il faut bien garder des choses à raconter pour la suite…
S’il est né en Californie, Keem, de son vrai prénom Hykeem, a grandi à Las Vegas dans le Nevada. Là-bas, il a traversé des épreuves extrêmement rudes. En hommage à cette ville et à cette époque, il a nommé son album Ca$ino. Ce n’est pas un hasard si on le voit enfant sur la pochette. Cette œuvre a été confectionnée en prenant le temps de se replonger dans son passé et ses traumatismes.
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Le ton est donné dès l’ouverture, avec le touchant No Security. Un morceau calme et mélancolique qui sample You Can Have Me de Natalie Bergman. Hykeem évoque les bouleversements liés à son succès qui l’ont poussé à prendre une pause. Il raconte que sa mère dormait dans une tente à l’époque où sa musique commençait à devenir viral. Comment, dans sa petite enfance, il se rappelle marcher pieds nus dans la rue et le froid avec sa mère. Il précisera plus tard qu’il se souvient aussi quand sa mère lui a acheté des Nike quand elle en a eu les moyens. Il évoque des allers-retours en prison réguliers. On comprendra que c’était pour y visiter sa mère et sa grand-mère, qui ont toutes deux passé des moments derrière les portes du pénitencier.
Dès le second morceau, on est transporté dans un changement d’ambiance complet, mais réussi. C’est un point fort de l’album, cette richesse de registres, dont la qualité est assurée par une équipe de compositeurs de haut vol. Baby Keem excelle sur des morceaux furieux comme cet excellent Ca$ino avec ses synthés stridents et ses grosses basses. Mais aussi sur des morceaux plus doux, qu’on a envie d’aller chantonner en balade dans un parc ensoleillé, comme Birds & the Bees. Il s’essaye à quelque chose de plus soul, jazzy et sensuel, avec Good Flirts en featuring avec Kendrick Lamar et Momo Boyd. Ici, il se fait piquer la vedette par un Kendrick en grande forme, tout en décontraction… Il n’hésite pas à passer d’un morceau trap, insolent et agressif (House Money), à un autre calme et introspectif, dont l’instrumentale aérienne laisse de la place à sa voix pour évoquer les traumatismes d’une enfance où il vivait entouré de personnes alcooliques qui faisaient des allers-retours en prison (I Am Not a Lyricist). Dans un rap américain qui est souvent la vitrine du capitalisme le plus sauvage, il est agréable d’entendre un artiste dédié un morceau : « aux enfants placés dans des familles d’accueil, à ceux qui fuguent, qui grandissent aux marges de la société et connaissent la misère ». Des situations qu’il a lui-même connues. On apprend dans le morceau qu’il a été sorti d’un foyer d’accueil à six ans. Plus tard, il fuguait pour échapper au milieu toxique dans lequel il grandissait.
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Il en parle dans l’excellent Highway 95 pt.2, notre morceau favori de l’album. Avec sa voix si reconnaissable, qui sonne toujours comme celle d’un ado, Baby Keem chantonne sur un air entêtant, qui pourrait être celui d’une comptine pour enfants. Pourtant, en se penchant sur les paroles, le morceau peut tirer des larmes à de nombreux adultes. Hykeem se remémore les nuits en pleurs après s’être fait battre par des proches. Il s’agissait sûrement des coups de son oncle, Andre. Celui qui lui volait ses habits neufs qu’il avait obtenu grâce à la charité de l’église locale. Sa mère était absente la plupart du temps, tiraillée entre alcoolisme, prison et pauvreté. Hykeem raconte avoir grandi « quasiment sans parents » et avoir connu la faim étant collégien. Il se souvient que les jeux vidéos lui ont permis parfois de se réfugier mentalement et de moins souffrir. Il évoque les nuits passées sous des autoroutes, après avoir fugué du logement « familial », et les morceaux perdus de son cœur qu’il ne retrouvera jamais.
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Malgré ces épreuves dramatiques, Baby Keem s’adresse à sa défunte mère dans l’émouvante conclusion de l’album, No Blame. Il affirme qu’il ne lui tient pas rigueur du passé. Il comprend même les difficultés qu’elle a traversées, comment elle était handicapée par les traumatismes qu’elle se trimballait depuis sa jeunesse dans les ghettos de Chicago. La voix samplée de James Blake accompagne Hykeem sur cette outro poignante, incarnation du moment pivot où il est parvenu à dépasser la colère qu’il avait envers sa mère pour la transformer en empathie et pardon. Les années d’absence de Baby Keem sont loin d’avoir été gaspillées inutilement. Non seulement il est revenu avec un très bon disque, à la production plus riche que jamais, qui n’essaye pas d’imiter les autres rappeurs de son temps (si ce n’est son excellent cousin parfois). Mais en plus, il livre un touchant aperçu du parcours psychologique qui fut le sien ces dernières années. Sa transformation d’un jeune débrouillard des rues, pauvre et instable, à un musicien reconnu et riche, qui prend son temps pour régler ses affaires personnelles et professionnelles. Même si ce n’est pas travaillé aussi profondément, ça n’est pas sans rappeler l’album de son cousin Mr. Morale & The Big Steppers, organisé comme une thérapie musicale, catharsis des traumas familiaux, des blessures intergénérationnelles et des comportements toxiques enracinés dans son éducation et dans la violence de Compton.
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Ca$ino est disponible via pgLang LLC et Columbia Records, division de Sony Music Entertainment. En concert à Paris (Olympia) le 3 septembre 2026
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Texte Antoine Clairefond – Le Rapporteur
Image de couverture issue du clip de Hooligan de Baby Keem
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