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Nous avions rendez-vous dans le lobby de son hôtel parisien. Ásgeir apparaît, silhouette presque féline, avec cette réserve tranquille qui semble ne jamais le quitter.

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Ásgeir parle calmement. La veille encore, il était sur scène, dans une configuration qu’il connaît bien désormais : seul, ou presque. Une guitare, quelques machines, un ingénieur du son. « Je fais ce set solo depuis quelques années maintenant », explique-t-il. Une formule qu’il a affinée avec le temps, jusqu’à trouver un équilibre qui lui ressemble. « J’ai trouvé les chansons qui fonctionnent le mieux dans ce format. » Sur cette tournée, il assemble des morceaux familiers et des titres plus récents, en anglais comme en islandais. « Essayer de plaire à tout le monde », dit-il simplement. Il sourit. Presque un best-of, sans la moindre nostalgie.

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©Einar Egils

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Grandir dans le silence

Ce dépouillement lui ressemble. Ásgeir Trausti Einarsson a grandi dans le nord-ouest de l’Islande, dans un environnement où le silence fait partie du paysage au sein d’une petite communauté isolée, puis à Laugarbakki, village de 57 habitants. Très tôt, la musique devient une échappée. À six ans, il découvre Nirvana, Johnny Cash, Bob Dylan. À onze ans, il monte un groupe avec un ami batteur et y passe ses journées entières.

L’adolescence l’éloigne un temps de la musique. Il se consacre au javelot avec sérieux. Une blessure interrompt cet élan. Il revient alors à la musique, définitivement. À seize ans, il quitte son village pour Reykjavík et commence à jouer en solo.

Depuis 2012, il trace un parcours singulier entre folktronica, indie pop et textures acoustiques, porté par une voix reconnaissable entre toutes.

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Fidélité et compagnonnage

À ses débuts, les textes sont majoritairement écrits par son père, le poète Einar Georg Einarsson. Mais un autre nom accompagne son histoire depuis le premier jour : Guðmundur « Kiddi » Kristinn Jónsson.

« On a commencé ensemble », raconte-t-il. « Il avait ce studio et c’est comme ça que cela a débuté. On a décidé qu’on ferait tout ensemble. » Kiddi devient producteur, partenaire, membre du groupe en tournée pendant treize ans. « On faisait tout ensemble : vidéos, musique, tout. » Une fidélité rare. Julia, son cinquième album, a encore été conçu à deux.

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Trouver sa propre voix

Un disque qui marque une étape décisive dans son parcours, sans que cela ait été prémédité. « J’ai compris ce qui liait l’album après coup, une fois qu’il était terminé », confie-t-il. Julia n’est pas un album concept au sens strict, même si un personnage traverse plusieurs chansons. L’unité du disque s’est imposée progressivement, révélant un fil plus intime que narratif.

Pour la première fois, Ásgeir signe seul l’ensemble des paroles. Cette fois, il s’est confronté à lui-même. « C’était un peu la première fois que je me disais : “Je vais le faire maintenant, on verra ce que ça donne”. » Une expérience qu’il décrit sans emphase, mais non sans gravité. « C’était un défi de s’ouvrir. Ce n’est pas facile. » Il ne cache pas la difficulté de cette prise de risque. « J’essaie juste de trouver ma propre voix dans l’écriture », dit-il. « Et c’est encore… c’est un long chemin. »

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Entre deux langues

Ce travail introspectif passe, paradoxalement, par l’anglais. « C’est un peu plus simple pour moi d’écrire en anglais, pour une raison quelconque », explique-t-il, conscient de l’étrangeté du constat. L’islandais reste sa langue la plus riche, mais aussi la plus chargée. « Il y a tellement de règles… peut-être que j’ai un respect différent pour la langue. » L’anglais, lui, lui offre un espace plus libre. Pour autant, il ne renonce à rien : « J’ai un autre album quasiment prêt et il est entièrement en islandais ».

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Ásgeir, Paris, septembre 2025 © LFC

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Retour aux racines folk

Avec Julia, il revient à ses racines. « Je suis beaucoup plus retourné à mes racines folk. » La guitare acoustique redevient centrale. « J’avais un peu perdu l’intérêt de jouer de l’acoustique tout le temps, mais maintenant j’adore ça. » Il en parle comme d’une relation réparée : « C’est comme toute relation, il faut du temps et des efforts. Et j’ai donné ça à la guitare, donc maintenant on a une bonne relation ».

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Enregistrer sans filet

L’enregistrement reflète cette recherche d’authenticité. « On a enregistré six chansons avec un groupe, en live. Et on en a utilisé trois sur l’album. » Pour les autres morceaux façonnés seul, dans son studio, au fil de longues périodes de travail. « J’ai quasiment tout joué moi-même. » Un équilibre qui correspond à sa manière actuelle de composer, souvent à partir de fragments. « J’enregistre beaucoup de mémos vocaux », explique-t-il. « Mais si je ne finis pas une chanson sur le moment, c’est difficile d’y revenir. J’ai envie de faire quelque chose de nouveau. » L’expérience de l’enregistrement live l’a néanmoins marqué : « J’ai adoré jouer en live. Je veux en faire plus ». Ce qu’il aimait surtout ? « On jouait, et on ne réparait rien. J’adorais ça. » Il insiste sur cette sensation de liberté, sur la rapidité du processus. « Moi, j’aime quand l’enregistrement va vite. »

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©Einar Egils

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Se défaire des projections

Les thèmes abordés dans Julia s’éloignent en partie de ceux qui structuraient ses précédents albums. La nature, omniprésente dans l’écriture de son père, se fait plus discrète. « Ce n’est clairement pas aussi évident dans les paroles », reconnaît-il. « Pour celui-ci, je voulais essayer quelque chose de différent. Je voulais entrer un peu en moi-même et le rendre plus personnel. » Une démarche en construction. « C’est un long processus. Vraiment long. »

Cette introspection affleure dès Quiet Life, qui pose un désir de retrait, puis dans Against The Current, où les cuivres soutiennent un mouvement d’émancipation, et jusque dans Julia, traversée par une pedal steel aux accents fantomatiques. « Réaliser qu’auparavant, j’étais coincé dans mes habitudes, laissant les opinions des autres changer qui je suis. » Une volonté de rompre avec ces schémas, sans posture héroïque. « De ne laisser personne, y compris moi-même, me mettre dans une case. »

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Équilibres fragiles

Smoke évoque la perte d’un guide intérieur, longtemps ignoré. « J’avais l’impression de l’avoir tellement ignorée qu’elle a fini par disparaître, tant en musique que dans ma vie. » À l’inverse, Ferris Wheel, accompagnée par le violoncelliste de Nashville, Nathaniel Smith, regarde vers l’avenir autour de l’idée de quitter le familier, de ralentir, d’imaginer une autre vie. Une projection assumée, qui traverse le disque.

L’album s’aventure aussi vers des territoires plus sombres, notamment autour du personnage de Julia (Universe Beyond et Julia). Mais même dans ces détours, ce qui l’intéresse, c’est la sensation, l’état intérieur, notamment dans Sugar Clouds, Ásgeir projette une forme de plénitude qu’il n’a jamais vraiment ressentie ; le 7/8 instable du morceau en traduit la fragilité, dans une tension qui rappelle, par instants, l’exigence rythmique de Peter Gabriel. Stranger évoque le retour dans un lieu familier devenu étranger ; In The Wee Hours capture ce moment précis où les nuits s’étirent sans promesse. Une lucidité sans jugement, portée par une écriture directe.

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Vers la lumière

Julia se referme avec Into the Sun, morceau qu’il interprète seul, comme une sortie progressive hors de l’ombre. Une chanson qui n’efface ni les doutes ni les errances, mais qui accepte leur existence. Une forme d’apaisement. Ce mouvement final résonne avec la manière dont Ásgeir parle aujourd’hui de son parcours. « La musique, ça évolue tout le temps », rappelle-t-il. « Et tu essaies de trouver ton expression authentique. »

Ásgeir, qui a toujours privilégié les ambiances aux grandes envolées lyriques, n’a jamais paru aussi beau que dans ces dix titres. Il vient d’un endroit où le silence est dense. Peut-être que tout son parcours consiste à apprendre à l’habiter. Après plus de dix ans de carrière internationale, Ásgeir cherche à écouter et à rester fidèle à ce mouvement intérieur qu’il a parfois laissé s’éteindre.

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Julia est disponible via One Little Independant Records. En concert à Lille (Le Splendid) le 23 avril 2026 et à Paris (Maroquinerie) le 18 septembre 2026.

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Texte Lionel-Fabrice Chassaing

Image de couverture Einar Egils