Si la Suède est souvent associée à ABBA en terme de culture musicale, elle est surtout, depuis trente ans, un laboratoire mondial des sonorités actuelles. Son cœur, Stockholm, n’est pas qu’une capitale scandinave : c’est un écosystème unique où pop, rap, électronique et underground se nourrissent mutuellement. D’ABBA à Avicii, de Roxette à Robyn, de Max Martin à Lykke Li, en passant par First Aid Kit, Zara Larsson ou les nouvelles vagues rap et électro, la ville ne cesse de réinventer les codes. Retour sur une scène en pleine effervescence, entre héritage et avant-garde.

L’héritage pop : d’ABBA à Zara Larsson

ABBA, le socle

Impossible de parler de Stockholm sans évoquer ABBA. Le groupe a non seulement imposé la Suède sur la carte pop mondiale, mais il a aussi créé un modèle : celui d’une écriture précise, d’une ambition internationale, et d’une esthétique qui continue d’inspirer. Cet ADN perdure aujourd’hui encore dans l’approche de nombreux artistes stockholmois.

Zara Larsson : l’esthète globale

Zara Larsson incarne cette lignée modernisée. Révélée en 2012, à 15 ans, après avoir signé chez TEN Music Group, elle sort son premier EP, Introducing, sort en janvier 2013 et son single Uncover. La chanson devient rapidement un hit numéro 1 en Suède et en Norvège, certifié plusieurs fois platine. En 2014 elle publie son premier album, 1. Son deuxième album, So Good (2017), est son premier disque pensé pour l’international : il se classe dans le top 10 au Royaume-Uni, en Australie, au Danemark et en Norvège, et impose définitivement son nom hors de Suède.

Mais c’est en septembre 2025 que tout explose pour la chanteuse.  Zara Larsson publie Midnight Sun, son cinquième album studio, qui devient rapidement l’un des succès pop de l’année. Le disque s’impose autant par ses titres eurodance que par son esthétique ultra distinguable : couleurs pétantes, imagerie Y2K , fleurs tropicales et maquillages aussi colorés que pailletés sont de mise.

 

@sophiasinot

Alors, à Stockholm, Londres, ou New York,  l’artiste suédoise n’est plus qu’une voix parmi tant d’autres : c’est une référence.

 

 

La vague Sad Boys et Drain Gang : Yung Lean, Bladee et l’axe underground

Yung Lean : du rap à la toile

Jonatan Leandoer Håstad, alias Yung Lean, émerge au début des années 2010 aux côtés de Yung Gud et Yung Sherman, avec qui il forme le trio Sad Boys. En 2013, à 16 ans, il sort sa première mixtape, Unknown Death 2002, ainsi que l’EP Lavender, qui inclut le titre viral Ginseng Strip 2002.

 

 

Son premier album, Unknown Memory, paraît en 2014, suivi de Warlord en 2016, qui consolident sa place dans la scène cloud rap internationale. Au fil des ans, il devient une figure centrale du collectif Drain Gang, tout en menant une carrière solo prolifique.

Et si l’artiste a longtemps été le visage international de la scène rap underground stockholmoise, cette année, il élargit son champ d’action avec Collected Works 2016–2026, sa première grande exposition d’arts visuels à Stockholm. Présentée du 25 septembre au 11 octobre au Torsgatan 22, l’exposition réunit peintures, collages, sculptures et un court-métrage inédit. Lean y décrit un processus créatif fluide, il le dit lui-même, « comme ses chansons », où le geste prime sur la réflexion.

 

@yunglean2001

 

 

Cette exposition n’est ni un détour ni un caprice : c’est la continuité logique d’un artiste qui a toujours pensé son univers comme un tout. Entre tournées estivales avec Bladee et affirmation plastique, Yung Lean consolide son statut de figure transversale, dont le rayonnement dépasse les frontières de son pays d’origine depuis déjà bien longtemps.

 

Bladee : Sulfur Surfer et la tournée nordique

Benjamin Reichwald, alias Bladee, apparaît au début des années 2010, d’abord via des collaborations avec Yung Lean et le collectif Sad Boys, puis avec une série de mixtapes et EP (Gluee, Rip Bladee, Working on Dying) qui dessinent un univers à part : rap dématérialisé et cloudy, voix saturées, esthétique internet et mélancholique. Il devient membre clé de Drain Gang, avec qui il publie les projets D&G (2017) et Trash Island (2019), tout en menant une carrière solo riche (Eversince, Red Light, 333, Icedancer)

 

 

Puis en 2026: c’est son grand retour en solo après la sortie de Cold Visions (2024) avec… Yung Lean.  Le 20 mai dernier, il dévoile Sulfur Surfer sur son label Trash Island. Produit par Whitearmor, l’album prolonge l’univers froid et vaporeux de Cold Visions, tout en y intégrant des textures plus sombres et expérimentales.

De l’underground suédois des débuts à la définition d’un genre à part entière, Bladee a réussi à transformer une esthétique de niche en langage universel, influençant une génération entière d’artistes entre hyperpop, post-rap et expérimentation électronique.

 

Nouvelles pépites : Becky and the Birds, Deki Alem, Horse Vision, Cobrah

Becky and the Birds : pop expérimentale et production autonome

Thea Gustafsson, alias Becky and the Birds, est l’une des révélations de la scène stockholmoise. En novembre 2024, elle publie Only Music Makes Me Cry Now, un album autoproduit salué pour sa densité sonore et son approche émotionnelle évocatrice. En 2026, elle revient avec un nouveau single, Should’ve Known Better (Choices), qui prolonge l’univers de l’album tout en y explorant des territoires plus R&B et percussifs. Récompensée « Productrice de l’année » aux Grammis (l’équivalent suédois des Grammy Awards) 2025, elle incarne une nouvelle génération d’artistes-producteurs, capables de tout créer d’eux mêmes, de l’écriture au mix.

 

 

 

Deki Alem : drum & bass, trip hop et rap

Duo formé à Stockholm, Deki Alem mélange drum & bass, trip hop et rap. Leur album Forget In Mass, sorti en 2025, a été salué par la critique (9/10 dans Clash Magazine, éloge d’Anthony Fantano).En 2026, ils enchaînent les festivals (Glastonbury, Electric Castle) et lancent leur première tournée en tête d’affiche, avec des dates à Stockholm, Oslo, Malmö et au-delà. Leur son, à la fois nostalgique et futuriste, s’inscrit dans la lignée d’une certaine tradition électronique nordique, tout en la réactualisant.

 

 

Horse Vision : indie digital et rock décomplexé 

Horse Vision, duo formé par Johan Nilsson et Gabriel von Essen, défend un indie-rock spontané, sans surproduction. Leur album Another Life (2025) reflète cette philosophie : des chansons simples, directes, mais soigneusement travaillées. En 2026, ils effectuent leur première tournée américaine, passant par Philadelphie, Chicago, New York, avant de revenir en Europe. Leur posture est claire : ni contre le mainstream, ni dans le bricolage pur, mais dans un entre-deux où l’instinct semble primer.

 

 

Cobrah : pop provocatrice et club music

Cobrah, artiste stockholmoise signée chez Atlantic Records, sort son premier album Torn en mars 2026. Après des singles comme Hush et Torn, elle y explore une pop plus intime, tout en conservant une production club et définitivement  provocatrice. En 2026, elle se produit à Coachella, puis enchaîne les festivals européens (Roskilde, Dour, Way Out West à Göteborg, Lowlands) avant un set Boiler Room à Washington et une performance à New York avec Tove Lo. Son univers, entre érotisme et vulnérabilité, en fait l’une des voix les plus singulières de la pop actuelle.

 

 

Plus qu’un berceau musical, un écosystème culturel total

Alors, Stockholm ne se contente pas de créer des tubes : la ville agit comme un véritable berceau culturel, tout aussi ancré dans l’émergence et les scènes de niche que dans la tradition. Ce qui la rend unique, c’est sa capacité à faire coexister pop globale et expérimentations radicales, héritage mélodique et postures indépendantes, sans jamais opposer les genres. Multidisciplinaire, ouverte, exigeante, Stockholm est un laboratoire où musique, arts visuels, mode et numérique se nourrissent mutuellement: en somme, un écosystème complet qui ne cesse de réinventer la culture contemporaine.

 

 

Texte Tiphaine Riant

Image de couverture @mostknownrandi