Depuis plusieurs décennies, les cabarets queer offrent aux personnes LGBTQIA+ des espaces de refuge, d’expression artistique et de résistance face aux discriminations. À Paris, Berlin, New York ou San Francisco, ces lieux ont marqué l’histoire culturelle et politique en mêlant musique, spectacle et militantisme. Artistes, militant·es et communautés marginalisées y transforment leurs luttes contre le patriarcat, l’homophobie et la transphobie en créations scéniques engagées. Aujourd’hui encore, la musique et le cabaret jouent un rôle central dans les combats queer en donnant visibilité, solidarité et voix à une révolte artistique et sociale.

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Le lien entre le monde queer et la musique est profond, ancien et très influent. Le cabaret a souvent été un espace d’expression, de refuge et de visibilité pour les personnes LGBTQIA+,  parfois bien avant que ces identités soient largement acceptées. L’histoire des cabarets queer est tissée au fil des luttes, de la culture underground et de l’expression artistique radicale. Avant même l’avènement des droits modernes pour les minorités sexuelles et de genre, ces établissements nocturnes ont offert des sanctuaires d’expression, de solidarité et de fête. Ils s’inscrivent dans une mémoire longue, marquée par des décennies de lutte, de marginalisation et de résistance. De Paris à Berlin, de New York à San Francisco, les cabarets queer ont façonné l’histoire culturelle, artistique, et politique du mouvement, devenant des symboles de résilience et de créativité. Des figures militantes aux artistes contemporains, chaque génération a contribué à élargir les possibilités d’expression et à faire évoluer les mentalités. 

Le cabaret est un lieu à la lisière des chemins entre la musique, l’interprétation, le spectacle et aussi, pour certains, une manière de s’exprimer contre le patriarcat, l’homophobie et la transphobie débordante de nos sociétés. Dans d’autres lieux à travers le monde, il joue un rôle prédominant dans une parenthèse de paix, où des hommes et des femmes marginalisés transforment leur résilience de façon artistique. Quels sont les luttes auxquelles cette communauté fait face aujourd’hui ? Quel rôle la musique a dans cette révolte de spectacle ? 

 

Cabaret de Saint-Pétersbourg © Andréa Sena

 

La liberté d’exister

Engagé et festif, La Bouche Cabaret est un cabaret auto-géré par quatre artistes queer. Il prône son engagement aux luttes intersectionnelles et aux droits des minorités en s’appuyant sur l’histoire des résistances qui ont permis la liberté d’expression par la musique. Mascare, membre du cabaret, affirme : « On ne sait pas combien de temps ça va durer de pouvoir le dire. Célébrer la communauté, c’est aussi honorer les quatre-vingts ans de lutte active de personnes qui ont perdu la vie. Au présent, ce sont les personnes transgenres qui font face à énormément de répression pour vivre une vie digne ». La présence sur scène est donc un privilège qu’il faut glorifier à chaque performance, notamment dans la manière de définir sa créature : celle qui saura faire prédominer le côté sensible d’un homme sans qu’il en soit jugé, sa part plus féminine ou, à contrario, le côté plus affirmé d’une femme revendiquant ses préférences pour une bouche décorée de rouge à lèvres. De 1973 à 2026, du discours de Sylvia Revera, activiste américaine transgenre, jusqu’à une meilleure reconnaissance des personnes racisées, dont Soa de Muse (Drag Race France), celle-ci raconte avec liberté : « Je peux vraiment m’exprimer dans ma totalité dans le cabaret. C’est ouvrir la boîte de Pandore dans le bon sens. Le cabaret dépend beaucoup aussi de tes facteurs de vie, c’est ce qui va définir comment tu t’exprimes. C’est une forme de liberté, d’exutoire »Le coming-out devient alors naturel et sans complexe. Les artistes se souviennent d’un cabaret sur l’Île de Groix où un pêcheur s’est enfin libéré du poids de son silence face à son homosexualité. Beaucoup d’émotions  s’ensuit  avec  l’interprétation du titre Tous les cris, les SOS de Daniel Balavoine. Ce moment est aujourd’hui porté par la mélancolie de Grand Soirco-fondateur dLa Bouche Cabaret : « Maintenant, cette chanson, je l’entends toujours en pensant au vieux pêcheur. Cette interaction m’a fait comprendre que je pouvais analyser les paroles que je chante. C’est pour ça que l’on se déclare queer devant le public : pour que les personnes puissent, elles aussi sortir du placard. C’est à ce moment-là que tu vois le privilège d’être sur scène ». 

 

 

La Bouche Cabaret © Andréa Sena

 

Brenda, personnage queer, invitée d’honneur de La Bouche Cabaret à la Flèche d’or, se prépare à la grande scène qui va s’ouvrir. Les spectateurs sont enivrés par la fièvre d’attendre ; la salle se bonde d’une effervescence impatiente. Soa de Muse laisse son inspiration se remplir de la teneur en stress qui s’accumule en elle ; l’expérience ne dissout en rien l’anxiété de se livrer dans toute sa sensualité. C’est dans une lumière blanche, comme une pureté, que les identités burlesques se dévoilent. Bili Bellegarde, également co-fondatrice du projet, ouvre le bal avec Grand Soir qui l’accompagne au piano. Sa voix, inspirée de ses écoutes enfantines, transperce la salle qui se mue à son écoute. Soa, elle, balance comme une grande diva sur scène ; elle marche d’un pas revêtu de talons aiguilles qui surprend. De mon vivant, je n’ai encore vu nulle femme marcher de façon si athlétique tout en mettant ses courbes à nu sans faillir. Ce n’est plus une séduction, c’est une transparence de qui elle est et de ce quelle veut inspirer dans sa passion. Mascare se dévoile : ce n’est plus sa langue qui roule, c’est son corps à découvert qui traduit enfin toute l’envergure de ses paroles. La musique qui accompagne chacun correspond à leurs identités respectives, où l’on s’exécute à crier notre amour, à enfin être soi-même. Que notre personnalité soit plus discrète ou débordante, la scène est assez grande pour que chacun y trouve sa place. De façon métaphorique, c’est le cœur qui est grand, sans que l’espace décrive toute l’amplitude du désir. La musique accompagne chaque performance jusqu’à leur dernière interprétation d’Alain Bashung, Les Immortels. 

 

Soa de Muse. La Bouche Cabaret © Andréa Sena

 

L’évolution de l’esprit social 

« Au cabaret, c’est celui qui est le plus libre qui a raison », argumente Brenda. Dans l’évolution sociétale et face au risque identitaire pesant sur le cabaret en raison d’une suprématie oligarchique, l’esprit du cabaret s’inscrit dans le quotidien des citoyens : il se dilue dans leur manière de vivre. Elle exprime : « Tout le monde a le droit d’être un peu cabaret sans en faire son métier. C’est l’audace d’être soi-même que l’on encourage, même face à une répression qui, paradoxalement, est belle. Par le biais d’une expression artistique, on peut apprendre à ressentir ce dont on a besoin sans que le mental ne nous impose de barrières ». C’est dire ce que l’on a sur le cœur et vivre la vie que l’on a envie de mener. L’esprit queer est une question de personnalité. Elle englobe toute une remise en question sociétale, afin de rendre certains sujets plus accessibles, plus légers ; c’est refuser les cases prescrites par un gouvernement. Mascare confirme « On travaille à remettre un peu de sens dans les choses. C’est libérateur ». Le risque d’une institutionnalisation est la perte de cette émancipation, ainsi que de toutes ces luttes auxquelles les artistes de cabaret se livrent de façon spectaculaire en laissant parler leur corps et en choisissant chacun morceau, défini comme une parole revendicative d’un peuple. En revanche, l’exprimer à travers une musique correspondant à un climat politique censuré constitue une forme d’immunité identitaire : « Il y a encore quinze ans, je pensais l’âge du cabaret fini. Dans les années 80, c’était son âge d’or. Il y a comme une renaissance de ce qui a déjà été vécu vers 1850. La contestation est née du fait qu’on a empêché les gens de se réunir à plus de dix personnes dans les pièces pour chanter. A l’époque de Napoléon III, il existait une injustice sociale monstrueuse. Donc, parler fait autant partie de l’ADN que chanter ou danser. Le cabaret est né de l’art, celui d’un instant présent, qui consistait à braver l’interdit », se remémore Brenda. 

 

Brenda, invitée de La Bouche Cabaret © Andréa Sena

 

Saint-Pétersbourg : la tête de l’ambition Napoléonienne 

Comme dans un livre intime ouvert, le couturier du mythique cabaret de Saint-Pétersbourg me montre une de ses archives, en plein froid de décembre 2025. Il m’appelle discrètement dans son bureau, à l’écart des paillettes et des costumes, pour me dévoiler un souvenir datant de la chute du mur de Berlin. On le voit sur scène, vêtu d’accoutrements féminins : ce que l’on appelait autrefois de la comédie est aujourd’hui devenu un véritable mouvement politique, englobant tous les risques encourus par une minorité russophone. Faisant écho à la nostalgie de Brenda, il confie ne pas pouvoir quitter ce cabaret et accompagne les nouveaux talents dans leur mixité choisie. Tel un dernier refuge face à l’opposition d’un gouvernement homophobe, entrer dans ce cabaret et y prendre des photographies représente à la fois une forme de visibilité et une mémoire menacée de disparition sous les rafles policière, comme tant d’autres institutions festives LGBTQ+, fermées depuis le 30 novembre 2023. La force de la voix n’est pas audible : tout repose sur le mouvement du corps, au service d’un playback parfait, accompagné d’une chorégraphie et de couleurs qui jaillissent, offrant une parenthèse de joie, le temps d’une nuit. L’interprétation d’Adèle, Set Fire To The Rain ou même celle de Lolita, Ranevskaya, traduit le double-jeu existentiel en Russie : adopter une double vie pour survivre.

 

Saint-Pétersbourg © Andréa Sena

 

Tout s’emballe dans une bulle stressante. Voir des personnes du public sages, ou d’autres au regard méfiant, amène à se demander s’il n’existe pas des espions assis sur ces chaises, prêts à s’en prendre aux artistes, comme cela se produit à Moscou. Bagoa, directeur artistique de l’établissement, arrive cagouler pour ne pas être reconnu. D’autres, plus  inexpressifs, présentés comme de simples danseurs et danseuses peuvent plus facilement se livrer à une double identité. Tout s’évapore lorsque le spectacle commence et que la joie d’exister envahit tous les étages du lieu. « Le monde est triste, il y a tellement de violences. J’aimerais, un jour, pouvoir venir à Paris et voir des spectacles. Ici, c’est ma famille. Je suis danseur professionnel, et le drag est une manière de rendre une identité à celles et ceux qui ne peuvent pas parler ». 

 

© Andréa Sena

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© Andréa Sena

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Le cabaret, le drag, l’art queer est une façon de représentation qui remet en question les normes sociales. La culture queer influence l’art, la musique, la mode, le langage et les manières de vivre. La pensée queer ne se limite pas à demander l’égalité : elles questionnent profondément les normes, soulevant la voix dans un cri musical résistant. Ce lien poétiquement humain sera toujours un fil conducteur pour les artistes, permettant à la société de marcher sur le fil de l’indiscrétion, dans une transparence égale à l’indifférence totale que l’on soumet aux minoritésLa musique permettra des interprétations nouvelles aux luttes à venir : « Être au présent, c’est ça le cabaret. J’écris les chansons que j’aurais voulu entendre quand j’étais petite », admet Bili Bellegarde. 

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Texte Andréa Martins

Photographies et image de couverture Andréa Sena

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