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Voilà deux ans à peine que Paris Paloma a fait grand bruit avec Labour, titre engagé et entraînant sur le travail domestique des femmes. En quelques semaines à peine, le morceau s’est imposé comme un hymne féministe intergénérationnel, utilisé par les minorités de genre du monde entier pour dénoncer les violences et partager leur histoire. Le 4 septembre, l’autrice-compositrice britannique revient avec le très attendu The Fatal Flaw. Dans le calme d’un hôtel parisien, parée d’une robe noire époustouflante, elle raconte avec passion les coulisses de cet ambitieux deuxième album, qui la voit décortiquer l’amour sous toutes ses formes, en s’appuyant sur les œuvres antiques et contemporaines qui composent son répertoire.

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Une anthologie de l’amour

Si le premier album de Paris Paloma, Cacophony (2024), était fait de morceaux disparates assemblés, The Fatal Flaw a tout de suite été pensé comme un tout. Son objectif : décortiquer l’amour sous toutes ses formes, dans une posture analytique, quelque part entre la philosophie et la sociologie. L’introspection qui était au cœur de Cacophony n’est pas absente, mais elle s’intéresse davantage à ses liens aux autres et aux relations des humains entre eux qu’à son propre vécu.

L’amour est à la fois le thème central de l’album, et une nouveauté pour l’artiste : « Cet album entier parle d’amour. C’est un thème que j’avais évité jusqu’à présent, car en tant que femme, j’avais l’impression que ce serait banalisé, alors que l’amour n’a rien de trivial selon moi ».

Pour examiner l’amour en musique, elle convoque aussi bien l’art pictural que le cinéma ou la littérature.

La pochette de l’album, qu’elle a réalisée elle-même, est d’ailleurs largement inspirée de l’œuvre Tree of Veins, de la peintre surréaliste britannique Ithell Colquhoun, issue de son recueil Diagram of Love. « Je suis tombée amoureuse de son art quand j’étais adolescente. J’ai même un tatouage d’une de ses peintures », expliquet-elle. « Lors d’une exposition, j’ai découvert cette peinture, qui représentait un arbre rouge sur lequel poussent des cœurs. Ça m’a beaucoup inspiré ». Elle cite également l’influence du Frankenstein de Guillermo Del Toro, sorti l’an dernier dans les salles de cinéma. « Le lien entre notre système vasculaire et les branches d’un arbre est une image qui revenait sans cesse. J’ai donc voulu que l’arbre qu’on voit sur la pochette soit un symbole de l’émotion qui est au centre de l’album. Chaque chanson est une branche de cet arbre, mais elles font toutes parties d’un même système vasculaire. »

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The Fatal Flaw s’apparente selon elle à une « anthologie de tous les types d’amour, qu’ils soient romantiques, platoniques, toxiques ou dysfonctionnels ». Paris Paloma parle même d’un « album concept », traversé de quelques grands thèmes et d’une esthétique commune. Créer ce projet, « c’était presque comme construire un monde », assure-t-elle.

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La quête du sublime

Ce monde créé par l’artiste trouve ses principales inspirations dans l’imagerie gothique et romantique : « Je voulais que cet album ait un côté gore, viscéral, comme si on disséquait le cœur et les émotions. Pour moi, c’est très gothique comme image ». Aux Romantiques, elle emprunte l’obsession du sublime, qu’elle résume ainsi : « se tenir devant quelque chose de beau et terrifiant, qui suscite à la fois l’admiration et l’effroi, comme un paysage grandiose, un énorme navire ou un imposant tableau ». « Je voulais que les chansons reflètent cette sensation, car c’est comme ça que je vois l’amour : c’est terrifiant, et c’est la plus belle chose qu’on puisse ressentir », précise-t-elle.

Elle confie au passage son admiration pour le peintre expressionniste Mark Rothko, qui prête son nom à un morceau de l’album et dont les toiles immenses invitent à la contemplation et à une certaine expérience du sublime.

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Comme le laisse entendre I Cry in Front of Paintings, elle avoue pleurer régulièrement face à des œuvres. La dernière œuvre qui l’a émue aux larmes ? Impossible de s’en souvenir, tellement c’est fréquent : « Je suis émue par tellement de choses que je finis par oublier. Pour moi, c’est un non-événement », s’amuse-t-elle.

Musicalement, cette quête du sublime et sa volonté de raconter l’amour l’a encouragé à explorer de nouveaux territoires : « Je me suis retrouvée avec des productions très orchestrales, mais aussi plus électro, comme dans Good Girl. Certains titres ont des sonorités organiques, d’autres plus aériennes. Ça peut donner l’impression de survoler un paysage ».

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Artistes et IA

L’amour que Paris Paloma voue à l’art n’a d’égal que la haine qu’elle porte aux intelligences artificielles génératives. Dans Miyazaki, elle s’inquiète de la place que prennent ces technologies, qui dépossèdent les artistes du fruit de leur travail. Le titre du morceau fait référence au légendaire réalisateur de films d’animation japonais, dont le style unique a récemment été copié par des millions d’internautes, dont les portraits « à la Miyazaki » ont inondé la toile en quelques jours. Sa principale crainte est d’ordre écologique, mais elle se soucie aussi de la place des artistes dans ce nouveau monde.

Sur cette question, son point de vue est tranché : « Je crois que qui que ce soit qui tient à notre planète, qui tient aux belles choses dans ce monde et qui a la moindre intégrité artistique ou la moindre empathie est contre l’IA générative. Ces IA ne fabriquent rien de nouveau. Elle pondent à la pelle des images créées sur la base d’œuvres humaines qu’elles vident de leur âme et de leur signification, tout en détruisant notre environnement ».

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©Phoebe Fox

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La faille fatale

Le titre de l’album, qu’on pourrait traduire en « faille fatale » trouve son origine dans le roman Le Maître des illusions de Donna Tartt. Le livre s’ouvre ainsi : « Est-ce qu’une chose telle que ‘la faille fatale’, cette fissure sombre et bien visible qui traverse une vie de part en part, existe en dehors de la littérature ? Avant, je pensais que non. Aujourd’hui, je crois qu’elle existe ». L’autrice fait référence au trait de caractère, au défaut, qui menace de mener un protagoniste à sa perte – typiquement, l’hubris, la curiosité, l’orgueil… S’il peut être utile à un arc narratif, qu’en est-il de la vie réelle ? Peut-on identifier la cause de nos malheurs à venir et ainsi les éviter ?

Intriguée par cette notion, qui scelle le destin de nombreux personnages antiques, Paris Paloma s’interroge sur l’existence d’une telle faille fatale chez les êtres humains, en dehors de la fiction. Serait-ce l’amour, souvent perçu comme une faiblesse, « ou le manque d’amour, comme le décrit Bell Hooks ? », se questionne-t-elle.

L’autrice-compositrice ne cherche pas à apporter des réponses, mais à susciter la réflexion chez son public. Elle admet qu’ « il n’y a pas d’idée plus séduisante qu’être capable de diagnostiquer la chose précise en nous-même qui nous porte préjudice ». « Mais je ne crois pas que ce soit possible », conclut-elle.

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Le patriarcat dans le viseur

Si les personnages du livre de Donna Tartt étudient les œuvres antiques, Paris Paloma a pensé chaque morceau de son album comme un poème épique et ancien.

Passionnée de mythologie, elle fait souvent appel aux héros grecs pour appuyer son propos et mener ses combats, notamment contre la misogynie et le patriarcat, ses principaux chevaux de bataille. Le titre Pyrrhus fait directement référence au fils d’Achilles qui, galvanisé par la violence de la guerre de Troie, assassine un jeune enfant et un vieillard. Inspirée par la lecture contemporaine qu’en fait Pat Barker dans The Women of Troy, l’artiste fait le lien entre le jeune homme, acclamé comme un héros pour des actes cruels et lâches, et la pensée masculiniste qui pullule sur les réseaux : « J’ai trouvé que c’était une manière très poétique de parler de la masculinité toxique qui est présentée aux jeunes garçons aujourd’hui. Ils ont la possibilité d’être doux, heureux et empathiques, mais se laissent séduire par les discours de la manosphère, qui les isolent. La chanson Pyrrhus est écrite de la perspective de sa mère, qui voit son fils succomber à la masculinité toxique et aux promesses de guerre et de violence, et s’oublier là-dedans », explique-t-elle.

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Le diptyque Good Boy / Good Girl aborde aussi « la tragédie que représente le patriarcat », en rappelant que le système ne tient que parce qu’on lui obéit collectivement. Dans le premier, elle appelle les hommes pris dans les idéologies masculinistes à réaliser qu’ils ne seront jamais récompensés pour leur dévotion à leurs icônes, elle cite Andrew Tate et Elon Musk, pour qui ils ne sont que des pions, et « qu’ils seraient bien plus heureux s’ils ne haïssaient pas les femmes, avec qui ils ont bien plus d’intérêt communs ». Dans le deuxième, elle montre comment les femmes obéissent elles aussi au patriarcat, « en perpétuant l’oppression de leurs corps et en se conformant à des standards de beauté insensés ».

Au fond, c’est toujours d’amour que nous parle l’artiste : « Je parle du fait d’être une femme, qui aime les hommes, dans un système patriarcal ». C’est au nom de l’amour qu’elle encourage femmes et hommes à dépasser ce système opprimant.

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Labour : un point de départ

Qu’elle aborde la misogynie à travers des figures mythiques ou plus modernes, Paris Paloma confirme avec The Fatal Flaw son statut d’artiste engagée, deux ans après son titre Labour, véritable hymne féministe aux centaines de millions d’écoutes. Comment a-t-elle vécu le succès fulgurant du titre, qui l’a complètement dépassée en quelques semaines à peine ? « Ça a été un grand soulagement », sourit-elle.

Elle raconte : « quand j’étais adolescente, j’ai été victime du patriarcat, mais j’avais l’impression de ne pas avoir de voix. Avec Labour, tout à coup, ma voix était entendue et partagée par des millions de personnes. (…) Depuis, les femmes ont utilisé cette chanson dans des manifestations, pour dénoncer leurs relations abusives, ou leur expérience de personne racisée, queer ou transgenre. C’est tellement beau, c’est la plus grande joie de ma carrière. »

Le retentissement qu’a eu Labour a fait grandir la flamme qui l’anime et sa détermination à faire entendre sa voix, y compris sur scène. Elle entame d’ailleurs le 20 septembre une tournée de quarante dates en Amérique du Nord et en Europe, la plus conséquente de sa carrière.

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La scène et les fées

« Je n’ai jamais été aussi impatiente de jouer mes morceaux sur scène », confie-t-elle avec un enthousiasme évident. Et de fait, c’est la première fois qu’elle s’autorise à réfléchir à l’interprétation de ses chansons au moment où elle les écrit : « J’imagine l’électricité dans la pièce et dans le public au moment où je jouerai tel titre ».

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©EM

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Elle en profite pour nous glisser son faible pour le public parisien. C’est d’ailleurs à Paris qu’ont commencé les « Fairy Dances », ou « Danses de fées » (c’est ainsi qu’elle surnomme ses fans). Elle se souvient : « Alors que j’avais quitté la scène et que le concert était terminé, le public s’est mis à danser en rond. Je ne sais pas ce qui les a poussé à faire ça, c’était spontané et incroyable et j’ai couru les rejoindre. Depuis, c’est devenu une tradition, mais c’est à Paris que ça a commencé. »

Ceci dit, c’est à Berlin qu’elle doit son plus beau souvenir de tournée jusqu’à présent. Alors qu’elle assurait la première partie de Florence + The Machine, celle-ci lui a proposé de la rejoindre sur Labour et de l’accompagner sur le podium. « On se tenait la main, et quand on s’est tournées pour rejoindre la scène, j’ai vu notre image sur l’écran géant, avec la foule derrière. Je n’ai jamais été aussi proche d’un état de rêve éveillé, c’était incroyable de le voir de mes propres yeux alors que c’était en train de se passer. »

Parmi les artistes féminines qui l’inspirent, Florence Welch a bien sûr une place de choix. Elle cite aussi Erin LeCount jeune autrice-compositrice anglaise aperçue à We Love Green, et CMAT à qui elle voue une véritable adoration : « je vénère le sol qu’elle foule », déclare-t-elle à son propos.

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La mode comme outil de résistance

Son style fait partie intégrante de l’univers que Paris Paloma construit projet après projet. Ces dernières années, elle a notamment collaboré avec Dior pour des pièces sur mesure. Mais quand on parle de sa garde-robe, le nom qui revient le plus est Bora Aksu, designer londonien au style romantique et éthéré, qui s’accorde parfaitement aux influences gothiques de la chanteuse. « Il a créé des tenues pour des moments-clés de ma carrière. C’est lui qui a réalisé la robe que j’ai porté en première partie de Stevie Nicks au British Summertime at Hyde Park. Il a aussi créé sur mesure deux robes pour la couverture de mon album. Je lui suis très reconnaissante. »

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©Phoebe Fox

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Sur scène comme sur les visuels qui accompagnent ses albums, elle utilise son style comme un moyen d’expression à part entière. Son iconique « blood dress » l’a accompagnée en tournée et est vite devenue un symbole de rage et de résistance parmi ses fans. « Je crois que la mode peut vraiment permettre de faire passer des messages. J’adore les tenues qui me donnent la sensation de prendre de la place et d’être ancrée dans l’espace qui m’entoure. J’aime les vêtements qui bougent sur scène et qui me donnent l’impression d’incarner au mieux ce que ma musique représente. »

Pour se plonger dans le monde féérique de Paris Paloma et vibrer au rythme de Pre-Raphaelite ou Stem the Flow, cela se passe le 27 novembre au Bataclan, à Paris (complet).

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The Fatal Flaw est disponible via Nettwerk Music Group.

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Texte Eloïse Malgoire

Image de couverture ©Phoebe Fox

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