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De Londres à Berlin, puis retour à Londres en passant par Paris, Arlo Parks semble toujours en mouvement. Elle raconte ce va-et-vient comme une évidence : une vie morcelée, faite de passages rapides, de lieux traversés plus qu’habités. Ambiguous Desire est né de cette dynamique, un album de transition, d’entre‑deux, qui marque une évolution nette dans son rapport à l’écriture et à la musique.

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Longtemps associée à une pop cérébrale, presque littéraire, Parks assume aujourd’hui un déplacement. « Mon intention, c’était simplement d’écrire comme je ressentais les choses. C’était un peu ma ligne directrice pour les paroles de cet album. » Puis elle précise : « C’est moins cérébral, oui, clairement ». Cette phrase agit comme une clé de lecture  : Ambiguous Desire est un album qui s’écrit moins avec la tête qu’avec le corps.

À Paris, la conversation glisse naturellement vers la France. Parks en parle comme d’un fil discret mais constant dans sa construction personnelle. Sa mère est née à Paris, et l’enfance a été ponctuée d’allers‑retours. « Oui, je venais à Paris. Et aussi, chaque été, on faisait la route de Londres jusqu’au sud de la France. On allait à différents endroits dans le sud, et on y passait l’été. »

De ces étés français, il reste moins une langue qu’une musicalité. Parks le reconnaît avec pudeur. « Oui, oui, un peu », dit‑elle lorsqu’on évoque son français. Avant de préciser : « Quand j’étais bébé, quand j’étais enfant, oui. Et puis quand je suis allé à l’école, évidemment, j’ai commencé à apprendre l’anglais. Maintenant, c’est toujours la seule personne avec qui je parle français. Donc il faut que je m’entraîne ». Ce rapport imparfait à la langue, jamais totalement maîtrisé mais jamais perdu, résonne étrangement avec Ambiguous Desire. Un album fait de fragments.

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New York comme déclencheur

Les premières impulsions du disque émergent à New York. Parks y passe du temps, y termine une tournée, y tombe amoureuse, mais surtout, elle y découvre une autre énergie. « Les premières graines d’inspiration sont venues du fait de passer plus de temps à New York. D’être dans ces sortes de sous‑cultures underground, de les observer et d’apprendre aussi l’histoire de la vie nocturne. »

Cette immersion laisse une empreinte profonde. Elle parle d’une obsession nouvelle : « Je suis devenu obsédé par certains de ces sons et de cette énergie, que j’ai ensuite mis dans la musique ». Sur Jetta, cette influence devient palpable : un morceau pensé comme un glissement vers l’aube, une musique de fin de nuit. Parks le dit elle‑même : « C’est pour l’entre‑deux. Tu vois ce moment  ? » Et d’ajouter  : « C’est presque l’endroit le plus intéressant pour moi ».

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Du texte au mouvement

Contrairement à ses albums précédents, Ambiguous Desire ne part plus du texte. L’écriture devient réaction à une matière sonore déjà là. « On commençait souvent par un synthé ou un sample, puis on trouvait une texture de batterie intéressante. Ensuite, je créais les mélodies et les paroles par‑dessus. »

Ce déplacement s’opère aux côtés de Baird, avec qui Parks avait déjà travaillé auparavant, mais avec qui elle choisit ici de construire un univers sur la durée. Ensemble, ils développent un rythme quotidien, nourri de références communes, de lectures, de films, d’expérimentations sonores. Ambiguous Desire se fabrique ainsi dans un temps long, comme une matière vivante que l’on laisse évoluer plutôt que comme une suite de morceaux à finaliser.

Les morceaux se construisent par strates successives. Parks évoque ce temps long accordé aux détails, aux accidents, aux sons. Sur Jetta, par exemple, « la partie en rythme “four‑to‑the‑floor” à la fin a mis du temps à se construire ».
Sur le dernier titre de l’album, l’organique vient s’inviter à la marge : « Pour Floette, mon ami Ryan et moi avons développé une sorte de motif de batterie proche de l’EDM à la fin, puis je lui ai demandé de jouer de la batterie par-dessus. Donc ça donne une sorte de mélange très complexe des deux. Et ensuite, ça a pris beaucoup de temps au mixage pour que tout se fonde correctement ».  Elle poursuit : « Je voulais que la fin soit euphorique et qu’elle mélange un peu les univers : celui de cet album et ceux des albums précédents. Comme si l’organique et l’électronique faisaient la paix et t’emportaient à la fin ».

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Art Cover

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Cette attention portée au vécu se prolonge ailleurs sur l’album. À la fin de Luck Of Life, une voix surgit, sample d’un message téléphonique. Parks en précise l’origine : « C’est mon ami Daniel ». Pourquoi ce choix ? Elle répond sans détour : « Pour moi, ça ancre le morceau. Ça lui donne une sensation de vécu, ça le rend réel ». 

Cette place centrale accordée aux mots n’a rien d’un hasard. Parks le rappelle sans détour : avant d’être musicienne, elle se pense comme écrivaine. Elle a déjà franchi le pas de l’édition. « Oui. Il y a trois ans maintenant. » Un livre publié comme une respiration nécessaire.

L’envie d’aller plus loin est là, mais sans précipitation. « J’aimerais écrire un roman un jour. Mais ça demande énormément de patience. » Parks ne parle pas de projet imminent, mais d’un horizon. « Je pense que ce sera pour plus tard dans ma vie. » Une manière d’inscrire l’écriture dans le temps long, loin de l’urgence de la tournée ou du disque. Ambiguous Desire s’écoute aussi comme cela : l’œuvre d’une autrice qui, même lorsqu’elle fait danser, n’a jamais cessé de penser en phrases.

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Un album qui ne danse pas « que » pour danser

Si Ambiguous Desire emprunte aux musiques électroniques, il refuse d’être un simple disque de club. Parks y tient : « Je pense que c’était important que ça ne donne pas juste l’impression d’un album fait pour danser, parce que ce n’est pas que ça, c’est plus que ça ».

Sur South Seconds ou What If I Say It, la batterie se relâche, parfois disparaît, laissant place à des respirations. La danse n’est jamais une finalité, mais un exutoire. « Être dans ces espaces, bouger, être entouré d’autres personnes… c’est moins cérébral et plus physique, plus ressenti. »

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Filiations et contrastes

Certaines influences sont revendiquées sans détour. À propos de Nightswimming, Parks sourit immédiatement : « Walking Wounded. Exactement, c’est mon préféré ». Elle évoque Everything But The Girl, et plus précisément Tracy Thorn : « Ce que j’aime vraiment aussi, c’est sa voix douce et chaleureuse, contrastée avec des rythmes plus marqués ».  Ce jeu de contraste, délicatesse vocale et tension rythmique, irrigue profondément Ambiguous Desire.

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Polaroid by D. ©arlo.parks

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La nuit comme héritage queer

La culture club traverse l’album, mais jamais comme un décor. Parks l’aborde comme une histoire, un héritage. « Surtout quand on pense à l’histoire de clubs comme Paradise Garage ou The Loft, à la fin des années 70, début des années 80. » Elle insiste sur leur rôle fondamental : « C’étaient des lieux essentiels, parfois les seuls endroits où les gens pouvaient se sentir en sécurité pour s’exprimer ».

Son propre accès à ces espaces s’est fait par des personnes de confiance. « J’ai été un peu “initiée” à ces espaces qui sont vraiment centrés sur la musique. Il y avait une vraie forme de pureté dans ces lieux. » Une expérience qui nourrit une vision critique de la club culture devenue commerciale, souvent déconnectée de son héritage.

Sur 2SIDED, le désir queer devient moteur narratif : un désir contenu, fragile, prêt à basculer. Parks parle de ce moment « où le courage monte », avant de se libérer.

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Ni rupture, ni posture

Sur scène, Arlo Parks ne cherche pas à effacer ce qu’elle a été. « Je peux mélanger les univers sans remixer complètement les anciens morceaux, parce que ça n’aurait pas vraiment de sens pour moi. » Les guitares demeurent, les breaks aussi, mais dialoguent désormais avec des boucles, des textures électroniques, des effets dub. Elle cite Massive Attack comme source d’inspiration pour cette capacité à faire coexister les époques.

Elle tient à le préciser : Ambiguous Desire n’est pas un rôle. « Je ne me sens pas comme un touriste dans ce monde ; j’y ai été et j’ai vraiment incarné ça. »

Plutôt qu’un virage, Ambiguous Desire documente un état : celui d’une artiste qui change sans se retourner. Longtemps, Arlo Parks a écrit pour comprendre. Aujourd’hui, elle écrit pour habiter le corps, la nuit, le désir. Dans cet entre‑deux qu’elle chérit tant, Ambiguous Desire devient une photographie légèrement floue, mais profondément vivante.

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Ambiguous Desire est disponible via Arlo Parks/Transgressive Records/Pias. En concert à Paris (Gaité Lyrique) les 7 et 8 novembre 2026.

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Texte Lionel-Fabrice Chassaing

Image de couverture ©Sully

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