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Rencontrer les Sparks n’est pas chose aisée. L’occasion de leur concert à Rock en Seine était trop belle pour la laisser passer. C’est donc juste avant leur prestation que nous volons quelques minutes d’échange. Russell s’installe le premier, déjà en costume de scène ; Ron arrive quelques instants plus tard, en tenue décontractée.
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Les deux frères ont l’habitude de l’exercice, presque une seconde nature après cinquante huit ans de carrière. Depuis leurs débuts au tournant des années 70, ils n’ont jamais cessé de bousculer les codes de la pop et c’est un groupe qui refuse toute forme d’usure que nous avons devant nous.
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Une histoire d’amour avec l’Europe
Installés aujourd’hui à Los Angeles, et non à Londres, comme on le croit parfois, les frères Mael n’ont pourtant jamais caché leur dette envers le Vieux Continent. « Notre premier véritable succès est arrivé en Europe et au Royaume-Uni, surtout », rappelle Ron. Le groupe avait alors sorti deux albums aux États-Unis, sans grand écho commercial : « Nous pensions que c’étaient de très bons albums, mais ils n’avaient pas rencontré de véritable succès commercial ». C’est en s’installant à Londres, et avec le tube This Town Ain’t Big Enough for Both of Us, que l’histoire commence, la France suivant rapidement le mouvement. « Il y a toujours eu une réaction plus immédiate à Sparks en Europe. Et ensuite, cela a fini par revenir jusqu’à notre pays d’origine », complète Ron.
Cette attraction pour la France ne s’est jamais démentie. Russell l’admet volontiers : « Nous continuons à être attirés par des projets qui impliquent la France, comme le film Annette, celui de Leos Carax, (dont ils sont à l’origine, NDLA) et Les Rita Mitsouko ». Une inclination qu’il refuse pourtant de présenter comme une stratégie : « Ce n’est pas un plan, mais c’est quelque chose qui nous fait vraiment plaisir ».
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L’empreinte du cinéma français
Impossible de parler de Sparks sans évoquer leur rapport au cinéma, en particulier à la Nouvelle Vague. Russell raconte : « Avant même que nous commencions à faire de la musique, lorsque nous étions à l’université, nous regardions toujours des films de la Nouvelle Vague française ». Une influence moins technique que philosophique, selon lui : « L’idée de faire les choses d’une manière qui ne soit pas traditionnelle nous a peut-être été inculquée pas spécifiquement pour l’écriture de chansons, mais comme une idée générale ». Chaque titre du groupe est comme une petite histoire.
Ron complète cette pensée avec un argument très concret : « Faire un film coûte malheureusement des millions de dollars, alors qu’enregistrer un disque est relativement moins coûteux ». La chanson devient alors un espace de liberté totale : « Vous pouvez réaliser votre propre petit film miniature sans avoir besoin d’une équipe de centaines de personnes ni d’un énorme financement ».
Une liberté que Russell met en regard avec les contraintes du septième art : « Travailler sur un film est un processus tellement collaboratif qu’il faut en quelque sorte accepter cela comme une partie du processus ». À l’inverse, dans la musique : « Nous pouvons davantage contrôler les choses que lorsque nous travaillons dans le cadre d’un film ». Le duo n’a pourtant pas tourné le dos au cinéma : « Nous travaillons sur un nouveau projet de film, mais nous ne voulons pas non plus abandonner ce que nous faisons en tant que Sparks ».
Cette passion pour le septième art, les Mael ont fini par la voir leur être rendue : c’est un réalisateur, admirateur de longue date, qui allait raconter leur propre histoire à l’écran.
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Edgar Wright, le passeur
Le documentaire consacré au groupe doit tout à la ténacité d’un fan devenu ami : Edgar Wright. Ron ne cache pas son émotion : « C’était incroyable qu’un cinéaste de la stature d’Edgar Wright, qui est un tel fan de Sparks, ait pensé que l’histoire du groupe n’avait jamais été racontée ». Le réalisateur y a consacré trois années de sa vie, suivant le duo « au Japon, à Mexico, à Los Angeles, à Londres ». Il est même allé convaincre les financeurs : « C’est lui qui est allé voir les personnes ayant le pouvoir de financer un film sur Sparks et qui leur a dit qu’elles devaient le faire ».
Mais ce qui a surtout convaincu les Mael, c’est le regard porté par Wright sur leur trajectoire : « Il considère la carrière de Sparks non pas comme ayant un âge d’or ici ou là, mais comme un continuum ». Une vision qui rejoint leur propre conviction, assumée sans détour par Ron : « Sparks fait peut-être sa meilleure musique aujourd’hui ».
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Cinquante ans sans se répéter
De 1968 à aujourd’hui, Sparks a traversé les décennies sans jamais se figer. « Nous étions dans des groupes quand nous étions à l’école, mais les véritables débuts remontent au début des années 70 », précise Ron. Depuis, chaque décennie a apporté son style. Le secret de cette longévité créative ? Une règle simple, énoncée par Russell : « Nous essayons de ne pas nous répéter, si possible. Ça arrivera forcément de temps en temps, mais autant que nous le pouvons, nous luttons contre l’idée de refaire ce que nous avons déjà fait ».
Ron observe avec une pointe de malice le contraste avec d’autres groupes historiques : « Beaucoup d’entre eux ne semblent pas être fiers de ce qu’ils font aujourd’hui. C’est toujours : ‘Il faut jouer Satisfaction’, et pas tellement leurs albums actuels ». Chez Sparks, c’est l’inverse : le public réclame la surprise. « Nous choisissons des chansons, surtout en concert, dans différentes époques, même s’il s’agit d’une chanson très obscure. Ils apprécient cela et veulent les entendre. »
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La colère de Mad, la lune de Live on the Moon
Mad, le dernier album studio du groupe, plus incisif que les précédents, porte la marque de l’époque. Ron le décrit ainsi : « C’était, d’une certaine manière, plus agressif. Et c’est peut-être en lien avec l’époque que nous traversons tous actuellement ». Loin d’un disque à message, il s’agit plutôt d’un exutoire : « Nous ne voulions pas que ce soit un album politique au sens strict. Mais je pense qu’il y a des moments où l’on a simplement envie de se battre, en quelque sorte. Mais se battre à sa manière, de la façon dont on est capable de le faire ».
Autour de cet album live, Live on the Moon, le duo a voulu une mise en scène à la hauteur de leur univers. « Nous avions le sentiment qu’il fallait le présenter d’une façon qui soit vraiment spéciale pour Sparks », explique Ron. Russell complète : « Plutôt que de simplement dire : ‘Sparks en concert dans telle ou telle salle’, ou quelque chose comme ça. Cela le rendait unique ». D’où l’idée d’un décor lunaire : « Nous avons pensé que le situer sur la Lune était une bonne idée, une manière de lui donner une certaine aura, quelque chose d’un peu décalé, dans le bon sens du terme », précise Ron. Une touche finale signée Cate Blanchett, fan du groupe devenue amie : elle introduit le concert et, à la fin, « dit également au revoir au public et lui souhaite de rentrer chez lui en toute sécurité ».
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La moustache qui a fait scandale
Anecdote savoureuse de l’interview : le fameux changement de moustache de Russell, qui avait suscité la polémique en France, en plein contexte post-1968. « J’ai toujours été fan des comédiens du cinéma muet », explique-t-il, avant de reconnaître : « Je pouvais alors comprendre que les gens puissent l’interpréter d’une autre manière ». Le refus d’une émission française de le recevoir à cause de cette moustache l’a finalement poussé à trancher : « C’était idiot si nous étions empêchés d’être acceptés dans un certain milieu, simplement à cause de cette moustache. J’ai donc décidé de la changer. Et j’en suis heureux ».
Ron, de son côté, avoue une certaine incompréhension face à cette polémique tardive : « Cela n’avait jamais été un problème pour nous ». Russell referme l’anecdote avec philosophie : « C’est donc dommage de ma part de m’y être accroché aussi longtemps, alors que cela nuit en quelque sorte à l’acceptation de ce que vous faites ».
Cinquante-cinq ans après leur premier album, Ron et Russell Mael n’ont rien perdu de leur appétit de surprendre, portés par une conviction intacte : le meilleur de Sparks n’est peut-être pas derrière eux. La preuve, quelques minutes plus tard, sur la scène de Rock en Seine : entre morceaux obscurs ressuscités et titres de Mad encore frais, le duo prouve une fois de plus qu’il n’a pas fini de déjouer les attentes.
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Sparks Live on The Moon est disponible via Sparks/Transgressive Records.
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Texte Lionel-Fabrice Chassaing
Image de couverture Munachi Osegbu
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Remerciements : Trangressive Records, Rock en Seine, Ephélide.
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