/
In the Name of Blood, le nouvel album de Sierra Veins, plonge au cœur des questions d’identité, de génétique et d’héritage. Ce projet ambitieux, entre électro sombre et esthétique vert néon, donne un nouvel élan à l’artiste qui y affirme pleinement sa vision musicale et visuelle. Le mercredi 26 novembre, à La Cigale, nous avons eu la chance de découvrir ce concert immersif où scénographie et univers sonore se répondent avec intensité. Rencontre avec l’artiste, qui nous a ouvert les coulisses de sa création, entre changement de nom, inspirations puisées dans les jeux vidéo et le désir de composer pour le cinéma.
/
26 novembre 2025. Sous les néons pulsants d’une imposante installation lumineuse, Sierra Veins a transformé La Cigale en un sanctuaire électro où chaque battement résonne. Après une ouverture quasi hypnotique signée Ghost Dance, dont la techno ambiante a captivé un public déjà conquis, l’artiste est apparue pour 1h30 de show. Ses morceaux, des nouveautés issues de In the Name of Blood aux titres emblématiques comme Gone et Unbroken, ont créé une communion vibrante, avec une foule en mouvement perpétuel, de la danse au chant.
Le spectacle, d’une esthétique précise qui mêle lumière tantôt verte, rouge, ou violette, a offert une scénographie immersive, où la couleur dansait au rythme des chansons de la musicienne. Pour finir, une image forte : Sierra Veins, dans une veste dégageant un léger nuage de fumée, a signé une conclusion aussi mystérieuse que puissante, à la hauteur de sa musique à la fois organique et futuriste.
/

/
Concept, identité et changement de nom
/
Ton nouvel album In the Name of Blood est présenté comme une plongée dans le sang, la génétique, l’identité et ce qu’on hérite sans l’avoir choisi. Comment ce concept s’est imposé à toi ? Y a-t-il eu un déclic personnel ?
Ça fait longtemps que je sais que je veux parler de ça. C’est venu petit à petit, par plein de micro-étapes que je n’ai pas forcément conscientisées. Sur mon album précédent, j’avais déjà un morceau qui s’appelait In My Veins, qui a été un peu la porte d’entrée vers ce thème. Je l’avais intégré dans un clip, avec des câbles autour de moi, allongée, etc. En parallèle, j’ai cette habitude de partir de titres que j’ai en tête. Ça faisait un moment que j’avais le nom In the Name of Blood en tête et je me suis dit : « OK, ce sera le nom de mon prochain album, c’est le moment ». Ça a été un premier jalon. Ensuite, je me suis dit : « Bon, les câbles, le son, etc », mais je n’avais pas envie d’un univers rouge, je ne voulais pas faire un album « rouge ». J’adore le vert et ça faisait longtemps que j’avais envie d’une DA entièrement verte. Ça a été la vraie porte d’entrée visuelle vers l’album. Je me suis intéressée au sang, mais pas du tout sous un angle violent. Plutôt sous un angle génétique, comme quelque chose qui nous porte, comme un héritage qu’on a en nous. En me questionnant là-dessus, j’ai commencé à réfléchir à ma propre identité, à qui je suis, à ce qui fait que je suis la personne que je suis. C’est comme ça que l’introduction du projet s’est faite, par petites étapes, jusqu’à se lier aussi à mon envie de changer de nom de scène.
/
Tu viens de l’évoquer, le changement de nom de Sierra à Sierra Veins est directement lié au thème de l’album. À quel moment tu as senti que « Sierra » ne suffisait plus et que tu devais injecter ces « veins » dans ton identité d’artiste ?
Ce qui m’a amenée à ce choix, au-delà de la réflexion artistique sur l’identité, c’est aussi une vraie contrainte de départ : « Sierra » était très mal référencé. Ce n’était pas juste une question d’algorithmes, c’est que les gens ne me trouvaient pas du tout. Il y a énormément d’homonymes, plus les lieux géographiques (Sierra Nevada, Sierra Leone, etc.). Je ne pouvais pas avoir de certification, ni de pages bien identifiées à mon nom. Le pire, c’est vraiment que mon public ne trouvait pas mes comptes, donc ne pouvait pas me suivre. J’ai senti que ça freinait l’avancée du projet. Pendant longtemps, je n’ai pas voulu changer de nom malgré ça, parce que j’aimais trop « Sierra ». Mais en fin d’année, quand j’ai voulu créer un site internet, je ne pouvais pas avoir les domaines type sierra.com ou .fr. Là, je me suis dit : « OK ». Comme j’étais déjà en plein travail sur In the Name of Blood et la question de l’identité, j’ai trouvé ça cohérent d’aller au bout de la démarche et d’intégrer ce changement dans l’album. Si je n’avais pas fait tout ce travail autour de l’identité, je pense que je n’aurais pas changé de nom. Il fallait que ce soit un vrai choix artistique, pas juste une contrainte technique.
/
Cet album parle beaucoup de transformation et peut-être aussi d’acceptation. Est-ce que tu as l’impression d’avoir clos un chapitre avec cet album, ou au contraire de l’avoir ouvert sur une nouvelle ère ? Ou les deux ?
Les deux. J’ai l’impression d’avoir clos un chapitre autour de l’identité telle que je l’ai abordée sur cet album. Ça ne veut pas dire que je n’en reparlerai plus jamais, mais je ne le ferai plus de manière aussi frontale et assumée comme thématique centrale. En même temps, j’ai vraiment le sentiment que c’est le début d’une nouvelle ère. Le changement de nom, la nouvelle scénographie live, les nouveaux éléments qui se mettent en place me donnent cette impression de « nouveau départ ». Ça m’encourage à aller encore plus loin dans mes envies et à pousser d’autres facettes de mon univers.
/
/
Processus créatif, évolution du son et morceaux
/
Est-ce qu’il y a eu un moment clé dans ta vie (un live, une rencontre, un échec, un voyage…) qui a dirigé ou redirigé ta trajectoire vers le son que tu proposes aujourd’hui ?
Ce n’est pas un moment unique, c’est quelque chose de constant. La musique de mon premier EP est très différente de ce que je fais aujourd’hui, et même par rapport à mon album précédent, il y a un vrai décalage. Je ressens les choses très fortement, donc dès qu’un truc me hype ou qu’une émotion particulière arrive, ça influence ma musique.
/
La dernière chanson, The end of Time, donne un peu l’impression du dernier plan d’un film apocalyptique, mais avec aussi un côté renaissance. Quand tu as terminé ce titre, tu t’es sentie vidée ou rechargée ? Et est-ce que tu le vois toi aussi comme une forme de renaissance ?
Quand je fais des morceaux de fin, il y a souvent une part de renaissance derrière. J’avais envie de clôturer l’album d’une manière plus apaisée. C’est quelque chose que j’ai déjà fait sur mes EPs et mon précédent album. Je ne me souviens plus exactement de comment je me suis sentie à la fin, mais je sais que j’ai eu beaucoup de plaisir à le composer. J’adore faire des morceaux lents, avec des harmonies, c’est quelque chose qui me plaît énormément. Ce n’est pas forcément le plus évident à composer, surtout que je sais que ce sont des morceaux qui vivent surtout sur les albums, ou via des synchros, mais ce sont des morceaux « de plaisir ». C’est important pour moi qu’il y ait ce type de titres sur un album, même si ce ne sont pas ceux qui streament le plus. Ça apporte des nuances, des respirations. J’aime vraiment composer des morceaux de fin, très ambiants, très apaisés. Un jour, j’aimerais faire un album entier de « morceaux de fin ». Pour The End of Time, en tout cas, j’en garde un très bon souvenir de création.
/
/
Inspirations, jeux vidéo et univers visuels
/
Tes morceaux me font penser à des univers type Cyberpunk et je les imagine très bien dans un jeu vidéo. Quels artistes, films, univers visuels ou jeux vidéo t’ont le plus nourrie pour construire ton monde sonore ?
Les jeux vidéo m’influencent beaucoup, même si je ne suis pas une « grosse gameuse » au sens où je ne suis pas à l’affût de toutes les nouveautés. Je joue quasiment tous les jours 1 à 2 heures, mais quand j’aime un jeu, je reste dessus longtemps sans en changer. Pendant la création de l’album, je me suis notamment replongée dans Red Dead Redemption, alors que j’y avais déjà joué plusieurs fois. C’est un énorme plaisir pour moi d’être dans cet univers. Je me suis aussi refait The Last of Us. Je joue également pas mal en VR, surtout à des jeux de guerre en ligne avec des potes. Ce qui m’attire, c’est l’immersion : des mondes qui nous sortent totalement du quotidien. J’ai clairement besoin de ces échappatoires. Aller me balader à cheval et pêcher dans Red Dead Redemption, c’est du pur kif. Je pourrais le faire aussi dans la vraie vie, mais là c’est accessible en deux secondes, et ça compte beaucoup. Tout ça m’inspire, et j’aimerais vraiment un jour composer la BO d’un jeu vidéo. D’ailleurs, j’ai déjà fait une musique pour un jeu, Vampire: The Masquerade, il y a quelques années, et j’aimerais que ça se reproduise à plus grande échelle.
/
Tes chansons ont aussi une atmosphère très cinématique. C’est quoi ta BO de film préférée ?
J’adore la BO du film Maryland composée par Gesaffelstein. Je l’écoute très souvent. C’est exactement le genre d’ambiance dont je parlais : très prenante, dramatique, intense. Tu n’as même pas besoin de voir le film pour sentir qu’il se passe quelque chose. Plus connue, j’aime énormément la BO de The Social Network par Trent Reznor. C’est une bande originale que j’écoute tout le temps. Il a aussi travaillé sur la musique du remake de Millenium, que je trouve également très forte.
/
Scène, live et projections futures
/
À quoi ressemblerait ton concert idéal, sans contrainte de budget ni de moyens ?
Mon concert idéal, ce serait un gros dispositif technique avec une scénographie lumière très travaillée, qui plonge vraiment dans un univers ultra immersif. J’aimerais qu’il y ait aussi de la vidéo, et que le concert soit construit en « tableaux » : à un moment on est dans un univers, puis il y a un changement de couleurs, de ton, d’ambiance, et on part totalement ailleurs, un peu comme des scènes dans un film. Ce ne serait pas juste une seule scénographie figée pendant 1h20, mais quelque chose qui se transforme, avec des moments inattendus, des passages qu’on n’a jamais vus venir au milieu ou à la fin du show. Pas forcément quelque chose d’ultra futuriste à tout prix, mais surtout très varié et très immersif. Avec beaucoup de moyens, on peut forcément aller loin, mais même avec peu, on peut déjà faire des choses intéressantes. Si j’avais un budget illimité, je pousserais clairement la scénographie et la vidéo, en faisant attention à ce que l’image ne prenne pas toute l’attention non plus.
/
Y a-t-il un terrain que tu n’as pas encore exploré (langue, collaboration, format, performance, installation) que tu rêves d’ouvrir après cet album ?
On a déjà évoqué la musique de jeux vidéo, mais mon rêve absolu, celui qui me fait le plus vibrer aujourd’hui, c’est de faire un jour la BO d’un film. C’est vraiment ce que j’aimerais le plus. Idéalement, j’adorerais travailler sur un thriller, quelque chose de bien sombre, un peu dérangeant, où on ne sait pas trop ce qui se passe. Ça pourrait être un thriller futuriste, mais ce qui m’attire surtout, c’est un film qui dérape, où il se passe des choses étranges, avec aussi des scènes plus calmes où je pourrais développer des harmonies comme j’aime le faire. Si ça n’arrive pas, tant pis, c’est quelque chose qui ne dépend pas entièrement de moi, mais actuellement, c’est mon plus grand rêve. À côté de ça, j’aimerais aussi faire un jour un projet plus ambient, peut-être un album ou un EP sans percussions, quelque chose de plus orchestral, très posé, presque contemplatif. Ce serait un format à part, probablement pas destiné au live, sauf si je créais un concert spécial autour de ça. Ce serait vraiment un projet « pour mon kif », pour explorer cette facette là.
/
In The Name Of Blood est disponible via No Shark Prod/Blood Blast.
/
/
Texte Tiphaine Riant
Image de couverture Lily Raw
/
/
