/

Dans les locaux de leur label Because, Selah Sue est lovée dans le canapé, détendue, quand Elvin Galland s’installe à ses côtés. L’atmosphère est simple, chaleureuse, ponctuée de regards complices et de rires. Très vite, les phrases se croisent, se complètent, se corrigent parfois, comme leur musique. On sent une histoire partagée, des discussions qui ont duré, des idées qui ont circulé, parfois dans le désordre, toujours dans l’enthousiasme. De ce joyeux « mess » est né Movin’, équilibre entre accessibilité soul/pop de Selah et virtuosité jazz des Gallands, un album collectif, instinctif, porté par trois artistes qui ont choisi d’avancer ensemble.

/

Movin’, un album né du mouvement

Movin’ n’est pas un album prémédité. Il naît d’un moment partagé et d’une confiance immédiate entre trois artistes aux identités fortes : la voix de Selah Sue, les claviers et la production d’Elvin Galland, et la batterie de Stéphane Galland, fondation rythmique et organique du projet.

« On ne savait pas vraiment ce qu’on allait faire », raconte Elvin Galland. « Avec mon père, on avait ce groupe, The Gallands, un peu en suspens parce qu’on était tous les deux très occupés. Puis il y a eu l’idée d’inviter quelqu’un. Je me suis dit : « je ne sais pas si elle acceptera. Et Selah a accepté ». »

La rencontre se fait sans plan, sans cadre précis, juste une résidence lors d’un festival en Belgique. Elvin fait écouter à Selah des morceaux presque terminés, initialement pensés pour The Gallands. « Elle voulait créer quelque chose de nouveau. Je lui ai fait écouter des titres sur lesquels on travaillait. Elle s’est levée, elle a chanté directement dans le studio. C’était très spontané. »

Selah Sue se souvient très précisément du premier choc musical : « Le premier morceau que j’ai entendu, c’était Another Way, notre premier single. Il n’y avait pas encore de voix. La musique était très aérée, très organique. La batterie sonnait comme un battement de cœur. Normalement, quand on me fait écouter un instrumental, tout est déjà très plein. Là, il y avait de l’espace, mais aussi beaucoup de richesse. Je me suis dit : « OK, là je peux faire quelque chose ». »

/

/

Une liberté rare

Pour Selah Sue, Movin’ marque une rupture dans sa manière de travailler. « Je me suis sentie vraiment libérée. Il n’y avait pas cette pression d’avoir un tube, de plaire aux radios. J’ai enregistré toutes mes voix seule, chez moi, sans avis extérieur. Et je m’attendais toujours à des retours, à des commentaires… mais ils me disaient simplement : « fais ton truc« . » Cette confiance devient la colonne vertébrale du disque. « J’avais l’impression qu’on avait chacun notre rôle et qu’on le respectait naturellement. Tout ce que faisait Elvin me semblait juste. Je n’ai jamais eu envie de dire : « change ça« . »

En écrivant, Selah Sue suit avant tout l’instinct : elle traduit ce qu’elle a en tête, sans chercher à intellectualiser. Et à mesure que les textes prennent forme, une autre dimension s’impose. « Quand j’avais déjà plusieurs paroles, j’ai senti qu’il manquait parfois quelque chose de plus spirituel. » Elle se laisse alors guider par l’improvisation. « Nothing to Fear est venu tout seul, sans réfléchir. Je prononçais les mots lentement, c’était très naturel. Il ne faut pas trop y penser, sinon ça n’est plus spontané. »

Elvin confirme : « C’était très complémentaire. Le but, c’était que Selah reste totalement elle‑même, que ce soit émotionnellement riche par les mélodies et les textes, rythmiquement fort avec la batterie de mon père, et harmoniquement dense avec ce que je proposais aux claviers ».

/

Le rôle central de Stéphane Galland

Même absent physiquement de l’entretien, Stéphane Galland est au cœur du projet. « Souvent, la base venait de ses grooves », explique Elvin. « Il travaille au conservatoire et, dès qu’il avait un moment, il m’envoyait des idées de rythmiques. Il m’en a envoyé une cinquantaine. Another Way vient du groove numéro 13. »

Ces grooves devenaient alors un terrain d’expression privilégié pour Elvin, notamment aux claviers. « Le piano et le Rhodes, ce sont vraiment mes deux instruments. Avec mon père, on s’est dit qu’il fallait un espace où je puisse m’exprimer pleinement en tant que pianiste. Le Rhodes, comme le piano, me permet de jouer avec les nuances, de faire quelque chose avec mes mains et mon âme. » Une approche plus instinctive, loin des synthés, qu’il utilise davantage comme outils esthétiques : « Au synthé, je peux faire un groove, mais au bout de deux mesures, je ne sais plus quoi dire. Alors que le Rhodes et le piano offrent une profondeur et une liberté beaucoup plus grandes. »

Il n’y a pas de méthode fixe : « Parfois, tout partait de la batterie, parfois des claviers, parfois Selah arrivait plus tard dans le processus. Il n’y avait jamais de chemin prédéfini ».

/

©Hiba Baddou

/

Un choix artistique évident

Le choix du bassiste s’est fait presque par hasard. « On avait prévu Louise van den Heuvel qui joue avec nous, on a fait des sessions, mais il y a eu un problème technique », raconte Elvin. « Et puis un jour, on termine plus tôt une session avec mon père. Federico Pecoraro habitait à deux cents mètres de chez moi. On s’est dit : « on l’appelle pour essayer« . » L’essai devient décisif. « Il comprend tout très vite. Il a une sensibilité immédiate, il capte le sujet, les mots, l’intention. On a enregistré trois morceaux en une heure. On s’est dit : « c’est lui« . »

Selah souligne le rôle d’Elvin dans ce choix : « Elvin a une vision très précise de ce qu’il veut. Il peut paraître dur, mais à la fin, c’est toujours pour le meilleur résultat. Federico, c’était une évidence ». Le bassiste impressionne : « Russell Elevado m’a demandé directement qui était le bassiste », sourit Elvin. « Il m’a dit que ça lui rappelait Pino Palladino. »

Pour le mix, le trio fait appel à Russell Elevado (D’Angelo, Alicia Keys, Jon Batiste…), figure légendaire du son. « Je lui avais déjà écrit une fois sans réponse », raconte Elvin. « Là, je me suis dit : « on met les moyens« . Je lui ai envoyé Another Way et Rise As One. Il m’a répondu immédiatement : « I love it« . Il était très touché par la musique. » Le travail se fait dans un climat de respect mutuel. « On a fait quatre, cinq versions maximum. C’est une question de respect humain. Quand quelqu’un de ce niveau travaille sur ton disque, tu ne peux pas lui dire au bout de la cinquième version : « ce n’est pas bon ». » Selah confirme : « Il était très ouvert, très humain. On le sentait vraiment impliqué ».

/

Trouver sa place dans le « mess »

Si la création est fluide, les relations humaines demandent parfois des ajustements. « C’était super intéressant », raconte Selah. « Ils sont tous les deux très talentueux, mais très différents. Elvin est très structuré, très rationnel. Stéphane est plus libre. À certains moments, je me disais : « heureusement que j’ai étudié la psychologie ». »

Un groupe WhatsApp devient le lieu de discussion permanente. « On avait un groupe à trois pendant des mois », explique Elvin. « La musique allait très facilement. Mais dès qu’on arrivait sur les aspects techniques, les détails, mon père écrivait de très longs messages. » Selah rit : « Je me levais le matin, j’ouvrais WhatsApp, et je voyais un roman. Je me disais : « OK, comment je me place là‑dedans  ? »

Avec le temps, chacun trouve son équilibre. « On apprend à se connaître, à se voir comme des humains, pas seulement comme des artistes », conclut Selah. « C’est inconfortable parfois, mais c’est comme ça que ce projet s’est construit. »

/

Un équilibre à trois

Dans le mix final, la voix ne domine jamais artificiellement. « Bien sûr que la voix est un lead », précise Elvin, « mais on ne voulait pas suivre les codes pop classiques. La batterie devait être frontale aussi. Il fallait le bon dosage ». Selah insiste : « Ce n’est pas mon projet solo. On est trois artistes, trois identités. Parfois, je baissais même ma voix pour qu’on entende plus les autres. Il n’y a pas d’ego ».

Le live comme prolongement naturel

C’est sur scène que Movin’ trouve sa pleine évidence. Pour le live avec The Gallands, Selah Sue fait le choix de ne pas interpréter ses anciens titres, afin de rester fidèle à l’esprit du projet. « Je ne me voyais pas chanter mes anciens morceaux dans cet univers‑là », explique‑t‑elle. « Ce projet correspond à un autre moment de ma vie, à un autre état d’esprit. Sur scène, j’avais envie de raconter uniquement cette histoire‑là. »

Un choix assumé par Elvin : « Le concert de cet album se suffit à lui‑même. Il est intense, mais dans le bon sens. L’histoire racontée par ces morceaux tient un set entier ». Sur scène, la batterie de Stéphane Galland structure l’espace, les claviers d’Elvin dessinent les textures, la basse de Louise et celle de Victor Defoort à partir de mi-juillet 2026 ancre le groove, et la voix de Selah circule librement. « Les gens ne connaissent pas encore les chansons, mais ils comprennent », conclut Selah. « Ils les sentent. »

Ce fut d’ailleurs le cas lors de la release party, au Silencio, qui prenait des allures de moment hors du temps, portée par une tension constante et une intensité à fleur de peau. Tout passait par les silences, les respirations, et cette manière organique de faire vivre les morceaux, comme une matière en mouvement. Une large partie de l’album a été déroulée, chaque titre fut habité et traversé avec intensité. Un set ponctué par les solos au clavier par Elvin et à la batterie par Stéphane. Mention spéciale à Break Me Free, moment de tension maximale : une montée progressive, une pression continue, puis un relâchement à peine amorcé, comme suspendu.

Et Elvin de résumer : « On n’a pas besoin d’ajouter autre chose. Pas de nostalgie, pas de hits. Juste Movin’ ».

/

Movin’ est disponible via Because Music. En tournée et en concert à Paris (Philarmonie) le 4 septembre 2026.

/

/

Texte Lionel-Fabrice Chassaing

Image de couverture Ramy Moharam Fouad

/