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Il entre dans le jardin de l’hôtel avec cette désinvolture tranquille des grands corps habitués à occuper l’espace. Ruel a 23 ans, une silhouette élancée, et déjà l’allure de quelqu’un qui en a vu beaucoup. Normal : l’Australien chante depuis l’enfance, a signé son premier contrat à dix-sept, et tournait déjà dans le monde entier avant même d’avoir passé son bac. Deux albums en huit mois, une carrière construite à vitesse grand V, et pourtant quelque chose de posé, de réfléchi, dans sa façon de s’installer et de prendre le temps. Comme s’il avait appris l’art de ralentir.
Ruel avait neuf quand il a commencé à chanter sur le Manly Corso à Sydney, cette promenade piétonne de Sydney où les gamins ambitieux installent leur guitare et tendent leur étui. « C’était ma première expérience sur scène. J’avais obtenu un permis, on ne pouvait jouer que 45 minutes. Mais bon sang, il y avait beaucoup de monde qui passait. Je crois vraiment que ça m’a complètement débarrassé de mon trac. On voyait passer des gens complètement fous, qui sortaient des trucs de ton étui de guitare, ou qui dansaient devant toi, ou encore juste des gens qui voulaient chanter avec nous. Et pour un gamin de dix ans, gagner 40 dollars de l’heure, c’était plutôt pas mal ». Il rit. Ce souvenir-là, il ne l’avait pas ressorti depuis longtemps.
Ce qui frappe chez lui, c’est cette impression d’avoir vécu plusieurs vies en très peu de temps. À onze ans, il chante The Wall en entier sur une scène de Sydney avec des gamins de son âge. « J’ai chanté tout l’album de Pink Floyd. Ce qui est complètement fou pour un gamin de 11 ans ». Son premier professeur de guitare, un certain Sasha, ne lui fait jamais faire de gammes. « Il ne m’a jamais fait répéter. C’était sans doute un très mauvais prof. Je ne suis certainement pas un grand guitariste, mais je me suis bien amusé ». Ce qu’il cherchait, c’était simplement ça : s’accompagner lui-même, mettre une voix sur des accords. Le reste viendrait.
Le reste est venu vite. Trop vite, peut-être. À quatorze ans, il tourne déjà. À dix-sept, une cover de Weathered de Jack Garrett pour l’émission australienne Like a Version le propulse hors de ses frontières. « C’était la toute première fois que je passais devant une caméra. La première fois que je me présentais au monde entier en tant qu’artiste. La vidéo a fait un tabac et c’est comme ça que j’ai décroché mon premier contrat. Je dois beaucoup à cette chanson ».
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Vivre vite, trop vite
COVID. Pour beaucoup d’artistes, une catastrophe. Pour lui, quelque chose de plus ambigu. « C’était ma première pause en trois ans de tournée. Contraint de rentrer chez moi en Australie, confiné dans ma banlieue avec ma famille et quelques-uns de mes meilleurs amis, j’ai pu recommencer à me comporter comme un enfant. J’ai ainsi retrouvé un peu de cette enfance qui m’avait tant manqué. Mais ça a été formidable pour moi d’avoir simplement le temps de digérer tout ce qui s’était passé, de commencer à comprendre qui je voulais être en tant qu’artiste. Parce qu’on m’a en quelque sorte tout donné tout prêt et on m’a tenu la main pendant une grande partie de ma jeunesse ».
À vingt et un ans, il pose ses valises à Los Angeles. Le choix de LA, il l’explique avec une ambivalence très honnête. « Le fait d’avoir grandi à Sydney, en Australie, m’a en quelque sorte gâché le reste du monde. La culture australienne, et celle de Sydney en particulier, est très axée sur les activités de plein air et un mode de vie sain. On retrouve un peu de ça à Los Angeles : le temps est magnifique, je peux encore faire du surf. Mais chaque fois que je suis là-bas, je suis submergé par l’angoisse liée au travail et par le besoin de toujours garder le contrôle. Si j’ai un jour de congé à Los Angeles, j’ai l’impression d’être la personne la plus inutile et la plus paresseuse de la planète. Mais si je travaille un seul jour par semaine à Sydney, j’ai l’impression d’être la personne la plus travailleuse de toute l’Australie ». Il rit. Puis ajoute, plus sérieusement : « Je n’ai jamais été aussi productif et je n’ai jamais été aussi fier de la musique que j’ai composée depuis que je vis à Los Angeles ».
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Deux albums comme deux états d’âme
Vingt chansons enregistrées en même temps, divisées en deux albums distincts. Kicking My Feet, sorti en octobre, et sa suite, Kicking My Feet and Screaming. « Les deux albums ont mûri en même temps. J’en étais juste aux dernières chansons de chacun, essayant de déterminer quel était le meilleur concept pour chacun et comment ils s’enchaîneraient. Ça fait 30 minutes de musique, donc il faut que ça s’enchaîne bien, ça ne devait pas trop s’éloigner du point de vue sonore. Beaucoup auraient pu se contenter d’un album de quinze titres suivi d’une édition deluxe de cinq titres. Mais sortir deux albums de dix titres chacun et donner à chacun sa chance de briller en l’espace de huit mois m’a semblé une évidence. On a vraiment l’occasion de profiter deux fois de la même chose ».
Les deux disques se répondent comme deux états d’esprit. Le premier parle d’amour, d’un amour assumé. « J’essayais de briser cette barrière qui me donnait l’impression que c’était gênant d’aborder ce sujet, ou un peu ringard. J’avais l’impression de pouvoir être plus honnête d’une toute nouvelle manière. Aujourd’hui, j’ai vraiment le sentiment de pouvoir écrire sur n’importe quoi sans me soucier de ce que les autres en pensent ». Le second, Kicking My Feet and Screaming, porte tout le reste. « Il y a une chanson qui est une chanson d’amour assez classique, juste pour rappeler aux gens que je ne suis pas si déprimé que ça et que je vis toujours une super relation. Mais la plupart de ces chansons parlent d’autres relations qui ne sont pas forcément romantiques, ou d’autres aspects de ma vie qui sont tristes et pas vraiment joyeux ».
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On entre dans le détail des titres, et c’est là que l’on mesure à quel point Ruel a tenu les rênes de ces enregistrements. Sur Debbie Don’t Cry, les couleurs de guitare évoquent immédiatement The Police. Ce n’est pas un hasard. « Il n’y avait pas de producteur exécutif sur cet album. J’étais le seul dénominateur commun entre tous les morceaux. Du coup, en ce qui concerne le son et la production, je devais m’assurer que l’ensemble forme un tout cohérent. Cette chanson s’inspire énormément de The Police, de Every Breath You Take et de Missing You de John Waite. Cet univers guitaristique m’a beaucoup inspiré. »
Puis vient Talking to the Driver, radicalement différent, folk, soul, mélancolique. Un écart de style qui pourrait sembler abrupt, mais qui tient par le fil des mots. « Les paroles sont très folk ; la façon dont tout s’enchaîne donne l’impression d’un voyage mélodique qui ne trouve jamais vraiment de résolution, depuis le couplet jusqu’à la fin du refrain, où l’on a enfin cette récompense. J’ai été très inspiré par Long Distance Love de Little Feat et par Nothing Compares 2 U de Prince. Ces deux univers m’ont beaucoup inspiré pour ce morceau. »
Cette cohérence dans la diversité, il la doit aussi à sa manière de travailler toujours en collaboration. « J’ai vraiment besoin d’échanger avec d’autres personnes. Quand j’écris avec d’autres, j’essaie d’apporter ma touche personnelle à la session. C’est pour ça que je suis là, c’est la musique que je veux faire. Mais quand je suis seul, je finis par écrire des chansons que j’aimerais entendre chez mes artistes préférés. J’adore toujours ces chansons, mais elles me ressemblent rarement. J’essaierai de comprendre un jour pourquoi c’est le cas. »
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Le corps comme terrain d’expérimentation
En dehors de la musique, Ruel vit la mode comme une seconde langue. « J’ai toujours aimé jouer avec la mode. J’étais obsédé par les vêtements, les marques et tout ça quand j’étais gamin. » Mais entre le kid obsessionnel et l’artiste qu’il est devenu, il y a eu une époque révolue. « Je me souviens, il y avait une période où j’étais gamin, je portais n’importe quoi. Je voyais un hoodie rose et un survêtement orange, et je me disais : parfait, je les mets ensemble. Ce serait la tenue de scène du jour. Mon manque de connaissance des couleurs, des silhouettes, de l’idée derrière la mode… Il n’y avait aucun art. C’était du chaos total. »
Aujourd’hui, ce chaos a laissé place à une vision plus construite. « Pour moi, aujourd’hui, tout est question de silhouette. C’est toujours la façon dont les couleurs se complètent. Je vois la mode pour ce qu’elle est vraiment : juste une autre façon d’exprimer l’art. J’adore la mode, j’adore les défilés, j’adore les musées. C’est très inspirant pour moi. » Côté pratique, Ruel a sa propre méthode de travail avec les stylistes. « Généralement qu’on me donne une valise de vêtements, avec un peu de tout, et c’est moi qui assemble les pièces. Je construis une sorte de mood board, et je me ‘style’ vraiment moi-même après qu’un styliste m’ait fait une présélection. » Il tient aussi à s’ancrer dans les villes qu’il traverse : « J’ai un styliste dans la plupart des grandes villes du monde, avec qui je peux aller chercher des marques locales, du vintage local, des boutiques locales ».
Son designer du moment ? Une maison française. « Cette marque française, Brut, la marque de maille. Leurs silhouettes et leurs coupes, les pulls, les vestes, sont incroyables. » Et d’ajouter, avec un enthousiasme presque enfantin : « Je veux absolument aller dans leur boutique avant qu’elle ferme aujourd’hui ».
La mode, chez lui, dépasse largement le cadre professionnel. C’est un mode de vie. « En Australie, c’est difficile. Il est rare de pouvoir sortir de chez soi avec quelque chose d’avant-garde sans que quelqu’un vous regarde de travers. » Mais Ruel préfère voir ça comme un défi. « J’essaie d’inciter les gens autour de moi en Australie à explorer la mode, à s’amuser avec, et à porter des choses qu’ils trouvent cool mais qu’ils ne pensent pas pouvoir assumer. »
Chaque retour au pays est ainsi devenu un rituel à part entière. « Quand je rentre, j’ai généralement une valise pleine de vêtements que j’ai portés ces derniers mois et dont je veux me débarrasser. Je fais venir mes amis et on organise un petit défilé. Je les habille tous, je leur dis : toi, tu mets ça, toi, tu mets ça. » Le résultat ? « Maintenant, quand je sors au pub avec tous mes amis, tout le monde est en Celine vintage. Et ils sont tous comptables dans la vie. C’est une expérience vraiment sympa pour moi, rentrer chez moi et habiller tous mes amis. »
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Ce goût pour la transformation ne s’arrête pas aux vêtements. En 2024, c’est son propre corps qu’il choisit de réinventer. Sur Instagram, des photos le montrent crâne rasé, méconnaissable. « J’en avais vraiment marre de ma chevelure. Ça faisait genre quatre ans que j’avais la même coupe. Je réfléchissais à des idées de clip pour une chanson et je me suis dit : ‘Est-ce que je pourrais juste me raser la tête dans le clip ?’ Je me souviens avoir dit ça à mon label juste pour leur faire savoir que j’allais le faire. Et ils en discutaient pendant des heures chaque jour : ‘Est-ce que c’est une bonne idée ? Est-ce qu’on va tout perdre ?’ Je me suis dit : ‘Oh, d’accord, je ne savais pas que c’était si grave’. » Il regarde ses cheveux qui repoussent aujourd’hui. « Maintenant, ils repoussent et redeviennent longs. Et ça me donne un peu envie de ressortir le rasoir. J’en ai un peu marre qu’ils soient à nouveau longs. »
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Vivre au jour le jour
Le rapport au temps, à la durée, revient souvent dans la conversation. Lui qui a commencé si tôt, qui a tourné si jeune, a appris à ne plus regarder trop loin devant lui. « C’est un peu une phrase un peu bête de dire ‘vivre au jour le jour’, parce qu’on ne peut pas vraiment vivre autrement. Mais vivre dans le présent, en ne regardant pas plus loin que demain, surtout dans ce milieu, ça m’a vraiment aidé à préserver ma santé mentale. Me fixer des objectifs lointains et me mettre la pression pour ça n’a toujours fait que me causer plus de stress et d’anxiété. La meilleure façon pour moi de vivre, c’est de prendre chaque jour comme il vient, de faire de mon mieux chaque jour, de saisir les opportunités qui me semblent sincères et de faire la meilleure musique possible. »
Ce rapport au présent vaut aussi pour les réseaux sociaux, addiction assumée et outil de travail mêlés. « Mon temps passé devant les écrans est déjà bien chargé. Mais c’est tellement bizarre d’être accro aux réseaux sociaux alors que ça fait aussi partie intégrante de mon travail. Une grande partie de mon fil d’actualité est consacrée aux artistes et aux nouveautés musicales, des choses qui m’inspirent. Ça m’aide à créer du contenu, à échanger avec mes fans. Aujourd’hui, pour un artiste, les réseaux sociaux ne tournent plus vraiment autour de ce qu’on fait. C’est plus que jamais une question de qui tu es. Quand j’ai commencé, ça concernait beaucoup plus ce que je faisais : voilà les concerts que je donne, voilà la chanson que je sors. Mais maintenant, avec TikTok, tout tourne autour de qui tu es, ce qui est un peu effrayant. J’essaie encore de comprendre tout ça. »
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Mais derrière les algorithmes et les stratégies de contenu, il y a l’essentiel : la musique elle-même, dans toutes ses formes. Quand on lui demande laquelle il préfère, écrire, enregistrer, ou monter sur scène, il prend le temps d’y réfléchir vraiment. « Tout ce que je ne fais pas me manque toujours. Créer de la musique dont on est fier procure un sentiment incroyablement bon. Mais une fois sur scène, ce n’est plus du tout la même chose. Alors oui, je ne pourrais jamais choisir entre les deux. »
Paris l’attend en octobre, à La Machine du Moulin Rouge, juste sous le célèbre moulin, apprend-il ce matin. « Oh, wow. Je ne savais pas ça. C’est dingue. Il faut que je prenne une photo de ça. » En attendant, il marche dans les rues, entre deux interviews, entre deux villes, entre deux albums.
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Kicking My Feet and Screaming est disponible via Recess Records/Giant Music/Virgin. En concert à Paris (La Machine) le 17 octobre 2026.
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Texte Lionel-Fabrice Chassaing
Image de couverture @oneruel
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