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Vingt trois ans après Old World Underground, Where Are You Now?, Metric –composé d’Emily Haines et Jimmy Shaw– regarde son histoire avec franchise. Emily Haines replonge immédiatement dans 2003 : « Nous parlons donc de notre premier album… très heureux souvenirs de notre séjour à Paris et en France, parce que c’est à cette époque que nous étions dans le film Clean d’Olivier Assayas. Nous avons reçu un accueil très chaleureux ». Jimmy Shaw sourit : « C’est fou, trente ans… » à propos du premier CD réalisé par Emily lorsqu’elle était encore étudiante.

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Jimmy Saw & Emily Haines. Droits réservés.

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Retour aux sources

Pour ce dixième album, Romanticize The Dive, Metric a voulu retrouver l’équipe qui avait façonné son identité. Jimmy l’explique : « L’une des choses que nous voulions faire, c’était de ramener la même équipe que pour Fantasies et Synthetica ». Cela signifiait rappeler le producteur Gavin Brown : « Il a une approche très spécifique, surtout avec nous. Il est très strict pour s’assurer qu’il comprend exactement ce qu’on essaie de faire passer. C’est agaçant pendant le processus, mais fructueux au final ». Et retrouver John O’Mahony : « Il a mixé beaucoup de nos premiers albums. Il est profondément essentiel à la façon dont nous avons trouvé notre son ».

Le retour à Electric Lady Studios, fondés par Jimmy Hendrix, a renforcé cette dynamique. Jimmy raconte : « Nous avons senti qu’il était important de revenir à ce moment où nous avons vraiment trouvé notre véritable son et où nous l’avons capturé ». Emily poursuit : « C’est notre histoire avec cet endroit. C’est là que nous avions travaillé sur Fantasies et Synthetica. Et c’est nous qui avons amené Lou Reed pour l’un de ses derniers enregistrements. Et puis, il y a une chose très étrange : la console de mixage que nous avions utilisée pour enregistrer Old World Underground, Where Are You Now? s’est retrouvée dans ce studio. Donc, quand ils l’ont allumée, elle contenait encore les titres de notre album ». Jimmy : « Il y a plein de trucs bizarres qui nous lient à ce studio ». Emilie : « Des superstitions, des légendes, une alchimie et des voyages dans le temps qui semblent faire partie de notre relation avec Electric Lady ». Jimmy résume : « Les murs sont très honnêtes. Ils te disent si tu fais de la bonne musique ou de la musique médiocre ». Emily ajoute : « Quand on appuie sur play, c’est comme avoir un focus group, mais sans personne dans la pièce ».

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Un album pensé comme un film… et comme un vinyle

Emily insiste sur la construction du disque : « On a beaucoup réfléchi à la fluidité. C’est presque comme des scènes dans un film. L’ordre est très important pour nous ». Jimmy précise que cette logique vient du vinyle : « Tu traverses une ouverture épique et bruyante, puis tu as un moment pour te replier sur toi-même à la fin de la face A, avant que la face B ne reprenne et t’emmène jusqu’à la fin ». Tremolo et Moral Compass incarnent ce moment d’accalmie : « Ça m’a toujours semblé très évident que ces deux chansons allaient bien ensemble. Je ne sais pas exactement pourquoi, peut-être pas tant au niveau du récit ou des paroles entre les deux, mais plutôt au niveau de l’ambiance, de la production, du tempo et de l’atmosphère entre ces deux morceaux », confirme Jimmy.

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Liam O’Neill : du groupe The Stills au rôle de « cinquième membre »

L’arrivée de Liam O’Neill, qui co-signe la plupart des titres du nouvel album, dans l’histoire de Metric mérite d’être posée clairement. Jimmy rappelle d’abord qui il est : « Il faisait partie d’un groupe appelé The Stills, de Montréal, au début des années 2000. Nous avions tourné avec eux très tôt ». C’est ainsi qu’il entre dans la narration du groupe, composé aussi de Joules Scott-Key (drums) et Joshua Winstead (basse, claviers). Jimmy raconte la suite : « Il est venu pour quelques jours… il est resté une semaine, puis un mois, puis six mois, puis cinq ans. Il n’est jamais vraiment retourné à Montréal ».

Emily décrit leur complicité sonore : « Je viens avec une chanson pleine d’émotion, et eux se mettent à patcher des trucs comme des scientifiques fous. Soudain, les sons expriment l’émotion du texte ». Jimmy ajoute : « Il habite maintenant Nashville et joue avec les Kings of Leon. C’est un peu comme un frère musical étrange, issu d’une mère musicale que je ne crois pas avoir jamais rencontrée. On a fait beaucoup de musique ensemble. Nous complétons les phrases musicales de l’autre. On n’a pas besoin de parler. Liam est le seul à parler le langage de Joules. C’est donc un producteur incroyable qui s’occupe avec moi de toute la production de la batterie ».

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Time Is a Bomb : une chanson qui s’est imposée malgré eux

Emily raconte : « C’est une chanson que j’ai écrite au piano une fois l’album terminé et je ne voulais pas écrire une autre chanson. Nous avions fini l’album. Mais j’ai ressenti une obligation morale de réaliser cette idée qui s’est posée sous mes doigts, l’idée d’aimer sa vie et de vouloir qu’elle dure et d’essayer de s’accrocher ». Jimmy, en vacances, n’y croyait pas au début : « Je lui ai dit : ‘il n’y a aucune chance qu’on fasse cette chanson’ ». Puis, après l’avoir écoutée : « D’accord. Nous la ferons ». C’est ainsi qu’ils l’ont enregistrée après avoir joué un grand concert dans leur ville natale de Toronto. Émily : « C’était un processus vraiment direct et fluide ». La structure est devenue sa force : « Quand on s’est mis à sa production, il y avait ces moments où c’était un peu bizarre que cette section soit comme une fois et demie et la fois suivante deux fois et trois quarts et celle-ci, deux phrases et celle-ci trois phrases, mais celle-là une phrase. La tension réside dans le fait que tu ne sais jamais vraiment quand tu vas atterrir. Ca continue encore et encore et encore. Et puis quand le piano arrive, c’est vraiment une libération puissante ».

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Anti‑Gravity : Motorbass, Memory Moog et familiarité assumée

Emily : « Nous avons travaillé dessus à Motorbass, ici à Paris. On jouait avec le Memory Moog ». Jimmy : « Dès le début, la grosse caisse et la caisse claire sont très référentielles. Ça te met à l’aise. (…) Le synthé du pré-refrain, c’est un patch Juno numéro un. Le son le plus standard, celui que tu as entendu toute ta vie ». Emily reprend : « Beaucoup de ces pads viennent des synthés que nous avons utilisés à Motorbass ».

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Cover

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Indépendance : « Nous ne sommes pas de bons employés »

L’indépendance n’est pas un slogan pour Metric : c’est une décision structurelle. Jimmy revient sur 2008, quand le groupe travaillait sur Fantasies : « Nous étions à Los Angeles, nous parlions avec Warner Brothers, Interscope… Ils nous ont tous proposé des deals ». Mais très vite, quelque chose cloche : « Ces contrats ne semblaient tout simplement pas faits pour nous. On allait se faire avoir. Nous ne sommes pas le genre d’employés que ces labels veulent. Nous ne sommes pas de bons employés. Nous sommes de meilleurs employeurs ». Le groupe choisit alors de financer lui‑même son album. Jimmy raconte : « Notre manager nous a dit : ‘on peut obtenir un accord de distribution et financer tout nous‑mêmes’. Tant qu’on vend un certain nombre de disques, ça fonctionne ». Emily confirme que cette indépendance n’a jamais été une façade. « Nous n’avons jamais eu quelqu’un pour contrôler ‘créativement’ quoi que ce soit de ce que nous avons fait. » Mais l’équilibre est fragile. Le passage d’iTunes au streaming bouleverse tout : « Tout notre modèle reposait sur iTunes. Quand tout est passé au streaming, ça a été un gros choc ». Elle ajoute : « Mais nous nous sommes adaptés. Nous sommes très motivés. On ne peut pas nous arrêter ». L’indépendance a aussi un revers, que Jimmy résume avec humour : « Personne ne nous dit quoi faire. Nous sommes livrés à nous‑mêmes ». Emily conclut avec une franchise désarmante : « Être seulement les adultes de la pièce… je ne le recommande pas ».

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À l’ère du skip, Metric défend encore le format album

Lorsque la discussion glisse vers l’état de l’industrie musicale, Metric décrivent ce qu’ils ont vécu. Jimmy commence par une observation simple mais cruciale : « On écoute différemment de ce que c’était quand on achetait un CD et qu’on le mettait ». Le streaming a transformé les usages, mais aussi les stratégies. Jimmy insiste : « Oui, tu peux sauter d’une chanson à l’autre et les gens écoutent une seule chanson ». Mais il nuance immédiatement : « Encore dans le monde du rock, si tu ne fais pas un album… alors le monde ne fait vraiment pas attention ». Pour lui, l’album reste la seule unité capable de mobiliser une équipe : « Tu ne peux pas sortir une chanson et demander à l’équipe de se rassembler derrière toi. Quand tu sors un album, tu réunis l’équipe de presse, la radio, le marketing… Tu ne peux pas faire ça pour un single ou un EP ». Il va jusqu’à dire : « Si nous sortions une seule chanson, tu ne serais probablement pas ici à nous interviewer ».

Emily, elle, fait un parallèle très clair avec le cinéma : « Je pense que c’est comme le film. Tu fais un film, quelqu’un peut le découper en molécules minuscules s’il le veut, mais tu as fait un film ». Elle insiste sur la durée, la continuité, l’expérience : « C’est 45 minutes, 46 secondes. Profitez-en comme un film si vous voulez, ou découpez-le ». Jimmy, lui, résume la situation : « La machine ne se met pas en marche pour un single. Elle ne se met en marche que pour un album ».

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Vidéos : une nouvelle stratégie dans un paysage qui a changé

La question des vidéos arrive naturellement dans la conversation, parce qu’elle touche à la manière dont Metric adapte sa création à une industrie en mutation. Emily l’explique d’emblée : « Nous avons adopté une approche vraiment différente avec les vidéos parce que je pense que cela a aussi changé ». Le groupe ne cherche plus à produire systématiquement des clips traditionnels. Emily précise : « Nous faisons surtout des visualizers centrés sur les paroles ». Ce choix n’est pas esthétique, mais pragmatique : « Nous avons réalisé tellement de clips musicaux conventionnels et ils sont surtout drôles. C’est un médium un peu étrange ».

Pour autant, Metric continue d’en faire lorsque l’idée est forte. Sur Victim of Luck, premier extrait du nouvel album, Emily raconte : « Nous avons utilisé des images d’archives jamais vues auparavant et des images prises par Mark Hunter/The Cobrasnake ». À l’inverse, Time Is a Bomb n’a pas eu de clip : « Les paroles parlent d’elles-mêmes ». Le groupe choisit désormais ses vidéos au cas par cas, en fonction du sens et du contexte. Emily donne un exemple concret : « Nous avons fait une vidéo pour Crush Forever, dernier extrait, parce que nous avons une fête de lancement de Romanticize The Dive dans un Roller Disco à New York ». Ce rapport plus souple à l’image s’inscrit dans la même logique que leur réflexion sur l’album : adapter la forme, sans renoncer au fond.

Et c’est précisément cette intention, la cohérence d’un univers et la fidélité à une identité qui explique pourquoi le premier album a trouvé un écho si fort en France, comme le raconte Jimmy.

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Le premier album a installé Metric en France

Sur l’impact réel de Old World Underground, Jimmy explique : « Nous avons joué dans plus de villes en France lors de notre première tournée ici… que n’importe où. Nous avons joué dans plus de villes en France lors de notre première tournée qu’au Canada. Nous étions venus pour deux ou trois spectacles et ils continuaient à en ajouter, à en ajouter, à en ajouter. Et je pense que nous avons joué seize spectacles en France lors de notre première tournée ici. C’était fou, et c’était tout à cause du film d’Olivier Assayas ». Il ajoute : « Nous avions un peu l’impression qu’il devait y avoir quelque chose dans ce premier album qui se connectait avec la culture française ». Puis : « Et puis notre deuxième album, je pense que nous avons perdu ça. Mais ce n’est pas grave. Nous l’avons récupéré. Nous sommes de retour ».

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Mode, parfum, identité : un langage né en France

La question du style ne surgit pas par hasard dans l’histoire de Metric : elle est directement liée à leur première venue en France, au moment où Old World Underground commence à trouver son public. Emily raconte ce souvenir fondateur : « Agnès B nous a donné des vêtements et nous n’avions pas de vêtements. J’avais cette habitude de porter la même chose pour chaque show. Je le lavais dans l’évier de l’hôtel ». Ce geste simple installe un rapport particulier entre le groupe et la mode française. Emily le formule ainsi : « Le style, c’est un langage. Un pull en cachemire ou une veste en cuir, ça dit quelque chose de différent ». Ce rapport à l’image devient une extension naturelle de leur identité artistique. Emily explique qu’elle a même conçu une pièce elle‑même : « J’ai conçu une veste avec des poches amovibles. Les femmes n’ont jamais de poche intérieure, c’est absurde ». Une idée née d’un besoin concret, presque militant, qui rejoint leur engagement pour les femmes.

Elle évoque aussi sa collaboration avec Margiela : « Ils m’ont très généreusement donné des vêtements. C’était vraiment cool et très inhabituel pour Margiela ». Une pièce en particulier devient iconique dans l’ère Synthetica : « Encore une fois, une veste en cuir avec des flammes dans le dos ». Cette relation à la mode n’est pas superficielle : elle accompagne leur construction visuelle, leur présence scénique, leur manière d’habiter la musique. Emily le résume avec humour : « Je reviens toujours à une veste en cuir, un débardeur blanc et un jean. C’est le basique ». Même son parfum Siren s’inscrit dans cette logique d’identité artistique : « Tout le monde l’adorait. Ça s’est vendu. Nous n’en avons jamais refait. Très Metric ».

Ce rapport à l’image, né en France, nourrit leur esthétique autant que leur musique.

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Emily Haines – Paris – Avril 26. Wardrobe : tote bags de @the_mixtape_bypopnshot. Crédit : @metric

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La grammaire Metric : précision, séparation, singularité

Après avoir parlé de style, de vêtements, de silhouettes et de cette manière très instinctive qu’a Emily d’habiter la scène, la conversation glisse naturellement vers l’autre versant de leur identité : la façon dont Metric se construit musicalement, instrument après instrument, choix après choix. Jimmy en parle avec modestie : « Je ne suis pas un bon guitariste. Je choisis juste bien mes notes ». Cette phrase éclaire tout son rapport à l’instrument. La guitare n’est pas pour lui un terrain de démonstration, mais un espace de décision, de précision. Et ce n’est pas un hasard : il vient d’un autre instrument. « Je jouais de la trompette au début », rappelle-t-il. Un instrument qu’il n’a jamais vraiment abandonné : « Je joue encore de la trompette avec Broken Social Scene. Mais pas avec Metric. Mélanger les deux serait confus ».

Metric représente pour lui un territoire sonore particulier, un espace qu’il ne souhaite pas brouiller. La trompette appartient à une autre scène, une autre grammaire musicale. Ses influences confirment cette sensibilité très précise. Lorsque nous évoquons Prefab Sprout, son enthousiasme est immédiat : « Ces disques sont incroyables. Très spécifiques. Si tu n’aimes pas, tu n’aimes vraiment pas ».

Et dans cette phrase, on entend presque un autoportrait involontaire : Metric avance depuis plus de vingt ans avec cette même exigence, cette même singularité assumée, cette même fidélité à leur vision qui ne cherche pas à plaire à tout le monde.

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Romanticize The Dive est disponible via Thirty Tigers. En concert à Paris (Pleyel) le 15 septembre 2026.

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Texte Lionel-Fabrice Chassaing

Image de couverture Mark Hunter The Cobrasnake @thecobrasnake

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