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En France, le R&B contemporain a toujours eu une relation compliquée avec lui-même. Ou plutôt avec son identité. Héritier d’un genre né aux États-Unis dans les années 1940/50 à la croisée du rhythm ‘n’ blues, de la soul, du gospel et du jazz il s’inscrit à l’origine dans une histoire afro-américaine forte, marquée par l’émotion, la spiritualité et la lutte.
Contrairement au rap français, qui a réussi à construire très tôt ses propres codes, son propre langage et son propre imaginaire collectif, le R&B français semble avoir passé son temps à chercher une manière d’exister sans jamais vraiment être accepté sous sa forme la plus pure. Quand on regarde l’histoire du genre dans le paysage francophone, difficile de ne pas voir une suite de mutations successives où il n’a cessé de se diluer dans d’autres influences. Le problème, c’est que cette dilution est devenue tellement normale qu’aujourd’hui, on ne sait même plus vraiment ce qu’est le R&B français.
Le premier grand mélange : le Raï N’B
Au début des années 2000, le R&B américain domine le monde. Les sonorités de Usher, Alicia Keys, Destiny’s Child ou encore Ashanti traversent l’Atlantique et influencent toute une génération d’artistes français. Mais en France, le genre ne prend pas exactement la même forme. Très vite, il fusionne avec d’autres cultures locales. Et l’un des premiers grands exemples de cette adaptation, c’est le Raï N’B. Le principe est simple : mélanger les codes du R&B américain avec le raï algérien. C’est notamment à la suite du succès énorme de 1, 2, 3 Soleils (1998), avec Faudel, Khaled et Rachid Taha, que ce mélange entre R&B et raï gagne en visibilité et en légitimité. Des artistes comme Kore & Skalp, Amine ou Leslie participent à populariser cette esthétique. Ce n’est plus vraiment du R&B pur, ce n’est plus totalement du raï non plus. C’est un hybride pensé pour le public français.
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Et déjà, quelque chose se joue ici : le R&B semble devoir se « modeler » pour toucher massivement le public. Ce n’est pas un hasard si certains des plus gros succès de cette période sont justement des morceaux qui s’éloignent du R&B américain traditionnel pour aller chercher autre chose : des rythmiques orientales, des refrains plus populaires, des structures plus proches de la variété française.
Le R&B français s’est rapproché de la variété
Puis arrive une autre transformation. Le R&B français devient de plus en plus mélodique, plus accessible, parfois même plus « variété ». Des artistes comme Amel Bent avec Ma Philosophie incarnent parfaitement cette période. Le morceau est profondément influencé par le R&B, mais il est aussi pensé comme une chanson populaire française. Les textes, les arrangements, l’interprétation : tout est calibré pour parler à un public beaucoup plus large que celui du R&B pur. Et ce mouvement va continuer pendant des années. Le chant R&B reste présent, les influences américaines aussi, mais l’ADN devient de plus en plus français. Plus chanson. Plus pop. Plus variété. Pendant ce temps-là, très peu d’artistes tentent réellement de faire du R&B américain… en français.
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Monsieur Nov : l’exception presque oubliée
C’est là qu’intervient Monsieur Nov. Pendant longtemps, il a probablement été l’un des rares artistes français à assumer un R&B directement inspiré des États-Unis sans chercher à le transformer radicalement. Dans ses productions, dans sa manière de chanter, dans ses harmonies vocales, dans ses thèmes aussi, on retrouve clairement l’héritage du R&B américain. Mais justement : il est resté relativement marginal comparé aux énormes succès populaires d’autres courants plus hybrides. Comme si le public français avait toujours préféré les versions « métissées » du R&B plutôt que le genre dans sa forme la plus pure.
L’Afro Love : une autre dilution… ou une évolution naturelle ?
Impossible de parler de ce mouvement sans parler de Tayc qui a réussi quelque chose d’énorme : créer un univers extrêmement populaire en mélangeant R&B, afrobeats, kizomba, soul et pop. Lui-même parle souvent de l’Afro Love comme d’un mouvement plus large qu’un simple genre musical : une manière de penser, de s’habiller, d’aimer.
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Musicalement, pourtant, on est encore face à une transformation du R&B. Les émotions du genre sont là. Les mélodies aussi. Mais les rythmiques, les textures et l’approche globale s’éloignent énormément du R&B américain classique. Et c’est peut-être ça, le vrai paradoxe du R&B français : à chaque fois qu’il devient massif, il devient autre chose.
Aujourd’hui, le R&B français est confondu avec la « mélo »
Depuis quelques années, la confusion est encore montée d’un cran. En 2023, lors des Flammes, le morceau R&B de l’année est remporté par Hamza et Tiakola pour Atasanté. Deux artistes qui viennent principalement du rap. Et ce n’est pas un détail anodin. Cela montre à quel point, aujourd’hui, le terme « R&B » est devenu flou dans le paysage français. Beaucoup de morceaux considérés comme R&B sont en réalité du rap mélodique ce qu’on appelle désormais la « mélo ». Les gens veulent souvent présenter cette vague comme la nouvelle génération du R&B français, alors qu’il s’agit surtout de rap chanté, fortement influencé par le R&B. Rien de nouveau, c’était déjà le cas au début des années 2000. La nuance est importante. Parce qu’avoir des inspirations R&B ne signifie pas forcément faire du R&B. Des artistes comme Rsko sont eux aussi parfois rangés dans cette catégorie alors qu’ils appartiennent beaucoup plus à cette esthétique « mélo » : une musique issue du rap, construite sur des toplines chantées et des émotions proches du R&B, mais qui reste structurellement du rap moderne.
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Et ce phénomène est devenu tellement courant qu’on finit par appeler « R&B » tout ce qui contient de la mélodie et des sentiments.
Même les nouvelles scènes hybrides sont récupérées par le R&B
La situation devient encore plus intéressante avec des artistes comme Fallon. Elle fait du RnBouyon, un mélange entre R&B contemporain et bouyon caribéen. Encore une fois, le R&B français existe à travers une fusion.
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Même chose avec Rnboi, présenté par certains comme une preuve que le R&B français « renaît de ses cendres ». Pourtant, là aussi, on retrouve surtout une esthétique mélo moderne, très influencée par le rap actuel. On en arrive à une situation étrange où le R&B français semble exister partout… sauf dans sa forme originelle.
Ronisia : enfin un R&B français assumé ?
C’est pour ça que la victoire de Ronisia pour le morceau R&B de l’année apparaît presque comme une exception importante. Parce que, cette fois, on parle réellement d’un morceau R&B. Bien sûr, les productions sont modernes. Elles sont influencées par les évolutions actuelles du genre aux États-Unis. Mais justement : c’est ça aussi le R&B contemporain. Le R&B américain lui-même a évolué avec la trap, l’alternative, l’ambient ou l’électro.
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Ronisia ne fait pas du R&B des années 90. Elle fait du R&B moderne. Et peut-être que le futur du genre français se trouve là : non pas dans une imitation du passé américain, mais dans une compréhension contemporaine du genre.
Le vrai problème : le R&B vient d’une histoire américaine
Au fond, la question dépasse la musique. Le R&B est un genre profondément américain. Il descend directement de la soul, du gospel et de l’histoire des communautés noires américaines. Il porte une émotion, une manière de chanter, une relation à la voix et au groove qui viennent d’un contexte culturel très précis. Peut-être qu’en France, cette « âme »-là n’existe simplement pas de la même manière. Et ce n’est pas forcément un problème. Parce qu’au lieu de voir le R&B français comme une copie incomplète du R&B américain, il faudrait peut-être enfin l’accepter comme un genre à part entière. Un genre français. Avec ses propres mélanges. Ses propres contradictions. Ses propres codes.
Pourquoi le R&B français devrait-il absolument ressembler au R&B américain pour être considéré comme légitime ? Peut-être que le vrai problème vient justement de cette comparaison permanente. Le R&B français n’est peut-être pas un « mauvais » R&B américain. Peut-être que c’est simplement autre chose. Une musique née des réalités françaises, des diasporas africaines et caribéennes, du rap français, de la variété, des mélodies populaires et des cultures locales.
Et peut-être qu’au lieu de continuer à chercher un « vrai R&B français », il faudrait accepter que son identité soit précisément cette hybridation permanente.
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Texte Charles-Henri Okul Efole
Image de couverture Cover OMW, de Ronisia
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