On vous avait prévenus : si vous vous intéressez au hip-hop ou à son industrie, il fallait être à la L2P Convention (6ème édition) en mars à Paris. Le centre culturel La Place s’est transformé pendant quelques jours en un forum de réflexions et d’échanges entre passionnés, professionnels, acteurs publics et artistes. Ce fut souvent passionnant et parfois inquiétant.

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©Diane Moyssan

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Au-delà des concerts réussis et des ateliers formateurs proposés par la L2P Convention, les conférences (qui seront prochainement accessibles sur internet) étaient des mines d’information pour appréhender l’actualité et les défis du secteur. Si dans l’imaginaire de beaucoup « business du rap » rime avec « opulence » ou « facilité », la réalité est plus complexe. À la L2P, des sonnettes d’alarme ont été tirées, qui parfois nous sont déjà tristement familières… 

Nous abordons ici principalement l’industrie du rap. Mais les défis et difficultés qui affectent le secteur sont souvent partagés avec les industries culturelles de manière générale et même avec toute notre société. Ils sont d’ordre économique, politique, technologique ou encore humain et éthique.  

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Une crise économique et politique 

Derrière le succès de façade du rap, monopole des charts, multiplication des concerts géants à Bercy et au Stade de France, pluie de disques d’or et de diamants, se cache un champ de bataille sauvage, mal régulé, où les inégalités se creusent. Dans notre société comme dans l’industrie du rap, la classe moyenne disparaît. Un petit nombre d’acteurs et d’artistes (souvent promus par les acteurs en question) rafle la grande majorité du gâteau. Le pouvoir est de plus en plus concentré dans les mains de quelques fortunes qui règnent sur l’industrie. Cette concentration est d’abord verticale : les grands groupes et milliardaires en place achètent des structures à tous les niveaux du secteur, des labels aux billetteries en passant par les salles de concerts, les éditeurs musicaux ou les médias. Cela permet de promouvoir et favoriser leurs propres poulains et de récupérer des gains à toutes les étapes. La concentration est aussi horizontale : les petits concurrents se font peu à peu absorber par les gros joueurs, ce qui nuit à la diversité de la création musicale et menace la survie des structures et des artistes plus modestes. En parallèle, la puissance publique réduit son soutien aux personnes qui font vivre la culture : le budget du ministère de la Culture a reculé de 200 millions d’euros en 2026, impliquant une réduction de 40 millions d’euros du budget consacré à la création artistique. Dans le même temps, le MEDEF pousse pour que les intermittents du spectacle aient à travailler plus pour bénéficier de ce statut. Cela impliquerait mécaniquement une perte de revenus dramatique pour des acteurs et actrices de notre vie culturelle nationale, et, par ricochet, une diminution des œuvres et spectacles disponibles et à venir…

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Cartographie des dix plus importants opérateurs privés dans la chaîne de valeur des musiques actuelles en France – Syndicat des Musiques Actuelles

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Des défis éthiques importants  

Les soucis ne sont pas que financiers. Des souffrances humaines et des enjeux éthiques se jouent dans ce secteur au quotidien. Le rappeur et producteur indépendant Rocé a souligné à quel point les artistes du rap sont aujourd’hui les « ouvriers » jetables d’une industrie avide et frileuse. On mise sur eux lorsqu’ils parviennent à obtenir un buzz. On leur façonne alors comme on peut une « image de marque », c’est-à-dire un bel emballage de produit à disposer en rayons. Mais peu de souci est porté à l’accompagnement humain, à la santé mentale, au développement d’une carrière artistique sur le moyen ou long-terme. Aucun syndicat ne défend les droits des artistes du rap. Ils ne peuvent donc pas établir un rapport de force sain dans l’industrie puisque chacun se bat pour son petit bout de terrain. Il existe bien la Guilde des Artistes de la Musique (GAM) qui se propose de défendre les droits des auteurs, compositeurs, interprètes de tout genre musical, mais cette association à but non lucratif n’a été rejointe par aucun poids lourd du secteur pour l’instant. C’est peut-être ce genre d’initiative qui permettra, sur le long-terme, des avancées notables pour le statut d’artiste.

Dans un registre différent, le drame systémique des violences sexistes et sexuelles (VSS) sévit bien sûr dans l’industrie du rap, comme dans celle de la musique en général. Le sujet est enfin abordé depuis #MeToo et quelques mesures ont été prises dans les dernières années : le Centre national de la musique (CNM) a mis en place une formation à ce sujet obligatoire pour les labels et éditeurs, les dispositifs d’accompagnement des victimes croissent et des initiatives de « clauses éthiques » sont prises dans certains contrats pour faire comprendre aux artistes qu’aucune violence ne sera acceptée. Mais au niveau macro, la justice fait peu de progrès dans la condamnation des agresseurs. L’omerta continue de régner au sein de l’industrie, protégeant des agresseurs (qui ne sont pas seulement des artistes, mais aussi le personnel des maisons de disques, les techniciens, etc…) et réduisant des victimes au silence. Enfin, la question de l’impact écologique de l’industrie musicale demeure trop souvent une grande oubliée, notamment concernant tournées et festivals dont l’empreinte carbone est l’une des plus grosses de cette industrie.

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Couverture du magazine Mosaïque consacré au sujet des VSS dans l’industrie musicale

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Une crise de l’information

Si vous lisez ces mots, alors vous résistez. Car le journalisme musical se meurt, concurrencé par les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle. Alors que les journaux français fonctionnent à perte et que nous sommes habitués à consommer du contenu gratuitement, il semble inenvisageable de survivre financièrement lorsqu’on fait du journalisme musical uniquement. Et cela que l’on soit rémunéré ou non par les labels pour parler de leurs artistes, expliquaient les intervenants présents. De nombreux média rap ont disparu depuis les années 90, comme les magazines R.E.R. ou Rap Mag. La radio publique qui défendait le mieux cette musique, Mouv’, est moribonde à cause de coupes budgétaires et a échappé de peu à la disparition totale en 2025. Les artistes communiquent directement avec leur public via les réseaux sociaux et la promotion des médias traditionnels leur semble plus risquée et moins intéressante que jamais. Elle n’a que peu d’impact sur les quantités de streams aujourd’hui concernant le rap. Ce sont les algorithmes de recommandation des plateformes de streaming et des réseaux sociaux qui font la pluie et le beau temps désormais. Ils participent à défaire des carrières aussi vite qu’ils les font, à un rythme jamais vu. La création, elle, se porte bien : il n’a jamais été aussi simple de faire de la musique en indépendant et de la partager. Mais une part énorme de ce qui est mis en ligne passe sous les radars du public. Tandis que les playlists des plateformes de streaming commencent à être infestées de morceaux générés partiellement ou totalement par IA. Ce qui a de quoi inquiéter les créateurs musicaux comme les auditeurs.

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Image générée par intelligence artificielle

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À nous de jouer ? 

Alors, comment faire mieux, pour protéger la culture, les artistes, le public et l’analyse de la création artistique française ? Évidemment, nous n’avons pas de solution clé en main. Mais les esquisses de réponses proposées par les intervenant.e.s étaient souvent de natures proches. Du point de vue économique comme éthique, pour améliorer la situation, il faudra mobiliser le pouvoir du collectif et celui de l’action politique. Dans un monde capitaliste où la compétition féroce règne, c’est par l’alliance de nombreux acteurs aux intérêts communs qu’on peut instaurer un rapport de force fertile avec la « dictature du marché ». Et le meilleur allié de la Culture, ça peut être l’État, s’il s’engage à protéger les petites mains de notre vie culturelle plutôt qu’à rester en retrait pour laisser les mastodontes se partager l’industrie. C’est aussi l’État qui pourra organiser des formations, de la prévention, des réformes de la justice pour réduire les VSS et mieux accompagner les victimes. Enfin, comme face au gigantesque défi climatique, nous pouvons, nous autres petites fourmis, peser sur les puissantes institutions privées et publiques, en nous responsabilisant, en choisissant ce que l’on consomme, qui l’on écoute, quel artiste on boycotte et quel festival nous semble le plus éthique. On redirigera alors notre argent et notre temps d’attention, les deux nerfs de la guerre, vers des mains et des têtes plus responsables. En échangeant, en écoutant des voix différentes et des acteurs engagés, en se serrant les coudes, on peut participer positivement à la vie culturelle de notre pays. Cette L2P Convention avait tout d’un premier pas dans cette direction.

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Texte Antoine Clairefond – Le Rapporteur  

Image de couverture ©Diane Moyssan / L2P

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