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La première fois que nous rencontrons Fawn, à La Boule Noire, il s’apprête à donner son premier concert en tête d’affiche. Huit mois plus tard, nous le retrouvons au Bus Palladium. Quelque chose a changé : Fawn semble avoir trouvé son rythme. Plus serein, le sourire facile, heureux de faire de la musique et d’explorer tout ce qui lui plaît, sans avoir à choisir entre la scène, l’image et les vêtements. Avec FUGAMOUR, un film musical de 22 minutes tourné en plan-séquence, une nouvelle aventure commence.

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Un piano de famille

Fawn est né à Strasbourg, mais c’est à Metz qu’il a passé l’essentiel de son enfance. Il vit à Paris depuis quelques années. Tout part d’un piano resté dans la maison familiale : « Mon grand-père maternel avait une activité de grossiste en instruments de musique. Il y avait ce piano à la maison, sur lequel ma mère m’a mis à jouer très, très jeune ». D’abord, « le pianotage », puis les tutoriels YouTube, puis, vers 9 ou 10 ans, les premiers cours : « Ça m’a accompagné jusqu’à aujourd’hui ».

Père originaire de Guyane et de Martinique, mère d’Italie, ses parents ne sont pas musiciens, mais ils ont repéré chez lui « une vraie tendance pour la musique et pour apprendre ». Entre 12 et 16 ans, il fait des allers-retours à Paris pour suivre les cours d’une professeure qui a consacré vingt ans à la musique afro-américaine (blues, jazz, gospel, soul). Il s’arrête quand le lycée lui impose des cours le samedi matin. La scène, elle, vient du père, qui « a fait beaucoup de théâtre ». Après la musique, Fawn se tourne naturellement vers une formation d’acting.

 

« Autant construire avec quelque chose qui me passionne »

À la maison, on n’entretient pas « un rapport facile avec les métiers artistiques, les métiers créatifs ». Pour lui, vivre de la musique « restait du domaine du rêve et pas forcément du tangible ». Il entre donc en classe préparatoire commerciale, « un peu le prolongement du lycée ». « J’ai vu l’investissement que ça nécessitait de construire un avenir. Alors je me suis dit : ‘autant construire avec quelque chose qui me passionne’. J’ai pris cet investissement-là et je l’ai mis dans la vie. »

Aujourd’hui, il parle aussi bien de chance que de travail pour expliquer son parcours.

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« J’aime beaucoup tout ce qui est paradoxal, hybride »

Il a « toujours écrit », d’abord sans penser à des chansons : des bouts de texte, des rédactions de collège qu’il adorait, de la lecture, de la poésie. Sur les premiers morceaux de son EP Ambivalence, il adopte une écriture « plus instantanée, plus libre », empruntée au hip-hop, avec le texte écrit avant la musique. Il ne vient pourtant pas de cette école : « Je viens d’une école plutôt de la mélodie, de la chanson. J’ai adoré l’exercice ».

Fawn aime les mélanges et les contradictions : « J’aime beaucoup tout ce qui est paradoxal, hybride, et j’ai vraiment envie que ce soit le cas pour ma musique ». Il fait le lien avec son propre parcours : « J’ai grandi avec un métissage, avec ces questions que je me posais sur la musique, sur les études. J’étais toujours poussé à faire ce choix, comme si choisir quelque chose, c’était renoncer à 100 % à l’autre ». Il revendique les profils hybrides, « qui font de la pop alors qu’on ne les prédestinait pas à ça, qui font du rap alors qu’on ne les prédestinait pas à ça » : « Il ne faut pas avoir honte d’embrasser toutes les facettes qui façonnent une personnalité ».

 

11 février 2026, La Boule Noire

C’est à La Boule Noire que nous rencontrons Fawn pour la première fois. « Ça fait officiellement dix ans que j’essaie de vivre de la musique, d’en faire un métier et de poursuivre un rêve. J’ai juste envie d’être reconnaissant, parce que c’est un long chemin que celui d’une vie de musique, et ça ne peut que commencer ce soir. » La Boule Noire, glisse-t-il, est « la plus petite des grandes salles à Paris ».

Sur scène, il est entouré de Seb (Calendini) et Yannick (Grandin-Ristorcelli), avec « beaucoup d’électro, beaucoup de synthés » (MS-20, arpégiateurs, boîtes à rythmes). Mais « je garde le piano et la voix au centre. Ça doit rester de la chanson française ». Pour la réalisation de Trop Beau, il a travaillé avec Victor Solf, qui les a accueillis en Bretagne, lui et ses musiciens, et avec Nomak (Nicolas Petitfrere), ingénieur du son et producteur plus électro, qui finalement sera partie intégrante de son nouvel EP dans une version live : « J’ai l’équipe, j’ai un combo parfait ».

Pour ce concert, Fawn porte une tenue créée avec la costumière Nina Bompas. Avec le directeur artistique Étienne Renollet, il travaille notamment les contrastes et les couleurs sombres : « J’aime beaucoup le clair-obscur, les couleurs sombres, pas pour le sombre forcément, mais pour qu’on puisse aussi mieux voir la lumière ». Il regrette que les créateurs de mode ne soient « pas assez souvent élevés au rang d’artistes, alors que je les trouve bien plus créatifs qu’un tas de personnes qui se proclament artistes ».

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Les soirées de la Fashion Week

Sa trajectoire a aussi croisé les soirées parisiennes. Invité à jouer et à chanter des reprises dans des lieux « branchés, huppés de la capitale », il se retrouve pendant la Fashion Week à habiller musicalement les soirées de Rick Owens et Michèle Lamy. Lors du re-launch d’un magazine, un rappeur américain s’approche : « Bro, you got a voice, man ! » C’était A$AP Rocky. Fawn se souvient surtout de ce que cette rencontre lui a appris : « J’ai vu que moi et mon piano suffisions à un instant aussi vibrant que celui-là ».

 

9 octobre 2026, le Bus Palladium 

L’émotion est dans l’air dès les premières notes. Fawn y renoue avec les prestations au piano qui l’ont fait connaître dans les soirées privées, mais il en fait ici un geste symbolique : installé au centre de la salle, il joue sous un voile blanc translucide, à la fois présent par le son et presque invisible. Il a opté ce jour pour le blanc, même s’il conserve un pantalon noir, un choix de scène qui prolonge ce clair-obscur dont il parlait en février dernier. Il enchaîne des titres que tout le monde connaît, tandis que les convives (amis, professionnels, danseurs, toutes celles et ceux qui ont participé au projet) discutent et se retrouvent autour de lui.

Puis Seb et Yannick, ses fidèles compagnons scéniques, prennent place sous le voile. Fawn entame son titre FUGAMOUR. Le voile se lève peu à peu, la salle se tait, le noir se fait, et chacun se tourne vers l’écran. La projection du film, coréalisé avec Soley Films (Anatole Édouard Nicolo et Tanguy Delavet) commence, nous sommes captivés, happés par l’alliance des chorégraphies et de la musique, quelque part entre le concert, le cinéma et la performance. Quelques titres bonus prolongent la soirée. Il se crée alors une forme de communion, forte et sincère, devant le travail réalisé. Puis, à l’initiative de Fawn, tous ceux qui ont rendu le projet possible sont appelés pour saluer ensemble, avant une photo souvenir qui réunit toute la troupe.

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FUGAMOUR, le film – ©@inoculis_

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Le film, lui, a été tourné en mai. « Qu’est-ce qui s’est passé depuis février ? », lui demande-t-on. « Une gestation, presque un accouchement. » Les morceaux qui fonctionnaient sur scène, Fawn ne voulait pas les sortir un par un. Il a donc proposé à ses amis une idée « loufoque » : filmer tout son EP en un plan-séquence de huit morceaux enchaînés. « Tout le monde m’a dit : tu as du budget ? J’ai dit non, mais j’ai de bonnes idées. »

La chute est au cœur du film. Fawn aurait pu choisir une issue plus réjouissante, mais il préfère retourner la situation : « il y a toujours plus fun. Mais c’est fun, la chute, si tu la joues à l’envers ». Le récit puise dans sa propre histoire, « auto-fictionnel, ou au moins autobiographique pour sûr » : « J’ai eu ce parcours un peu atypique où je jouais du piano pour plein de gens, et je me suis retrouvé dans des situations assez folles. Même sans faire partie du décor que j’animais, tu as une sensation de vertige : je suis dans ces salles-là, mais je ne suis pas encore moi-même une source assez lumineuse pour générer tout ce monde ». On lui parle d’une « issue ouverte positive », il corrige : « C’est une chute libre. Une vraie chute libre ».

À force de rencontres, le Bus Palladium, juste avant sa réouverture, lui ouvre ses portes. « Au début, on n’était que sur la projection, puis on s’est dit que ça pouvait être là qu’on tournait. » Le tournage a lieu en huis clos. Trois chorégraphes rejoignent le projet, dont le laboratoire de danse décoloniale Solar Solar, dénichés grâce à sa sœur. « Chacune de ces personnes a incarné un vrai personnage dans le récit. Si j’avais voulu le faire exprès, je ne sais même pas si ça se serait passé. »

Chaque note entendue sur les plateformes a été jouée le jour du tournage. Fawn a refusé qu’on gomme les imperfections au montage : « Ce n’est pas du marketing, c’est la vérité ». « On est dans une période où l’on est censé être de plus en plus parfait, le plus court possible. Les imperfections rendent le truc humain. » Le dernier morceau, Oversize, est sorti en premier : « J’ai commencé par la fin. C’est le morceau le plus honnête : piano, voix, terminé ». Les musiciens eux-mêmes lui ont dit qu’il n’y avait « besoin de rien » d’autre. Tout le projet sort d’un bloc : Fawn veut qu’on le reçoive « comme un tout » plutôt que selon un développement classique.

L’indépendance lui permet aujourd’hui de tenter des choses sans avoir à les justifier à tout prix. Cet été, s’intéressant aux artistes ayant réalisé un film, il redécouvre Prince, qu’il cite en référence depuis toujours, en regardant Purple Rain : « Je me prends la gifle de ma vie. Quelle liberté ! on le voit en violet directement : la synesthésie est réelle ». Avant lui, il y avait eu Bowie et Ziggy Stardust. Il oppose ces artistes « presque impénétrables » aux « guys next-door » de la chanson française, qui rendent leur mal-être « très palpable, tout direct ». Il s’interroge aussi sur la place laissée aux artistes aujourd’hui : « soit on joue le jeu des quinze secondes de TikTok, soit on fait place nette de tout, et qu’est-ce qui reste de l’artiste ? », il dit n’avoir « pas le choix ».

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Georges de La Tour, Picasso, et un banquet

Son univers visuel s’appuie aussi sur des références picturales. À Metz, Fawn a fréquenté le lycée Georges-de-La-Tour, où les tableaux du peintre étaient partout. « J’étais sensibilisé sans m’en rendre compte, et à l’époque je n’en avais pas grand-chose à faire. » Il en retient le contraste : « Lui, c’est le maître. Il avait inventé ça bien avant qu’on puisse régler des contrastes sur une vidéo ». Pour Café des Anges, un des titres de FUGAMOUR, il part de Guernica, de ce côté « un peu mystique, religieux, qui se passe au milieu du chaos ».

Dans Trop Beau, le banquet lui rappelle les soirées qu’il a pu accompagner au piano. Mais la table a aussi une autre signification symbolique pour lui : « tu es invité à la table, ou tu ne l’es pas, ou tu es au fond à taper sur ton petit bout de bois. À quel moment j’appartiens au truc ? »

 

FUGAMOUR, aussi une ligne de vêtements

Tout part toujours du piano : « Il y a ce moment de vérité où tu as créé un morceau qui te parle, et où tu te sens assez à l’aise pour le mettre ailleurs que dans ta chambre ». La ligne FUGAMOUR naît d’une discussion avec ses petites sœurs, de son regard de « grand frère protecteur » et d’un constat : « Tant que tu ne t’engages pas, il n’y a rien qui naît. Tout le monde cherche cette proximité, mais sans l’engagement ». Quand il y revient des mois plus tard, il y découvre « un univers complet », avec ses références visuelles et ses textures.

Le noir occupe une place importante dans la garde-robe de Fawn. Il y voit « une stature, une solennité, quelque chose d’apaisé, de captivant », une « safe place où il n’y a pas trop d’infos ». Il déteste les gros logos : « On paye pour la pub qu’on fait aux gens ». Pour sa première capsule, Fawn part sur du coton, du simili-cuir, du denim avec notamment un jean bootcut. Il imagine des pièces dans un esprit « un peu parisien, mondain, décadent », en référence à Pigalle. Il cite en inspiration le défilé de Matières Fécales place de la République. Sa veste emblématique s’appellera le 2.11, en référence à La Boule Noire du 11 février, « la première fois qu’elle a existé en lumière ». Le travail se fait avec un atelier de Montrouge, sans stock : « Je ne vais pas sortir 500 vestes en espérant que les gens les achètent ». La pièce est créée à la demande, avec le textile le plus responsable possible. « Pour moi, c’était impossible d’avoir du cuir animal. »

Pour Fawn, faire des vêtements n’a rien d’incompatible avec la musique : « Il y a plein de gens qui ont fait de la musique parce que c’était cool. Les musiciens aussi peuvent aller chercher ailleurs et ça peut donner lieu à des événements sympas ». Les prototypes ne sont pas encore prêts, et il le regrette : « J’aurais adoré en avoir à montrer ce soir. On est encore en train de travailler ».

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FUGAMOUR PIECE06 Two Eleven crédit @stanct

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Le merchandising lui a demandé un peu plus de réflexion. Au départ, il voulait séparer les vêtements de la musique : « Au début, je me suis dit non, je veux que ce soit deux choses complètement différentes ». Puis il s’est ravisé : « En fait, tu vas sortir des t-shirts. Tu peux très bien faire une gamme un peu en dessous. Parce qu’on travaille sur des textiles quand même assez nobles. J’ai envie que ça reste accessible, mais sans être trop… » La phrase reste en suspens. Quand vous lui suggérez de produire ce merch dans le même atelier que la capsule, il répond : « Donc oui, si, si, ça sera carrément dans la démarche ».

Pour la suite, Fawn préfère rester ouvert : « J’ai plein d’idées. Je me dis : jusqu’où on peut aller avec ça ? Mais c’est trop cool, j’apprécie ».

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FUGAMOUR, A Motion Picture est disponible via Fugamour Records.

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Texte Lionel-Fabrice Chassaing

Image de couverture Ruby Okoro

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