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La mode avance rarement en ligne droite. Elle progresse par vagues, par reflux, par contradictions silencieuses. À l’heure où les campagnes célèbrent la pluralité des corps et des identités, certaines images semblent pourtant convoquer des imaginaires d’un autre temps. La récente campagne Homme de Dolce & Gabbana cristallise cette tension : dans la même industrie qui revendique l’inclusivité comme étendard, persistent des représentations qui interrogent notre rapport au pouvoir, au regard et à l’altérité. Comment expliquer qu’une époque puisse produire, simultanément, des images d’émancipation et des esthétiques de domination ? Plus qu’un faux pas isolé, c’est peut-être le symptôme d’une mode traversée par sa propre dualité.
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Pendant longtemps, la mode s’est raconté comme un mouvement d’avant-garde. Toujours en avance, toujours plus audacieuse, toujours plus libre. Ces dernières années, elle s’est surtout présentée comme inclusive. Les podiums se sont ouverts, les campagnes ont élargi leurs castings, les narrations se sont enrichies de visages longtemps restés en marge.
Des maisons comme Gucci, Valentino ou encore Balenciaga ont multiplié les représentations de corps pluriels, d’identités fluides, et surtout de beautés non normées. Aujourd’hui la diversité s’est imposée comme une esthétique autant qu’un positionnement. Mais le progrès en ce qui concerne la mode n’est jamais linéaire. Il est stratégique. Il épouse les mouvements sociaux, il dialogue avec eux. L’inclusivité est devenue un langage visuel identifiable : diversité de carnations, mixité générationnelle, pluralité des genres.
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Mais c’est là que la tension commence
Parce que lorsque l’inclusion devient un code, elle peut aussi devenir un décor. Une grammaire maîtrisée certes, mais aussi industrialisée. La question n’est alors plus seulement qui est représenté, mais dans quelles conditions, et par qui.
L’industrie aime parler d’évolution. Pourtant, au même moment, certaines campagnes s’appuient encore sur des codes visuels hérités du passé. La coexistence de ces deux dynamiques révèle une réalité moins confortable : la mode ne traverse pas une révolution homogène, mais une lutte interne. Ce n’est pas un retour en arrière. Ce n’est pas non plus une marche triomphale vers le progrès.
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Notre époque est fracturée
Et c’est précisément dans cette fracture que la dernière campagne Homme de Dolce & Gabbana prend sens. Non pas comme un accident isolé, mais comme l’expression d’un imaginaire qui résiste, malgré le vernis contemporain avec lequel on cache la misère.
Une image n’est jamais innocente. C’est elle qui distribue les rôles et hiérarchise les corps. Elle décide qui regarde et qui est regardé. Qui doit occuper le centre et qui devient le décor.
Dans la dernière campagne Homme de Dolce & Gabbana The Portrait of A Man, ce n’est pas seulement le casting qui interroge, c’est la mise en scène. La construction du cadre. La manière dont les corps coexistent dans l’image. Le luxe italien a toujours travaillé une esthétique de la domination : virilité exacerbée, théâtralité baroque, sensualité dramatique qui tend parfois vers la misogynie. Mais lorsque ces codes rencontrent des dynamiques raciales implicites, la tension devient politique. Le pouvoir circule dans la posture. Dans la verticalité d’un corps. Dans la lumière qui caresse l’un et assombrit l’autre.
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Ce que révèle cette campagne, ce n’est pas seulement une maladresse. C’est un imaginaire. Un imaginaire où certains corps incarnent l’autorité, le désir, la centralité tandis que d’autres gravitent autour, silencieux, périphériques, utilitaires. La mode produit des fantasmes. Elle stylise le monde. Mais elle le stylise à partir d’héritages culturels précis. Et certains de ces héritages sont traversés par l’histoire coloniale, par des représentations hiérarchisées du masculin et de l’altérité.
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Ce qui dérange n’est donc pas seulement l’image en elle-même
C’est ce qu’elle réactive en nous. Parce qu’au moment même où l’industrie proclame l’inclusivité comme valeur cardinale, cette campagne semble rappeler qu’inclure ne signifie pas nécessairement redistribuer le pouvoir symbolique. La diversité a beau être visible, elle n’est pas pour autant souveraine.
Et c’est là que la dualité devient vertigineuse : dans la même saison, certaines maisons travaillent à déconstruire les masculinités dominantes, à brouiller les frontières, et d’autres à proposer des récits plus horizontaux. La question n’est plus simplement : qui est présent ? Mais : qui possède le récit ?
Nous vivons une époque qui veut tout contenir. La réparation et la nostalgie. Le progrès et le fantasme d’un ordre ancien. D’un côté, l’inclusivité est devenue une valeur marchande. Elle répond à une demande générationnelle et à une conscience politique accrue. Les campagnes essaient d’être plus inclusives et de refléter la diversité des personnes. Les maisons surveillent leur langage, réajustent leurs narrations, intègrent des consultants culturels.
De l’autre, le luxe reste profondément attaché à une mythologie du pouvoir et de l’exclusivité. À une idée de la domination, du prestige, de la centralité occidentale. Certaines esthétiques continuent de puiser dans des imaginaires où la hiérarchie n’est pas déconstruite, mais stylisée.
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Cette coexistence n’est pas accidentelle. Elle est structurelle
Car le luxe vend certes du rêve, mais il vend aussi de l’ordre. Il rassure autant qu’il provoque. Et dans un monde instable, certaines images de puissance traditionnelle trouvent encore un écho consciemment ou non. La campagne Homme de Dolce & Gabbana ne surgit donc pas dans un vide idéologique. Elle s’inscrit dans cette tension globale : une industrie qui veut évoluer sans renoncer totalement à ses récits fondateurs.
La question devient alors plus large que la polémique. Peut-on vraiment parler d’évolution si les imaginaires de pouvoir restent intacts ? L’inclusion peut-elle être authentique sans redistribution symbolique ? Et surtout : qui décide de ce que signifie « progresser » ?
La mode n’est pas schizophrène. Elle est traversée. Traversée par des forces contraires, par des héritages lourds, par des stratégies économiques et des aspirations sincères qui ne cohabitent pas toujours harmonieusement. Ce qui rend cette époque fascinante et inquiétante c’est précisément cette simultanéité. On assiste aujourd’hui à une bataille culturelle interne au sein même de l’image. Peut-être que la vraie évolution ne réside pas uniquement dans le casting ou dans les slogans. Peut-être qu’elle commence dans la manière dont une image distribue le pouvoir, dans la manière dont elle met en scène l’altérité sans la subordonner.
La polémique autour de Dolce & Gabbana n’est pas qu’un scandale de plus dans le cycle médiatique. Elle est un révélateur. Elle montre que l’inclusivité ne peut pas être une surface. Elle doit être avant tout une structure. À l’ère des images infinies, chaque campagne participe à écrire un récit collectif. Et ce récit façonne notre perception du désir, de la beauté, de la masculinité, du pouvoir.
La mode avance par vagues, disions-nous. Certaines nettoient. D’autres ramènent à la surface des sédiments que l’on croyait dissous. La question n’est donc pas de savoir si l’industrie change. Elle change, incontestablement. La véritable question c’est : vers quoi ?
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Texte Hanaé Mamoum
Image de couverture Anthony Vacarello chez YSL Women SS25, @Gray Sorrenti
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