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Durant des années, la mode a semblé vouloir faire sa révolution. Les podiums se sont ouverts à davantage de diversité. Les marques ont multiplié les discours sur l’inclusivité. Le body positivity est passé des marges aux campagnes publicitaires. Les corps, enfin, semblaient pouvoir exister autrement que sous le prisme d’un idéal unique.
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Du moins, c’est ce que l’on croyait.
Car depuis quelques saisons, un sentiment étrange s’installe. Celui d’un retour en arrière. Les silhouettes se ressemblent de nouveau. Les corps s’affinent. Les hanches disparaissent. Les bras se rétrécissent. La minceur extrême, que l’on pensait reléguée aux années heroin chic, réapparaît progressivement dans l’imaginaire visuel de la mode. Le phénomène est suffisamment visible pour susciter l’inquiétude. Suffisamment subtil aussi pour rester difficile à nommer.
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Et c’est sans doute là que réside le problème.
Car la mode adore les retours. Elle recycle les coupes, les couleurs, les références culturelles. Mais lorsqu’elle rejoue certains standards corporels, il ne s’agit plus seulement d’une tendance. Derrière le vêtement, il y a toujours un corps. Derrière le corps, il y a toujours une hiérarchie. La question n’est donc pas de savoir si les mannequins sont plus minces qu’hier. La question est de comprendre pourquoi cette silhouette revient précisément maintenant.
Depuis une décennie, l’industrie multiplie les prises de parole sur la représentation. Pourtant, entre les discours et les images, un décalage persiste. La diversité est devenue un langage. La minceur, elle, semble rester une valeur refuge. Comme si l’industrie avait accepté la coexistence des corps sans jamais réellement renoncer à sa préférence. Être visible n’est pas la même chose qu’être désiré.
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Voilà peut-être la véritable limite des avancées de ces dernières années. Certes, davantage de morphologies ont accédé à l’espace médiatique. Mais quels corps continuent d’incarner le luxe ? Quels corps continuent d’être associés à l’élégance, à la sophistication, au prestige ?
À observer certaines campagnes ou certains podiums récents, la réponse semble moins évidente qu’on voudrait le croire.
Attention toutefois à ne pas reproduire le mécanisme même que l’on prétend dénoncer. Interroger le retour de la minceur comme idéal dominant ne signifie pas critiquer les femmes minces. Pas plus que remettre en question l’omniprésence d’un certain type de silhouette ne devrait ouvrir la porte aux commentaires sur le corps des personnes qui l’incarnent.
Les réactions suscitées ces derniers mois par l’apparence d’Ariana Grande en témoignent. Alors que de nombreux internautes s’inquiètent de sa perte de poids, le débat glisse parfois vers une forme de surveillance collective du corps féminin. Or le problème n’a jamais été qu’une femme soit mince. Le problème apparaît lorsqu’un seul type de corps est érigé en référence dominante, au détriment de tous les autres.
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C’est d’ailleurs l’un des paradoxes de ces discussions : vouloir lutter contre les injonctions corporelles en produisant de nouvelles injonctions. Car remplacer la glorification d’un idéal par la stigmatisation d’un autre ne constitue pas un progrès. La question n’est pas de savoir quels corps devraient exister, mais pourquoi certains continuent d’occuper une place privilégiée dans l’imaginaire de la mode.
Le paradoxe est fascinant. Jamais la mode n’a autant parlé d’inclusivité. Jamais elle n’a autant revendiqué sa volonté de représenter le réel. Pourtant, au moment de construire ses fantasmes, elle semble régulièrement revenir aux mêmes silhouettes.
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Comme si l’industrie oscillait en permanence entre deux récits.
D’un côté, celui de la diversité. De l’autre, celui de la désirabilité.
Et les deux ne coïncident pas toujours. Cette tension raconte peut-être quelque chose de plus large sur notre époque. Le retour de la minceur intervient dans un contexte marqué par l’obsession de l’optimisation. Corps performants. Routines millimétrées. Contrôle permanent de soi. Les réseaux sociaux regorgent de contenus consacrés à l’amélioration du corps, à sa transformation, à sa discipline. Les interrogations se sont d’ailleurs multipliées à l’issue des dernières Fashion Weeks. Chez Saint Laurent, Anthony Vaccarello continue de faire défiler des silhouettes longilignes et presque irréelles, héritières directes d’un certain fantasme de la mode.
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Chez Miu Miu, les corps adolescents, les jambes interminables et les tailles toujours plus fines dominent encore largement l’imaginaire de la marque la plus influente de sa génération. Pris isolément, aucun de ces choix n’a rien de problématique. Après tout, la mode a toujours reposé sur une vision, un fantasme, une exagération du réel.
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Mais c’est précisément là que réside le paradoxe. Alors que l’industrie n’a jamais autant revendiqué sa volonté de représenter tous les corps, certaines des images les plus désirables, les plus partagées et les plus influentes continuent d’être associées à une silhouette extrêmement mince. Comme si la diversité était devenue une valeur à défendre tandis que la minceur demeurait, elle, une valeur à aspirer.
Cette obsession contemporaine du contrôle ne concerne d’ailleurs pas uniquement l’individu. Elle semble également traverser les imaginaires collectifs.
Cette évolution s’inscrit également dans un contexte politique plus large. Un peu partout dans le monde occidental, les discours conservateurs regagnent du terrain. Les questions liées au genre, au corps ou à l’identité font l’objet de débats de plus en plus polarisés, tandis que certains mouvements réactionnaires revendiquent un retour à des normes jugées plus « traditionnelles ». La mode n’évolue jamais en vase clos. Si elle aime se présenter comme un espace d’avant-garde, elle reste profondément influencée par les tensions qui traversent la société. Or l’histoire montre que les périodes de crispation politique s’accompagnent souvent d’un durcissement des normes, notamment lorsqu’il s’agit du corps. Il serait excessif d’établir un lien direct entre la progression de certaines idéologies et le retour de la minceur comme idéal dominant. En revanche, il est difficile d’ignorer que ces phénomènes émergent dans un même climat culturel : celui d’un regain de contrôle, de normalisation et de hiérarchisation des corps. Comme si, derrière le retour d’une silhouette, se dessinait aussi le retour d’une certaine vision de l’ordre.
Dans ce paysage, la minceur cesse d’être uniquement une caractéristique physique. Elle redevient un symbole. Celui de la maîtrise. Celui de la rigueur. Celui de la capacité à se conformer à un idéal.
Or c’est précisément ce que le body positivity était venu interroger.
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En ce sens, le retour de certaines silhouettes n’est pas anodin. Il ne marque pas simplement le retour d’une esthétique. Il révèle la fragilité des progrès que l’on croyait acquis.
Car les vieux démons de la mode n’ont jamais vraiment disparu. Ils ont simplement appris à parler le langage du progrès. Et c’est peut-être ce qui les rend aujourd’hui plus difficiles à identifier.
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Texte Hanaé Mamoum
Image de mise en avant Dennis Leupold / Courtesy of Savage X Fenty
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