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Fin de tournée européenne. Malcolm Todd a peu dormi. La nuit a été courte, les interviews senchaînent, les mêmes questions reviennent, encore et encore. On sent la fatigue, lusure polie de celui qui répond trop souvent, trop calmement, trop bien. 

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Il est juste épuisé. Il écoute, il répond, il fait le travail. Puis, dès qu’on évoque son Instagram, celui qu’il a depuis nettoyé à l’aube de son nouveau single Breathe, titre sensuel indie pop, quelque chose se relâche. Le ton change imperceptiblement. Comme si parler de ces images, de ces blagues, de ces gestes instinctifs lui permettait enfin de respirer. Là, Malcolm Todd cesse d’être un artiste en promotion. Il redevient lui‑même.

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Poster sans règles

« Call Me By Your Name, première photo sur mon Instagram. » Pas de stratégie, pas de storytelling prémédité. « Oui, c’était juste un moment dans le temps. » Malcolm Todd ne théorise pas son image. Il regarde un film, il est en vacances d’été, « jai pris une photo, je lai postée parce quil ny a pas de règles ». L’anti‑manuel du branding, version instinctive.

Dès le départ, tout est là : la sincérité et cette façon de ne jamais verrouiller le sens. Il parle de Timothée Chalamet comme on parle d’un crush adolescent « je me suis dit : Ce type est canon” »  mais surtout comme d’un compagnon de route imaginaire, vu « depuis son premier film jusqu’à toute sa carrière ». Malcom observe, s’attache. Il regarde le monde et s’y projette déjà, sans distance ironique… du moins pas encore.

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L’art de la blague comme sabotage

Puis vient la blague, volontairement absurde : une fausse famille trouvée sur Internet, un corps de centaure plus musclé que le sien. Une manière de court‑circuiter toute lecture trop sérieuse. « C’était une blague que javais faite. Je pense que je me considérais comme un farceur à l’époque du lycée. » La photo de famille ? « Une famille blanche tout à fait ordinaire. Et ce nest même pas ma vraie famille. » Le mensonge est assumé. Il joue avec l’idée de représentation, avec ce qu’Internet attend de vous. « On dirait une famille américaine blanche classique tirée dInternet. Et j’ai juste dit que c’était une photo de mes vacances. »

Et au centre de ce jeu : lui, en centaure. « Une autre blague. On dirait une version plus musclée de moi‑même. Je lai juste mise en ligne parce quil ny a pas de règles sur Instagram. On peut faire à peu près tout ce quon veut. C’est hilarant. »

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Ne pas plaisanter avec le travail

Chez Malcolm Todd, le sérieux passe toujours par le rire. Et le rire n’annule jamais la lucidité. « Il ne faut pas prendre les choses trop au sérieux. » Mais attention : ne pas prendre les choses trop au sérieux ne veut pas dire faire les choses à moitié.

Quand il parle de travail, le ton change. Le blagueur disparaît, l’artisan apparaît. Il raconte la rencontre avec Aidan Cullen, photographe et réalisateur comme une évidence simple : « Nous sommes allés prendre le petit‑déjeuner un jour ». Le romantisme du détail quotidien, encore. Mais derrière, une vraie fatigue créative : « Je moccupais beaucoup de ma propre direction artistique, et cest beaucoup de travail. Il vaut mieux travailler avec quelqu’un qui vous aide à alléger cette charge et vous soutienne dans cette tâche ». Malcom ne joue pas au génie désinvolte. Il admet la charge, la nécessité de s’entourer. « Il est très doué pour sassurer que je suis à laise avec tout et que mes idées sont prises en compte. »

Avant ça, il y avait le système D : « Nous avions environ 1 000 dollars pour tourner une vidéo ». Et le souvenir reste sacré. « C’était les meilleurs moments de ma vie. » Pas par nostalgie, mais parce que tout était encore possible, sans enjeu autre que l’envie.

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©Malcolm Todd/Columbia/Sony

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Être sa propre entreprise

Puis il y a l’argent. Sujet tabou chez beaucoup d’artistes. Pas chez lui. « Oui, jai ma propre entreprise. Je suis un homme daffaires, pas un homme daffaires. » Une référence directe à Jay‑Z pour expliquer qu’il n’est pas un patron détaché, mais l’artiste au centre de sa propre entreprise. « Quand je pars en tournée et que j’organise ces spectacles, tout cela relève de mon entreprise. Évidemment, je paie mes employés et tout ça, mais c’est moi qui investis l’argent pour monter le spectacle, installer les amplis sur scène et prendre le bus pour m’y rendre. » La musique comme entreprise concrète. « Cest 100 % mon affaire. » Et derrière, une projection touchante : « payer les études de mes enfants  acheter cette maison  subvenir aux besoins de ma famille ».

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Contre le mythe de l’explosion

Malcolm Todd n’idéalise pas la viralité. Il la démonte calmement. TikTok ? Oui, mais. « Il y a certainement des avantages et des inconvénients à devenir viral. » Il insiste : « Parfois, si ça arrive trop vite, vous navez pas les bases nécessaires pour maintenir cette dynamique ». Il refuse le mythe de l’explosion miracle. Lui préfère la lente montée, imparfaite. « Je le fais depuis quelques années et j’ai connu des moments viraux. Rien qui mait propulsé aux Grammys. » Et il en sourit.

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Écrire beaucoup, vivre maintenant

La prolixité, en revanche, il l’assume. « Jai sorti environ 50 chansons jusqu’à présent. » Trop ? Peut‑être. Mais il cite les Beatles, il parle d’écriture comme d’un plaisir. « Sasseoir et écrire une chanson parce que vous êtes auteur‑compositeur, cest amusant et cest un cadeau. » Chez lui, la création n’est pas sacrée, elle est quotidienne. Ses chansons parlent de « grandir et de confusion ». Normal, dit‑il. « Je ne suis quun gamin. » Il écrit ce qu’il vit, sans filtre, sans posture. Parfois triste sur un rythme joyeux. « Cest une dichotomie assez drôle. » L’ironie revient toujours comme respiration.

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Le rock est une affaire de corps

Sur scène, même ambivalence. Il aime les concerts, tous. Mais il râle. Les petits clubs ? « Cest un peu étroit, nous sommes cinq membres dans le groupe, et parfois, physiquement, ça semble un peu petit. Le public est trop près. Ils ont les coudes sur la scène. Et je suis grand, tu vois, donc c’est drôle de passer d’une salle de 3 000 personnes à une salle de 400 personnes pendant une semaine. Mais quoi qu’il en soit, un concert avec des gens qui aiment ta musique, c’est génial. En fin de compte, un concert est un concert, et j’adore ça. » C’est dit avec humour, mais aussi avec un corps qui existe, qui prend de la place. « Je suis grand. » Rien de théorique : le rock est physique.

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Malcolm Todd-Paris 2025 ©LFC

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S’habiller comme on se raconte

Et puis il y a la mode. Pas comme surface, mais comme continuité. « Jai toujours aimé mhabiller. Les vêtements sont l’un des grands plaisirs de la vie quotidienne, tu sais, juste le fait de les aimer. » S’habiller pour se sentir bien, pour se dire quelque chose à soi avant de le dire aux autres. « Vous vous exprimez à travers vos vêtements et vous incitez quelqu’un qui ne vous entendra peut-être jamais parler à essayer de se faire une opinion sur vous, et vous en êtes fier. » Il assume aussi le luxe, une fois l’argent gagné. « Je ne voulais pas que quelquun dautre machète quelque chose daussi cher. Car à quoi bon l’avoir si vous n’avez pas mérité. » La réussite doit se mériter, même dans le vêtement. Balenciaga, Maison Margiela : pas des trophées, mais des marqueurs personnels.

Au fond, Malcolm Todd ne choisit jamais entre sérieux et dérision. Il refuse le clivage. Il avance avec ses contradictions, ses blagues, ses doutes, son travail acharné. « Jessaie simplement d’être moi‑même. »
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Breathe est disponible via Malcolm Todd/Columbia/Sony.

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Texte Lionel-Fabrice Chassaing

Image de couverture ©Malcolm Todd/Columbia/Sony

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Remerciements : Sony, Picthfork Music Festival Paris, Super ! et Ugo Bon Travail.