/

Pionnière de l’upcycling bien avant son institutionnalisation, elle défend une mode comme acte politique, social et profondément humain. Entre mémoire personnelle, engagement et lucidité sur les contradictions du système, la créatrice Sakina M’sa revient sur un parcours construit à contre-courant et sur sa conviction que le vêtement peut encore réparer, relier et transformer. Rencontre.

/

/

Vous avez commencé à travailler exclusivement en upcycling bien avant que l’économie circulaire ne devienne désirable. Est-ce que vous vous êtes sentie seule ?

Oui, ça a été une période très dure. Être entrepreneur, c’est déjà difficile. Mais quand tu es une femme issue des quartiers, que tu veux faire de la mode, et en plus de l’upcycling – un mot que personne ne connaissait – on ne te prend pas au sérieux. Je voyais les gens lever les yeux au ciel. Mais je savais que pour être dans l’innovation, il faut être porté par quelque chose de plus fort que soi. J’adore la mode, mais telle qu’elle existe aujourd’hui, elle est d’une violence incroyable. On arrive aux limites de l’entendable. C’est ça qui m’a permis de tenir. Je me disais qu’à un moment donné, les choses allaient changer.

/

@collective_parade

/

Le fait d’être une femme racisée a-t-il été une barrière ?

C’est fou ce que je vais vous dire. Si vous m’aviez posé cette question il y a cinq ans, j’aurais dit non. Je pense que j’aurais dit non par fierté, une espèce de fierté mal placée, mais aussi parce qu’on vient d’endroits où notre patrimoine c’est pas grand-chose. Moi, j’avais des amis qui avaient un patrimoine, une maison. Le notre, c’est la dignité. Donc je ne voulais pas le montrer, je n’y croyais même pas. Aujourd’hui, je l’assume : bien sûr ça a été difficile. Je peux te donner un exemple : le même projet porté par des hommes qui viennent d’un autre milieu social, eux, leur premier stage, ce n’est pas à « la School of Life », c’est dans les grands groupes de luxe. La première fois qu’ils montent une entreprise, ils ne pensent même pas à faire une levée de fonds parce qu’ils ont papa, maman et toute la famille qui ont non seulement les moyens mais qui ont aussi un réseau. Ils vont beaucoup plus vite. Ils ont du talent, mais ils vont aussi beaucoup plus vite parce qu’ils étaient déjà en haut de la marche, là où toi tu dois monter toutes les marches avant d’arriver à un certain niveau. On n’est pas aux États-Unis, ce n’est pas aussi facile.

/

À quel moment l’upcycling est-il devenu un engagement politique ?

C’est devenu politique parce qu’à un moment donné, c’était une question de manger. Manger, c’est politique. Quand des acheteurs viennent voir ta collection, te regardent avec condescendance et décident de ne pas acheter, tu ne manges pas. Tes salariés non plus. Là, ça devient politique. Je disais aux acheteurs : quand vous soutenez une marque comme la notre, c’est un acte politique, parce que ça veut dire que vous voulez changer les choses. Je comprends aussi leur position : quand tu es acheteur, tu es obligé d’acheter des marques connues, parce que tu es sûr que tout le monde va les acheter. Mais c’est aussi politique parce qu’on parle de pauvreté. Jusqu’à présent, les gens qui récupéraient les anciens stocks venaient souvent d’un autre milieu social. Pour moi, c’est aussi une manière de parler d’où je viens. J’ai commencé à récupérer des vieux vêtements parce que chez nous, on refaisait de la cuisine avec les restes pour pouvoir manger. C’est une culture de vie. Mais pour moi, c’est d’abord un engagement politique.

/

Aujourd’hui, toutes les marques parlent de circularité. Comment distinguer l’engagement réel du greenwashing ?

Par l’action. Toutes les marques parlent de circularité. Mais il faut le faire, et c’est difficile. Cela implique de transformer tout un écosystème, de renoncer à des modèles établis. Ce que je dis aux grandes maisons, c’est : commencez. Travaillez avec des marques comme les nôtres. Testez. Transformez progressivement, tout ne peut pas se faire en une fois.

/

« Moi, je crée comme une paysanne ou comme une mère de famille. J’ouvre mon frigo, je regarde ce que j’ai, et je fabrique avec. »

/

Créer à partir de matières existantes est-il une contrainte ou une libération ?

C’est une libération. Je pense que certains créateurs sont enfermés dans une logique d’abondance infinie. Ils avaient besoin d’un tissu précis, puis d’un autre, puis d’un autre. Moi, je crée comme une paysanne ou comme une mère de famille. J’ouvre mon frigo, je regarde ce que j’ai, et je fabrique avec.

/

Est-ce la matière qui guide le dessin ?

Oui. La matière gagne toujours. Il y a le tombé, la vibration, la vie du vêtement. Un dessin seul reste figé. La matière, elle, est vivante.

/

Sakina Msa

/

Si vous pouviez changer une chose dans l’industrie de la mode ?

Le gaspillage. Textile et humain. Il y a trop de violence dans les rythmes imposés, trop de burnout, trop de déconnexion entre création et réalité humaine. Il faut remettre l’humain et l’environnement au centre.

/

La mode peut-elle réparer ?

Oui. La mode répare. Un vêtement peut réparer. Aujourd’hui, on voit de plus en plus de garçons porter des vêtements dits féminins, et inversement. Ça répare des choses. Quand tu te sens différent, le vêtement peut être une première manière de te réparer, de te reconstruire.

/

Que permet concrètement la couture pour les personnes en insertion ?

La couture redonne de l’estime de soi. Quand tu n’as pas travaillé pendant des années et que ton CV a un trou, on ne te donne pas ta chance. Nous, on s’en fiche. Si tu as un savoir-faire, tu travailles. L’insertion est un sas de survie. Ça répare l’estime de soi. Et ensuite, tout revient.

/

Quel conseil donneriez-vous à un jeune créateur engagé qui a peur de ne pas être rentable ?

La question de la rentabilité existe partout. Mais la mode, c’est d’abord le désir. Il faut créer un produit désirable. Le vrai problème aujourd’hui, c’est le coût. La mode de qualité coûte cher. On vit dans une société du court terme. On achète, on jette. Avant, les vêtements duraient longtemps. Ils étaient accessibles et durables. Aujourd’hui, on a créé un système où respecter la planète semble réservé aux riches. C’est un vrai problème. Alors il faut produire moins mais mieux.

/

Êtes-vous optimiste pour la mode de demain ?

Oui. Je suis une éternelle optimiste. Malgré les crises, il existe des personnes qui inventent de nouveaux modèles, qui créent des alternatives. Il y a de l’espoir.

/

Quel est le vêtement le plus politique que vous ayez créé ?

Après le Rana Plaza, j’ai arrêté de produire normalement. Je n’ai créé que des sweats et des t-shirts éco-conçus avec des messages écoféministes. Parce que ce sont les vêtements les plus démocratiques : tout le monde en porte. C’était un acte politique.

/

Atelier M/SA –  @jeanchristophemoine

/

Quelle est la chose la plus difficile dans l’engagement ?

L’argent. S’engager, c’est renoncer à certaines sécurités. Mais c’est aussi participer à un changement de paradigme. J’ai créé une marque avec tout ce que je n’avais pas.

/

Quelle idée reçue sur l’upcycling souhaitez-vous déconstruire ?

L’idée que ce n’est ni désirable, ni viable. Toute innovation commence par l’expérimentation. Et ces expérimentations ont ouvert la voie.

/

Face à une industrie qui produit toujours plus, elle continue de transformer l’existant. Comme un geste de mémoire autant que de résistance, son travail rappelle que créer peut encore être un acte de réparation – intime, social et politique.

/

/

Texte Hanaé Mamoum

Image en couverture Droits réservés

/

/