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À première vue, on pense assister à un défilé, certes décalé, mais rien de plus. Puis l’œil trébuche. Quelque chose résiste à la lecture habituelle de la mode. Les silhouettes ne se lisent pas comme des vêtements, mais comme des présences. Des corps traversés par une matière qui semble à la fois étrangère et intime. Lors de la PFW Haute-Couture, Charlie Le Mindu signe son retour après dix ans d’absence avec SKINS. Le titre agit comme une clé de lecture littérale : ici, le vêtement n’habille pas la peau, il la prolonge, il la remplace presque. Cette peau nouvelle est faite de cheveux humains.

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@charlielemindu

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La peau comme point de départ

Très vite, on comprend que le cheveu n’est ni un ornement ni une perruque spectaculaire destinée à théâtraliser la silhouette. Il est le textile lui-même, la trame, la couture, l’ossature. Les mèches sont tissées, nouées, construites avec la rigueur d’un atelier de couture, mais la matière est chargée d’une mémoire invisible, change entièrement la perception du geste. On ne regarde plus un tissu qui tombe sur un corps : on observe une architecture capillaire qui tient debout grâce à lui, qui vit avec lui, qui bouge avec lui. Le vêtement devient une construction vivante. Ici rien n’est choisi au hasard. En effet après avoir fait le tour du monde pour sourcer ces cheveux de manière éthique, Le Mindu les a méticuleusement choisi se rapprochant le plus possible de la nature des cheveux de chaque mannequins.

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@charlielemindu

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@charlielemindu

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Ce qui trouble davantage encore, c’est la présence des visages. Contrairement à certaines de ses propositions passées où l’identité disparaissait sous la matière, les modèles sont ici parfaitement visibles. On distingue les regards, la peau, les expressions. Et pourtant, cette visibilité n’apporte aucun apaisement. Elle accentue le malaise. Les visages coexistent avec cette masse de cheveux qui semble parfois les envahir, les prolonger, les absorber. Le corps n’est pas masqué ; il est comme pris au piège dans une matière qui lui ressemble trop pour rester neutre.

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@charlielemindu

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@charlielemindu

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Tisser l’humain

Les mannequins ne défilent pas vraiment, ils avancent lentement, comme si la matière imposait son propre rythme, son propre poids. On ne sait plus très bien si l’on assiste à un passage de silhouettes ou à une performance de sculptures vivantes. Charlie Le Mindu ne fait pas marcher des vêtements sur un podium ; il met en mouvement des formes hybrides, qui brouillent la frontière entre l’humain et ce qui le recouvre.

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@charlielemindu

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Le choix du cheveu comme matière première n’a rien d’anodin. Le cheveu est l’un des marqueurs les plus puissants de l’identité humaine. Il est culturel, souvent politique. Le transformer en vêtement, c’est renverser totalement sa fonction. Ce qui pousse sur nous devient ce que l’on porte. Ce qui appartient au corps devient une enveloppe extérieure. Cette inversion crée un trouble profond, primitif, comme si l’on assistait à une métamorphose qui échappe aux codes de la mode pour rejoindre quelque chose de plus archaïque.

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@charlielemindu

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@charlielemindu

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Ce rapport frontal au corps ne s’arrête pas à la matière. Pour ce défilé, Charlie Le Mindu a choisi de collaborer à la fois avec Pornhub et Byredo. Deux univers que tout semble opposer, et qui pourtant dialoguent parfaitement avec SKINS. D’un côté, un espace où le corps est regardé, réduit à une surface visible. De l’autre, une maison qui travaille l’invisible, la mémoire, la sensation. Entre les deux, Charlie Le Mindu place le cheveu comme matière charnelle et  sensuelle, qui redonne au corps son volume, sa texture, sa présence réelle. Ce que je trouve particulièrement intéressant ici, c’est une collection qui nous pousse à nous interroger sur la place qu’occupe les cheveux, les poils, la nudité chez la femme. Ce qui faisait office de honte est à présent mis en avant et ça fait du bien.

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@mrqs.jean

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@elhinaid @sallyathenaismoore

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Ressentir plutôt que regarder

Ce défilé ne cherche jamais à séduire. Il ne produit pas de « belles images » destinées à être consommées rapidement. Il demande du temps, une forme d’acceptation du malaise, une attention presque physique. Dans une époque où la mode est souvent pensée pour l’écran et la vitesse de lecture des images, Charlie Le Mindu rappelle qu’elle peut encore être une expérience sensorielle et inconfortable. Il nous rappelle que tous les corps sont beaux, et que les normes qu’elles soient de genre, de sexe, ou de beauté ne nous définissent pas en tan qu’individu.

Avec SKINS, il ne propose pas une collection au sens classique du terme. Il propose une réflexion sur la frontière entre le corps, la matière et l’identité. On ne porte pas ces pièces comme on porterait une robe. On habite une matière qui, d’ordinaire, fait partie de nous. Et c’est là que réside la radicalité de ce retour : rappeler que la couture peut encore être un territoire d’expérimentation où le corps n’est plus un simple support, mais l’origine même du vêtement.

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@mrqs.jean

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Texte Hanaé-Nalova Mamoum

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