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En 2025, le rap français a régné sur l’industrie musicale comme jamais. Boosté par le streaming et stimulé par TikTok, il semble être la nouvelle pop. Mais derrière les hits mainstream, des scènes plus discrètes innovent sans cesse. De Theodora à PRETTY DOLLCORPSE, état des lieux d’un genre en mutation permanente.
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Le rap, roi du business musical
Sur les dix albums les plus vendus en France en 2025, combien sont des albums de rap selon vous ?
C’est simple : dix, selon le SNEP. À l’ère du streaming algorithmique, le rap règne sur l’industrie, porté d’abord par les moins de 25 ans, principaux consommateurs de musique et de rap (cf. étude du CNM). Mais les artistes de la galaxie rap sont légion et leurs propositions incroyablement variées. La partie émergée de l’iceberg, qui remplit les caisses de la SACEM, ne représente qu’une fraction de ce que le rap a à offrir.
On qualifie souvent de « rap mainstream » les artistes qui dominent les charts. Leur musique est calibrée pour une diffusion massive, consommée en flux, sans vraiment challenger l’oreille ni trop remuer par ses paroles. Ça nous évoque des artistes comme Gims, Keblack, Tiakola ou le défunt Werenoi, qui occupent la moitié du Top 10 Albums 2025. Les enfermer dans la catégorie « mainstream » reste une approximation facile : chacun a son style et son talent. Mais ce rap très vendeur est la poule aux œufs d’or de l’alliance stratégique entre les majors, les médias musicaux et les plateformes de streaming, dont les playlists façonnent nos habitudes d’écoute. Les plus influentes étant négociées en détail entre labels et plateformes.
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Le séisme TikTok
Les stars du grand public sont de plus en plus concurrencées par de jeunes artistes propulsés en haut de l’affiche. Depuis TikTok, l’industrie a muté du fait de l’impact brutal des trends. La viralité de certains formats (chorégraphies, concepts courts) provoque des buzz imprévisibles et intenses. Un inconnu peut désormais gagner des millions d’auditeurs en quelques jours si son morceau participe d’une trend.
TikTok est devenu une étape quasi obligatoire du succès. C’est donc le réseau le plus investi par labels et artistes. La liste de celles et ceux qui lui doivent en partie leur notoriété s’allonge chaque semaine. Parmi ces jeunes talents qu’on a beaucoup vus en 2025, citons Theodora, La Mano 1.9, Bilouki ou R2.
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Face à la dictature de la trend, il y a une recette qui devient à force épuisante : multiplier les featurings entre artistes sous les feux de la rampe pour rester visibles. Résultat : plus de 10 % du Top 50 Singles 2024 était composé de ces collaborations stratégiques qui ont une fâcheuse tendance à se ressembler et à manquer d’âme.
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La fin du consensus
Si le rap mainstream reste un mastodonte, il rassemble moins qu’autrefois. Diam’s, Booba ou PNL parvenaient à fédérer très largement. Cela semble aujourd’hui presque impossible. Celle qui s’en est le plus approché en 2025 est Theodora. Capable de rapper, de festoyer sur du bouyon ou de nous émouvoir sur un piano-voix hérité de la chanson française, elle réunit des publics qui d’ordinaire se mélangent peu. Son album Mega BBL a ainsi atteint la 4ème place du Top Albums 2025, bien que sa proposition soit originale et surprenante. Bravo à la Boss Lady.
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Le rap peut être vu comme une « nouvelle pop » du fait de son succès et de son accessibilité apparente. Mais c’est une pop éclatée en courants et niches, dont les publics sont souvent enfermés dans leur bulle musicale. Les algorithmes des plateformes et des réseaux nous renvoient vers ce qu’ils perçoivent comme « notre goût » et l’on finit vite à tourner en rond dans une même sphère sonore si l’on n’y prend pas garde.
Mais parfois, une niche radicale propose une musique et des textes si renversants qu’elle brise sa bulle et se fraie brièvement un chemin jusqu’au sommet des charts. Ce fut le cas avec PRETTY DOLLCORPSE en 2025. On y revient plus bas.
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Le rap est-il encore politique ?
On entend souvent que « le rap n’est plus engagé » ou qu’il aurait « perdu son âme » en « cessant d’être politique ». C’est faux à plusieurs titres. Le rap est né comme pratique festive dans les block parties new-yorkaises avant de devenir un moyen de contestation. Il est d’abord lié à la fête, qui peut elle-même être subversive et politique. De plus, le rap conscient et engagé existe toujours. Il faut simplement savoir où regarder et c’est rarement du côté des gros succès.
Si une large frange du rap ne parle pas politique et ne rêve plus de changer le monde, c’est parce que les artistes sont un miroir de notre société désabusée. Comme le dit Luther dans son morceau Alibi (2025) : « Au final j’suis comme tout le monde, j’me dépolitise un peu plus chaque jour en attendant que passe une bombe… »
Mais si l’on cherche des idées et punchlines politiques dans des morceaux de rap, il y en a énormément. Que ce soit chez des artistes installés comme Youssoupha, Abd Al Malik ou Médine, qui prouvent qu’à 40 ou 50 ans on peut encore faire du rap engagé et avoir un succès critique. Mais aussi chez des rappeurs plus niches aux discours antifascistes et/ou anticapitalistes, parmi eux les excellents Nobodylikesbirdie, Costa, Urde ou Serom avec Peaceful Protest (2026). Ironiquement, il arrive parfois que la société du spectacle mette en avant des artistes radicalement anti-système, comme 2L, rappeuse militante qui a failli remporter Nouvelle École.
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Le rap peut être politique de multiples façons. Bien sûr en critiquant les gouvernements, violences policières et inégalités criantes. Mais aussi en regardant ailleurs et en dénonçant la spoliation de pays africains, comme le Congo, par des États et des entreprises, comme le fait Skefré sur Capitaliste 2. Ou encore en racontant les parcours de minorités invisibilisées.
C’est ce qu’ont accompli en 2025 Ptite Soeur et FEMTOGO avec le producteur Neophron sur PRETTY DOLLCORPSE. Ils y abordent les difficultés et douleurs liées à leur identités marginalisées (être une personne trans ou un jeune homosexuel qui grandit en milieu rural) ; mais aussi les abus qu’elle et il ont connus et le travail du sexe. FEMTOGO est le premier rappeur à succès à parler ouvertement de son homosexualité en France. Ptite Soeur est passé d’un mystère de niche à une figure puissante qui a impressionné beaucoup de monde avec sa formidable performance Grünt. Leur œuvre commune, exigeante et radicale, s’est hissée dans le Top 10 des albums la semaine de sa sortie tant elle a fait parler, malgré le rejet du système médiatique revendiqué par Soeur et Femto. Leurs noms sont désormais liés à l’Histoire du rap français.
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Hybridation et évolutions du rap
Le rap a une tendance naturelle à l’hybridation, puisqu’on peut rapper sur n’importe quel sample. Vald, l’une des rares stars du rap qui s’autorise à prendre des risques, l’a montré en 2025. Il a dévoilé la même année un album remix techno de son PANDEMONIUM avec Vladimir Cauchemar et Todiefor, puis l’album MAGNIFICAT, le plus pop de sa carrière, dans lequel il sample Georges Brassens et en fait un remix électro (Jolie fleur). Preuve que l’expérimentation dans le rap a un potentiel infini.
L’hybridation musicale est la grande tendance de 2025. Le « rap/R&B » offre des succès commerciaux (Tiakola, RnBoi, Kulturr) et des succès critiques, comme Les Amants Terribles de Tuerie. L’influence des musiques afro-descendantes a sans conteste dominé l’année : Theodora a puisé dans le bouyon antillais comme dans l’amapiano sudafricain pour ses morceaux. Ino Casablanca s’inspire lui des musiques maghrébines, latines et électroniques pour forger son propre son, qu’il compose lui-même. Chapeau Ino.
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Tous ces raps hybrides qui puisent dans la chanson, la pop, le jazz, l’hyperpop, les musiques électroniques, africaines ou latines naissent dans des niches avant de trouver un public grâce à internet et quelques médias qui privilégient la qualité sur la rentabilité immédiate, comme Grünt, Mosaïque ou Radikal.
En parallèle de cette innovation sonore foisonnante subsiste un rap à l’approche plus traditionnelle : une boucle sonore, un micro et des plumes affûtées. Eux aussi innovent mais par leurs textes, leurs rimes et comment ils les placent sur les instrumentales. Certains rappeurs de la galaxie Southside comme Og Lounis, Le Double et leur ami de la capitale GAL l’incarnent à merveille. Ils peuvent briller grâce aux beatmakers, comme Guydelafonsdal ou LV la prudence, qui leur concoctent des prods saisissantes aux samples minutieusement dénichés.
Les beatmakers/producteurs gagnent en reconnaissance dans l’industrie dernièrement. Les projets où un seul compositeur travaille avec un ou une MC sont de plus en plus fréquents. Ces musiciens talentueux peuvent alors s’exprimer pleinement. L’alchimie entre la prod et le rap n’en est que renforcée par ce travail d’équipe. Ça a donné beaucoup des meilleurs projets rap de 2025 : Mairo avec son frère Hopital sur son excellent premier album LA FIEV ; Neophron avec PRETTY DOLLCORPSE mais aussi FRANCS-TIREURS PARTISANS de FEMTOGO, Hologram Lo’ (beatmaker du groupe 1995) qui s’habitue à travailler avec des rappeurs d’élite : CREAMLAND avec Jungle Jack en 2025, REPLICA 2 avec Huntrill en 2024. Jean Jass a produit le dernier EP de STI, Bootleg. Guydelafonsdal, éminent membre de la nouvelle génération de beatmakers, en a fait une marque de fabrique : produire des projets courts avec un crack du mic à la fois : GAL, Toothpick, Oreall et les rappeurs du Southside.
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L’IA mènera-t-elle la danse en 2026 ?
Difficile de prévoir 2026. Certains annoncent l’essoufflement du rap. Mais le genre est intrinsèquement évolutif. Il se nourrit d’une infinité de sonorités et la manipulation du français n’a pas de limites. Le rap est avant tout une diction, un médium accessible, privilégié par la jeunesse pour s’exprimer. Il paraît peu probable de le voir disparaître bientôt.
La place et l’encadrement de l’IA dans le rap devraient plus nous préoccuper. Jul a déjà diffusé un morceau généré par IA sans prévenir son public ni s’exprimer dessus. Créer des instrumentales ou des clips via IA n’a jamais été aussi simple. C’est tentant pour de jeunes artistes sans moyens mais dangereux pour l’économie des musiciens et créateurs visuels. Enfin, des rappeurs entièrement générés par IA émergent et accumulent des centaines de milliers de vues, comme @Krim2gwer. Il faut le reconnaître : quand elle est bien utilisée et encadrée, l’IA peut créer des œuvres plaisantes, drôles ou pertinentes. Ce qui rend encore plus urgent d’encadrer ces pratiques pour protéger les artistes et sensibiliser le public.
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Texte et image de couverture Antoine Clairefond – Le Rapporteur/
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