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Avant la musique, il y a l’image. Wesley Joseph se décrit comme un « YouTube baby ». Un gamin qui découvre la plateforme et qui comprend immédiatement qu’elle peut devenir un terrain de jeu infini. Un choc fondateur. « Je me souviens de l’époque où YouTube a vu le jour… ou du moins, quand je l’ai découvert. Au début, je mettais en ligne des vidéos tournées avec mon téléphone, puis je me suis procuré cette petite caméra à clapet, celle avec le bouton rouge. »
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Il sourit en racontant comment il détruisait régulièrement l’ordinateur familial. « Je le mettais complètement en pagaille : je corrompais tout en essayant de pirater des logiciels, de télécharger des trucs… » L’été, il imprime des scripts, frappe aux portes du voisinage : « Viens chez moi, j’ai envie de tourner un film, j’ai envie de faire une vidéo pour ma chaîne YouTube… Elles étaient plutôt drôles ».
L’image est son premier langage. « J’ai commencé par le cinéma, c’était mon premier amour. » Cette manière de penser en scènes, en lumières, en mouvements, ne le quittera jamais.
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Premières révélations
La musique arrive comme une seconde révélation. « Je crois que je suis vraiment tombé amoureux de la musique vers 12 ou 13 ans. » Son premier CD acheté avec son propre argent : Gorillaz (2001). « Honnêtement, c’était sûrement juste parce que la pochette avait l’air complètement dingue. Elle m’a tout simplement attiré. Je l’ai écouté et je me suis dit : ‘C’est complètement fou’. » Ce disque lui a ouvert les portes vers MF Doom, Flying Lotus, et des heures passées en ligne à explorer des univers sonores inconnus. « Je passais tout mon temps sur Internet à écouter toutes sortes de musique. J’adorais ça, vraiment, de tout mon cœur. »
Mais la musique était déjà là, bien avant l’adolescence. « Je me souviens avoir reçu un clavier pour Noël. » Avant ça, il n’avait qu’un jouet en plastique qui rendait folle toute la maison. Son père finit par lui acheter un vrai clavier, et il prend quelques cours. « Ca n’a pas vraiment marché… simplement parce que la méthode d’enseignement ne me convenait pas. » Il précise aussitôt : « J’avais juste envie de composer mes propres chansons ».
Ce n’est pas un refus de l’apprentissage : c’est une autre manière d’apprendre. Le clavier devient un laboratoire, un espace où il teste et invente.
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Le déclic : « chasing the feeling »
À l’adolescence, la musique devient une obsession. « Je me souviens m’être senti tellement fort grâce à ce que j’entendais. » Il se demande ce que cela ferait de créer quelque chose qui lui ressemble vraiment. Cette idée le hante. « Je suis devenu obsédé par l’idée de découvrir ce que cela ferait. »
Il commence à piocher des beats sur YouTube, à enregistrer avec un micro à 40 dollars, à tester sa voix. « Je n’aimais même pas ma voix… En fait, j’ai pensé pendant un moment que ma voix était cassée. Ma voix était en train de muer et tout ça… ça ne sonnait pas bien. »
Mais il persiste. « Je vais bosser là-dessus jusqu’à ce que j’arrive à créer quelque chose qui me procure autant de plaisir que la musique qui me fait du bien. »
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Apprendre à produire
Très vite, les beats de YouTube deviennent un frein. « Je voulais un pont… et le beat de YouTube ne me permettait pas d’en avoir un. » Il veut des changements d’accords, des sections, des pauses. Alors il se met à produire. « Les beats sonnaient horriblement. Je savais qu’ils sonnaient mal. » Il en fait des centaines. « Finalement, un beat sur environ 60 était génial. » Il le fait écouter à ses amis : « Yo, écoutez ce beat que j’ai fait, mon premier beat. » Puis il avoue : « Ce n’était pas mon premier beat. C’était plutôt un sur 200 ».
Ce moment change tout. « C’est là que je me suis dit : d’accord… peut-être que je peux me lancer dans les beats. »
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L’évidence électro
Dès ses débuts, l’électronique s’impose naturellement. « Quand j’ai commencé à créer des beats, c’était toujours des synthés, des leads, des sons électroniques… c’est tout simplement ce vers quoi mes oreilles se tournaient. » Sa première véritable session en studio est avec Joy Orbison. « Il a un talent fou. On a composé Ghost lors de notre première session. » Puis suivront A. K. Paul, et Leon Vynehall. « On a travaillé sur plein de morceaux incroyables. Lui aussi, c’est un génie. » Enfin, Nicolas Jaar sur son premier album Forever Ends Someday.
« Il y a des gens dans ce monde avec qui, quand les chemins se croisent, tout prend tout son sens. Et ça arrive toujours au bon moment. » La rencontre avec Jaar est un moment clé. « Il n’avait entendu que deux chansons… mais il a dit : quand je les ai entendues, j’ai su qu’on pourrait faire quelque chose ensemble. Il a joué un rôle tellement essentiel dans cet album… c’est une bénédiction, parce que j’ai grandi en l’écoutant. »
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Écrire pour laisser des traces
L’écriture occupe désormais une place centrale. « J’ai une sorte de réservoir d’idées et de mots qui, quand je les ai écrits, avaient vraiment un sens pour moi. Et ils viennent de choses réelles de ma vie, ou de quelque chose que j’ai remarqué ou ressenti, ou parfois de n’importe quoi qui n’a absolument aucun rapport avec la musique. Et puis, quand la chanson arrive, je passe ce réservoir au crible parce qu’il est en lien avec ce qui s’est passé dans ma vie depuis que j’ai commencé à écrire. Ce sont des bulles temporelles. Et la plupart du temps, quand je fais de la musique, c’est de toute façon le reflet de ce que je ressens ce jour-là, ou le reflet de quelque chose qui mijote depuis un moment. et les paroles s’y accordent tout simplement. »
Il note des phrases, des images, des idées qui n’ont pas encore trouvé leur place. « Il y a des pensées qui me traversent l’esprit au cours d’une journée et qui n’ont pas leur place, mais je les écris quand même. » Mais parfois, ce la ne fonctionne pas avec la musique. « Il y en avait genre trois pour lesquelles je ne trouvais pas les mots. Et puis je suis rentré chez moi et elles m’ont traversé l’esprit une fois rentré, ce qui est tout à fait logique. »
Dans Forever Ends Someday, les lyrics tracent une ligne de vie : l’enfance, les turbulences adolescentes, le présent.
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La voix : une matière à sculpter
Pour cet album, la voix est un instrument à part entière. « Le traitement de la voix a joué un rôle essentiel. Je savais quel ton adopter avant même de commencer. » Il évoque les bandes magnétiques, les variations de hauteur, les textures métalliques, les chœurs grandioses. « J’ai pu utiliser des bandes magnétiques sur certains morceaux, enregistrer tous les chœurs sur bande… et vraiment expérimenter avec ma voix. »
Il dit qu’il n’avait pas les outils pour le faire auparavant. « Je n’avais ni les moyens ni la conscience nécessaires pour façonner la texture de ma voix. » Avec Ben Baptie (The Strokes, Rex Orange County, Little Simz), tout devient clair. « Quand je lui expliquais quelque chose en termes de couleur, il savait exactement ce que je voulais dire. »
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Forever Ends Someday, une vision, un travail collectif
Si Forever Ends Someday porte sa signature, ce n’est pas pour autant un album solitaire. « Je joue tellement de choses sur mes albums… mais c’est toujours moi qui compose une partie, je ne me lâche pas complètement. » Il sourit : « Il y a tellement de musiciens bien meilleurs que moi ». Il cite Harvey Dweller, Tev’n, Al Shux et bien évidemment A. K. Paul. « Ils ont apporté la touche finale, bien mieux que je n’aurais jamais pu le faire. »
Son rôle est ailleurs : « Le clavier… c’est comme ça que je vois la musique dans ma tête. Je la vois comme des notes sur un piano ». Il dirige, sculpte, orchestre. Il recherche la cohérence émotionnelle.
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L’image comme prolongement sonore
Il ne délègue pas l’esthétique : il la construit avec une petite équipe qui le connaît intimement. « Ma copine est Production Designer elle a travaillé sur pratiquement tous mes clips. Zara Asma, sa sœur, est une styliste et créatrice incroyable. Je travaille avec elle depuis le début. » Il est fidèle. « Je garde un cercle assez restreint, parce que beaucoup de gens savent comment je suis. J’aime les détails et j’aime que les choses soient faites d’une certaine manière. Et c’est agréable de construire quelque chose avec des gens qui comprennent ça. On n’a pas besoin de tout dire, car tout est déjà compris. »
Pour lui, l’image n’est pas un décor : c’est une extension de la musique.
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L’instinct plutôt que l’étiquette
« J’adore les fringues, j’adore le design, j’adore les détails et j’adore l’expression. » Pour Wesley, tout commence là : une relation instinctive aux vêtements, débarrassée de toute hiérarchie. « Je porte beaucoup de choses, je mets juste ce qui me plaît, comme ça me plaît. Et si je vois quelque chose, je sais comment je vais le porter ou comment je vais le revisiter, ou pourquoi ça me plaît. »
Il refuse toute lecture statutaire. Porter un sac Gucci n’a rien d’un statement. « Je ne réfléchis pas trop au fait que, par exemple, je porte un sac Gucci en ce moment. C’est parce que j’aime vraiment son design. Ce n’est pas juste parce que c’est Gucci. » Et l’équilibre se fait naturellement : « En même temps, je peux avoir un sac qui coûte genre 50 cents, trouvé dans une boutique caritative. Le nom n’a pas vraiment d’importance pour moi. C’est juste une question de coupe ou de sensation. »
Ce rapport intuitif lui semble proche de sa manière de faire de la musique. « C’est pareil avec ma musique, pourquoi j’aime le 808 (synthétiseur Roland, NDLA). C’est comme pour tout le reste. » Il insiste sur le fait qu’il ne sur‑intellectualise rien : « Ma relation avec ça, c’est que je n’y pense pas trop ».
La nuance apparaît lorsqu’il parle d’image et de cinéma. « C’est différent au cinéma, parce que quelqu’un m’a dit l’autre jour que les vêtements jouaient un rôle important dans mon expression à l’écran. » Une remarque qui fait écho à sa propre conviction : « Les vêtements et ce qu’on porte sur la peau en disent long sur la couleur, l’humeur, ce qu’on pense, ce qu’on ressent ».
Pour autant, il se tient à distance de toute posture. « Je ne dirais pas que je suis un mordu de mode ou quoi que ce soit comme ça. » Il résume simplement : « Je sais ce que j’aime et je suis comme ça, tout simplement ». Ce sont les détails qui l’absorbent : « Les accessoires aussi. Ce petit briquet, la façon dont je porte ma casquette. C’est juste ces petits détails que j’aime, auxquels je suis plus sensible ».
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Paris comme terrain sensible
Paris s’impose comme une évidence. « À Londres, j’ai des bases incroyables là-bas et de super collaborateurs, mais il y a quelque chose de spécial ici. Je dois dire que, enfin, je n’avais pas prévu de tourner la moitié de la campagne de promotion ici. C’est juste arrivé parce que ça devait arriver. J’ai l’impression de m’y sentir à l’aise, c’est comme si j’avais déjà commencé à travailler sur mon prochain album ici. Il y a beaucoup de passion ici. C’est la subtilité et les détails des choses que j’aime. Et l’approche pour créer des choses est très fidèle à ma façon de travailler. À chaque fois que je suis venu ici, j’ai tout de suite rencontré la bonne personne. Je ne suis pas venu ici très souvent (quatre ou cinq fois jusqu’à présent). Mais pendant cette période, j’ai rencontré des gens incroyables avec lesquels je vais continuer à travailler. Mais ouais, j’adore. Je sais que c’est un cliché, mais mec, c’est vrai. »
Il y tourne des clips, y écrit, y trouve une nouvelle énergie. Et aussi, il y rencontre Max Baby. « C’est un type d’enfer, mec. Il a un talent fou. » Ils travaillent tard dans un studio qu’il décrit comme un sanctuaire : « Le home studio le plus dingue que j’ai jamais vu. On dirait le décor d’une légende du rock des années 70 ».
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Avancer
Wesley refuse les cases. « Je ne veux pas être enfermé dans un carcan, même par moi-même. » Il avance par instinct, par obsession du vrai. Il vit, respire, créé toujours à la recherche du détail.
Wesley avance avec une calme détermination qui traverse tout ce qu’il fait. Il explore toutes les pistes possibles, mais qu’il sait exactement reconnaître le moment où une œuvre est terminée : « Je saurai quand ce sera fini et je n’arrêterai pas tant que je n’y serai pas parvenu. »
Cette exigence, il la décrit comme une manière de vivre. « J’ai toujours eu l’impression de jouer dans la cour des grands. » Il sourit en reprenant l’image du boxeur : « Si j’étais boxeur, j’aurais toujours essayé de jouer dans la cour des grands pour pouvoir atteindre le niveau supérieur avant d’y être théoriquement prêt ».
C’est peut-être ça, être Wesley Joseph : viser plus haut que ce que les circonstances autorisent, franchir des seuils avant d’y être attendu, et porter une vision jusqu’à ce qu’elle existe vraiment. Une œuvre après l’autre, il construit son monde et il ne s’arrêtera pas tant qu’il ne l’aura pas atteint.
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Forever ends Someday est disponible via Secretly Canadian/EEVILTWINN. En concert à Paris (Main Room) le 6 mai 2026.
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Texte Lionel-Fabrice Chassaing
Image de couverture Ollie Heffernan
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