Les artistes Modzik à suivre en 2026.
La musique en France traverse une époque d’abondance et de confusion. Jamais on n’a autant écouté, jamais on n’a aussi peu partagé un imaginaire commun. La consommation s’est déplacée vers le flux permanent : playlists algorithmiques, singles jetables, refrains calibrés pour quelques secondes d’attention. Le Top n’est plus un thermomètre culturel mais un indicateur de volume, dominé par le rap, une pop souvent formatée et, désormais, par des morceaux composés en partie ou en totalité par l’intelligence artificielle. Sur les plateformes, ces créations se multiplient, séduisantes mais interchangeables, posant une question centrale : qu’est-ce qui fait encore d’une chanson une œuvre humaine ?
Pendant ce temps, le rock survit en marge, rarement absent mais rarement visible, relégué hors des classements et des radios généralistes. La scène indépendante ne manque ni d’idées ni de talents ; elle manque surtout d’espace. La musique n’est plus un lieu de découverte mais un produit de confort : on consomme plus qu’on n’écoute, on zappe plus qu’on ne s’attarde.
Parallèlement, une nostalgie narrative s’impose : retour des boy bands (Midnight Til Morning issu de la série Building a band ou Simon Cowell: The Next Act avec December 10), revival de formats télévisuels comme Star Academy, et soft power sud-coréen avec sa K-Pop qui redessine la pop mondiale. Ces figures familières fonctionnent comme une zone de confort générationnelle, rappelant que le mainstream revient toujours à des recettes éprouvées.
Reste une certitude : hors des chiffres et des simulacres numériques, la musique continue de se faire là où elle résiste encore : dans les salles de répétition, les labels indépendants, les scènes de quartier, là où l’art refuse de devenir un simple algorithme.
Belle année musicale avec ceux qui, selon nous, feront 2026.
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TYLER BALLGAME
Tyler Ballgame s’inscrit à rebours des tendances, porté par une foi intacte dans le pouvoir de la chanson. Originaire de la côte Est américaine et désormais basé à Los Angeles, il s’est d’abord distingué par une série de singles au classicisme assumé, où la mélodie et l’émotion priment sur l’esbroufe. Des titres comme Got a New Car ou Matter of Taste annonçaient déjà une écriture limpide, nourrie de pop intemporelle et d’americana. Mais c’est I Believe In Love qui cristallise pleinement son identité : une profession de foi lumineuse, soutenue par une progression simple que vient transcender une voix singulière, ample et légèrement voilée, immédiatement reconnaissable, évoquant tour à tour Roy Orbison, Lennon ou certaines figures de la soul des années 60. Invité en studio par Jonathan Rado (Foxygen, Weyes Blood, Miley Cyrus) et Ryan Pollie (Los Angeles Police Department), Ballgame enregistre son premier album, For The First Time, Again (30 janvier 2026), en analogique. Les douze titres déploient un spectre indie pop, rock, soul et folk, baigné de claviers colorés, de cuivres et d’harmonies riches, soutenus par la rythmique d’Amy Aileen Wood et Wayne Whitaker. À travers des textes célébrant l’affirmation de soi, la joie et le pouvoir réparateur de la musique, Tyler Ballgame ne cherche pas la modernité à tout prix : il façonne des chansons intemporelles, convaincu qu’une voix, une guitare et une mélodie peuvent encore suffire à toucher juste. (LFC)
I Believe In Love est disponible via Rough Trade Records. En concert à Paris (Boule Noire) le 20 avril 2026.
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FLORENCE ROAD
Originaire de Bray, sur la côte Est irlandaise, Florence Road s’impose comme l’un des groupes les plus prometteurs de la nouvelle scène indie-rock. Composé de Lily Aron (chant, guitare), Emma Brandon (guitare), Ailbhe Barry (basse) et Hannah Kelly (batterie), le quatuor s’est construit loin des formules toutes faites, privilégiant l’instinct et le collectif. Leur mixtape Fall Back, sortie en juin 2025, marque un tournant décisif : refrains immédiats (Goodbye), ballades folk à fleur de peau (Caterpillar) et décharges grunge (Figure It Out) dessinent un groupe déjà sûr de son identité. « On y a mis tout notre cœur ; on sentait que c’était quelque chose de vraiment spécial », confie Lily, tandis que Hannah souligne la simplicité du processus : « On l’a littéralement enregistré à quatre dans notre cabanon. Il n’y avait pas de grosse production ». Cette sincérité se prolonge dans leurs derniers titres. Après Miss, Florence Road a publié Storm Warnings, morceau charnière qui donne son nom à leur premier album à venir. Plus ample et plus tendu, le titre développe un alt-rock dense où les guitares s’enroulent en spirale avant de laisser affleurer des inflexions folk héritées de leurs racines irlandaises. « C’est bien que ce soit l’une de nos chansons rock qui ait bien marché, parce que c’est vraiment ce que nous sommes au fond », affirme Lily. Storm Warnings confirme cette identité : une musique instinctive, bâtie sur la retenue autant que sur l’explosion. Guidé mais jamais formaté par leur collaboration avec Dan Wilson, le groupe revendique une approche mesurée : « Il faut laisser aux sons l’espace nécessaire pour exploser », résume Hannah. Florence Road avance ainsi avec une maturité rare et trace un chemin qui pourrait bien compter durablement dans le paysage rock contemporain. (LFC)
Storm Warnings est disponible via Fox Reach/Warner. En concert à Paris (Bellevilloise) le 29 avril 2026.
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STEVE IBRAHIM
Steve Ibrahim trace sa propre voie dans la scène musicale française. Originaire du Val‑de‑Marne, il a grandi entre répétitions, studios et église, façonnant une musicalité qui mêle folk, pop et touches subtiles de R&B. Il y a chez lui cette manière presque désarmante de transformer ses failles en tremplin. Depuis ses premières répétitions, ce gamin du 94 qui traînait sa guitare comme un carnet à secrets s’est taillé une route à contre-courant. A vingt ans à peine, il posait déjà ses premiers accords sur les plus grandes scènes du pays, mais c’est dans le silence de sa chambre qu’il a trouvé son territoire. Ses premiers singles, Le bleu du ciel et Le mur du salon, montraient déjà sa capacité à créer une intimité avec l’auditeur : des mélodies épurées, des arrangements sobres, et une écriture qui explore les fractures et les souvenirs de l’enfance. Chaque chanson raconte une histoire personnelle, mais universelle dans sa justesse émotionnelle. On dansera encore, son dernier titre, illustre cette approche : une ligne mélodique simple mais précise, où voix et guitare suffisent à créer une tension palpable. L’écriture reste son point fort : des phrases comme « Il y a un trou dans le mur du salon » ou « Je volerai plus haut » révèlent sa capacité à rendre les émotions tangibles sans artifice. Autodidacte en MAO, basse et guitare, il transforme sa chambre en studio-laboratoire, où chaque morceau est travaillé avec patience et minutie. Sa musique se construit à la frontière de la folk minimaliste et de la pop contemporaine, avec parfois des textures digitales discrètes qui enrichissent le son sans jamais le surcharger. La vulnérabilité de sa voix devient une force, et ses compositions, qu’elles soient mélancoliques ou plus rythmées, montrent une cohérence artistique rare chez un jeune artiste. Avec ses singles cumulés, et bientôt son premier EP L’Oiseau Bleu (30 janvier 2026) Steve Ibrahim trace un chemin clair : celui d’un musicien capable de mêler authenticité, sensibilité et maîtrise technique, et sur lequel on pourra compter en 2026 pour porter la folk française vers de nouveaux horizons. (LFC)
On dansera encore est disponible via Panenka Music.
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NAÏKA
Naïka est sans doute l’une des artistes les plus intrigantes de la scène pop et R&B contemporaine. Franco-haïtienne née à Miami en 1998, elle a grandi entre la France, la Caraïbe et les États-Unis, façonnant une identité multiculturelle qui irrigue autant ses textes que ses mélodies. Cette pluralité est au cœur de Eclesia, son premier album attendu le 20 février 2026, pensé comme un espace de rassemblement et de dialogue entre les différentes facettes de son identité, où se croisent langues, émotions et influences musicales. Formée au Berklee College of Music, elle allie maîtrise technique et sensibilité artistique, ce qui lui permet de composer, chanter et produire avec un contrôle rare pour son âge. Les premiers singles extraits de Eclesia, Bloom, Blessings et One Track Mind, témoignent de cette approche plurielle. À leurs côtés, comme une parenthèse au cœur de l’album, Soleil, l’un des titres marquants du projet, révèle une autre facette de son univers. Chantée en français, cette rumba au charme délicieusement désuet, aussi captivante qu’un Jardin d’Hiver d’Henri Salvador, dévoile une dimension plus tendre, nostalgique et intemporelle de la musique de Naïka. L’ensemble de ces morceaux esquisse un parcours émotionnel où se mêlent amour, désillusion et affirmation de soi. Le single Matador, l’un des autres titres phares malgré sa courte durée (1’43), en est un parfait exemple. La chanson utilise la métaphore du torero pour évoquer tension, lutte intérieure et vulnérabilité, tout en restant accessible grâce à son groove pop. À l’image de l’esthétique globale de Eclesia, les arrangements sont précis et aérés, laissant la voix de Naïka se déployer entre douceur et gravité, tandis que la production installe une atmosphère élégante et immersive. Naïka décrit sa musique comme « un pont entre les cultures que j’ai traversées », une démarche perceptible à travers l’ensemble des morceaux. Les paroles mêlent intimité et images fortes, révélant une écriture personnelle à l’écho universel. Eclesia confirme ainsi son talent pour brouiller les frontières entre pop, R&B, soul et influences du monde, tout en conservant une authenticité constante. Elle construit un univers cohérent, émotionnel et multiculturel. Entre exigence artistique et vision personnelle affirmée, Naïka s’impose comme l’une des artistes appelées à durer, faisant de Eclesia un jalon important de la pop contemporaine en 2026. (LFC)
One track Mind est disponible via Naïka Music/AWAL. En concert à Paris les 5 mars 2026 (Elysée Montmartre) et 8 mars 2026 (Pleyel).
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ASFAR SHAMSI
Asfar Shamsi s’impose progressivement comme une voix singulière de la scène francophone contemporaine. Originaire de Strasbourg, elle a grandi entre les rythmes du rap et les textures de la pop, forgeant un univers musical hybride où le rap, l’électro et la chanson se rencontrent. Autrice, compositrice et interprète, elle façonne un univers intime où l’écriture occupe une place centrale, mêlant précision rythmique et sensibilité mélodique. Son nom de scène naît à Beyrouth, lors d’un séjour consacré à l’apprentissage de l’arabe. Asfar, qui signifie « jaune », est à la fois une couleur, un souvenir et un espace de liberté : un pseudonyme qui lui permet de s’affranchir des cadres et d’assumer une identité artistique mouvante, loin des injonctions de légitimité. Après Au revoir Février puis Le dilemme du hérisson, elle poursuit son parcours avec Cui Cui (18 février 2026), un EP plus apaisé, sans renoncer à une lucidité générationnelle. Le titre, volontairement simple et enfantin, évoque le chant d’un oiseau et un désir de légèreté retrouvée. Les morceaux oscillent entre désenchantement (La Crise), envie de croire encore (Vanish), réflexion sur le lien et le couple (Pélican), recherche de réconfort dans l’autre (Ses yeux) ou introspection plus sombre (Nicotine). L’ensemble des titres a été co-écrit avec les musiciens qui l’accompagnent sur scène, Wolby à la batterie et Loufox aux claviers, renforçant la cohérence et la dimension collective du projet. « Je veux que mes morceaux ressemblent à des conversations avec moi-même, mais que chacun puisse s’y retrouver » confie t-elle. Sur scène, Asfar Shamsi développe un jeu tout en tension et en fluidité, ses lignes mélodiques jouant avec les beats et les textures électroniques, parfois proches de la pop atmosphérique, parfois résolument rap. Asfar sait brouiller les frontières des genres. Sobres et précis, ses arrangements laissent respirer la voix et le texte, révélant un artiste en pleine maîtrise de son univers. Asfar Shamsi est déjà l’incarnation d’une nouvelle génération capable de faire vibrer autant le cœur que l’oreille. (LFC)
La crise est disponible via Asfar/DEMAIN/PIAS.
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GABRIEL JACOBY
Gabriel Jacoby est un nom qui commence à circuler avec insistance dans le paysage R&B et soul contemporain. Né en 1998 à Anderson, en Caroline du Sud, et ayant grandi à Tampa, il a rapidement développé un univers musical à la croisée de la soul, du funk et du hip-hop, avec une sensibilité qui lorgne parfois vers le rock garage par sa rugosité. Multi-instrumentiste, producteur et chanteur, Jacoby façonne ses morceaux de bout en bout, donnant à sa musique une authenticité rare. Son premier EP, gutta child, publié en 2025, témoigne d’un parcours personnel marqué par l’adolescence dans le Sud et les épreuves de la maturité. Les morceaux oscillent entre grooves entraînants et ballades intimistes, offrant un souffle narratif qui dépasse la simple esthétique R&B. Dans une récente interview, il confiait : « Ma musique, c’est une façon de dire les choses telles qu’elles sont, sans filtre. Je ne veux pas que ça sonne comme autre chose que moi ». Cette sincérité est perceptible dans ses singles comme the one ou baby, où le mélange de timbres rauques et de textures électroniques crée un effet immédiat et humain. Jacoby ne cherche pas le sensationnalisme ; sa force réside dans la sobriété de ses arrangements et la profondeur de ses textes. Saluons sa capacité à fusionner influences classiques et modernité, sans jamais perdre de vue l’émotion. En plein essor, Gabriel Jacoby pourrait bien devenir une figure majeure de cette nouvelle génération d’artistes capables de toucher à la fois l’âme et l’oreille. (LFC)
Gutta Child est disponible via BOURNE RECORDS/PULSE/Concord.
ASININE
Choisir un espoir du rap français parmi la foule d’artistes talentueux aux univers variés est un choix cornélien. Mais la discrète Asinine, basée à Marseille, est si talentueuse qu’elle brille dans la foule. Il lui aura fallu moins de 30 morceaux pour être considérée comme l’une des plus fines plumes du rap français. Ses textes introspectifs, chargés en émotions et mélancolie, sont fameux pour leurs métaphores ravageuses. Elle a bâti son univers sonore, mi acoustique et mélancolique, mi électronique et étouffant, avec Briac Severe, son ancien colocataire et compositeur fidèle, depuis son premier projet : C’est les autres (2022). L’univers visuel qui accompagne sa musique est le fruit d’un travail conséquent et d’un amour pour l’art qui crève les yeux. Chaque clip explore un ou plusieurs médiums (photographie, couture, peinture, dessin…) et grave en nous des souvenirs pour longtemps. Tour de force d’Asinine, car les souvenirs sont un sujet central de La Jetée (2025), son dernier projet qui emprunte son nom au film expérimental de Chris Marker paru en 1962, qui explorait les pouvoirs de la mémoire. Le bouleversant huit titres de la rappeuse s’ouvre d’ailleurs sur ces mots : « Des souvenirs qui roulent dans le cœur / J’voulais les polir comme des pierres/ J’les ai aiguisés comme des lames ». Pour entrer pleinement dans l’univers d’Asinine, consultez les paroles des morceaux durant l’écoute, pour ne pas en perdre une miette (elle rappe à voix basse et marmonnée), munissez-vous d’un pull (pour les frissons) et de mouchoirs pour les plus sensibles. On trépigne de découvrir la suite de sa carrière. (Antoine Clairefond – Le Rapporteur)
La Jetée est disponible via 52Hertz/Filigrane.
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