/
Treize ans après ses débuts, Camp Claude trace une ligne continue, indépendante des modes et des injonctions. Une trajectoire guidée par l’instinct plus que par le contexte. Un groupe qui traverse le temps sans s’y dissoudre, fidèle à une ligne mouvante, profondément habitée. Never Say Never, leur nouvel album, en est la photographie la plus juste : un disque libre, éclaté, instinctif, qui refuse les cadres. Rencontre.
/
/
Never Say Never est pluriel, parfaitement éclectique : une sorte de mixtape où chaque titre offre sa propre promesse, entre rythmes électro, synthés rétro et guitares shoegaze. Depuis plus d’une décennie, Camp Claude façonne un univers sonore à la fois intime et foisonnant. Diane Sagnier, Léo Hellden et Mike Griffts tissent ensemble des paysages musicaux mouvants, mêlant élégance sombre et fulgurances lumineuses.
/
/
Enlever les filtres
Cet éclectisme n’a rien d’un calcul. Il est le fruit d’un glissement progressif dans leur manière de créer. Longtemps, la musique a été un champ de tension : trop de versions, trop d’attentes, trop de regards extérieurs. Aujourd’hui, le groupe a fait un pas de côté. Léo : « On a essayé d’enlever des filtres, en fait. Avant, on était plus, genre, il fallait que les titres entrent dans une case. Maintenant, on a cette sensation de liberté. On ne pense plus comme ça. On pense juste que si le titre est excitant, c’est une bonne chose. C’est un peu sans filtre ».
Cette liberté s’entend immédiatement. Les morceaux s’entrechoquent, se complètent, se contredisent parfois. Diane assume ce lâcher‑prise comme une nécessité presque existentielle : « ‘Let’s just do it, let’s go rogue’, quoi. ‘Like, if it sounds fun, just record and put it in’, quoi. Qui nous en empêche, tu vois ? »
/
Une cohérence née du moment
L’album a été composé dans un temps volontairement resserré, à l’opposé des processus interminables qui avaient marqué leur deuxième album. Ce qui frappe à l’écoute de Never Say Never, c’est précisément ce paradoxe : malgré des esthétiques musicales très diverses, l’album dégage une impression de cohérence évidente. Un disque fragmenté dans ses formes, mais tenu par une même énergie. Cette unité ne vient pas d’un concept ou d’une direction esthétique préétablie, mais des conditions mêmes de sa création. Léo l’explique en revenant sur ce qu’il appelle le « fil » de l’album, non pas un fil stylistique, mais une cohérence née du moment partagé : « Je pense que le fil vient… qu’on l’a fait sur une période très limitée. Sur six mois, il se passe tellement de choses que t’as pas la même relation presque. Quand tu bosses sur un temps court où tout le monde est dans la même vibe, la cohérence vient toute seule ».
Autrement dit, ce qui relie Never Say Never, est l’intensité d’un instant commun. Une photographie émotionnelle prise sur un temps court, où les différences deviennent complémentaires plutôt que contradictoires. Léo : « Je pense qu’on ressent cette spontanéité dans l’album ».
/

/
Le live comme laboratoire
Si Never Say Never s’est construit dans un rapport plus instinctif à la création, c’est aussi parce que le groupe n’a jamais cessé d’éprouver ses morceaux sur scène. Le live fait partie intégrante du processus. Plusieurs titres du nouvel album ont ainsi été joués bien avant leur sortie officielle, parfois pendant plus d’un an. Diane : « C’est toujours cool de voir que les gens ne connaissent pas encore les morceaux et de regarder malgré tout comment ils réagissent ».
Cette confrontation directe permet au groupe de tester, d’ajuster, mais aussi d’assumer. Mike : « On pouvait enlever si ça ne marchait pas ». Un rapport très concret à la musique, loin de toute stratégie théorique. Diane : « Ce n’était pas voulu, mais on s’est dit, comme ça, on saura ».
Sur leur nouveau set, Camp Claude retravaille également l’équilibre des morceaux, notamment en fin de set, où les titres plus électroniques deviennent un espace de tension collective. Diane : « Tous les morceaux un peu techno de l’album, on les met à la fin, en mode petit moment club ». Léo : « On travaille les albums, mais on travaille aussi le live. […] La montée est encore plus extrême ».
/
Revenir à l’essentiel
Mais le live peut être aussi, paradoxalement, un retour à la simplicité. En amont du concert du Trabendo, le groupe se replonge dans une autre forme de dépouillement : versions acoustiques, réécriture des structures. Léo : « On va faire des showcases… et parfois, ça t’oblige à te mettre dans des situations où tu dois faire les choses différemment. Sinon, on ne se pousserait pas forcément à le faire ». Cette contrainte révèle autre chose : l’ossature des chansons. Diane : « Nos morceaux ont toujours assez bien marché en guitare‑voix. On a souvent fait des versions comme ça ». Un retour presque originel, qui fait écho à leurs débuts. Diane : « Une chanson, quand tu peux la ramener à une guitare‑voix, tu retrouves l’os de la chanson. C’était le truc qui nous a connectés au tout début. Campfire, guitare‑voix ».
Le live devient alors plus qu’un concert : un moment où les morceaux de Camp Claude existent dans toutes leurs dimensions. Diane : « Même Speak Softly, où tu te dis que tout est dans la prod… l’enchaînement d’accords en guitare‑voix est trop beau ».
Dans un paysage musical dominé par les formats courts, les algorithmes et la pression constante à produire du contenu, le live agit ici comme un espace de respiration. Un endroit où Camp Claude peut encore prendre le temps, éprouver la matière, et surtout se reconnecter à ce qui les a réunis au départ : trois personnes dans une pièce, à chercher ce qui sonne juste.
/
/
Quand l’image prolonge la musique
Cette approche instinctive déborde largement le champ sonore. Chez Camp Claude, la musique et l’image avancent ensemble. L’identité visuelle prolonge les intuitions, les obsessions, les croyances personnelles. Diane, qui pense et réalise les visuels, parle d’un rapport presque mystique à la création. Pour Never Say Never, l’image s’inscrit dans une continuité symbolique. Diane : « Le premier album, c’est l’eau. Le deuxième album, c’était une citerne ronde. Le troisième album, c’est plutôt carré, béton ». Avec ce nouvel album, une forme s’impose : le triangle. Diane encore : « Je voulais vraiment tourner un clip avec une pyramide, avec un triangle. Je voulais le grand triangle sur notre pochette d’album ». L’idée devient obsession. Diane pense d’abord à Gizeh, avant de se heurter à la réalité logistique. « J’étais en mode ‘venez, on va à Gizeh’, et j’étais vexée quand ils m’ont dit non. Mais en même temps, je comprends, ça aurait été trop chiant. » Elle cherche alors des pyramides en France, jusqu’à découvrir celle de Jean‑Didier, après plusieurs mois d’attente. « J’ai mis cinq mois avant de réussir à les contacter. Quand on a pu tourner là‑bas, c’était impressionnant. » La pyramide devient un symbole à la fois archaïque et futuriste. « Il y a un petit truc ésotérique, genre ‘Other world’. Est‑ce que c’est futuriste ? Il y a un côté sci‑fi que j’adore. » Une esthétique que Diane revendique comme une vibration.
Cette dimension ésotérique traverse aussi les chansons. Tell Me, par exemple, naît dans un moment de deuil et de croyance diffuse. Diane : « J’ai beaucoup de morts qui traversent mon univers. Mais je trouve ça super magique de penser qu’il existe autre chose en dehors de nos corps physiques. J’adore toutes les théories. Je ne sais pas laquelle est vraie. Donc toutes ».
/
Un groupe sans case
Chez Camp Claude, la vision artistique est indissociable de la liberté conquise au fil des années. Pour comprendre cette bascule, il faut revenir en arrière. Le groupe naît en 2013, dans une industrie qui semble déjà appartenir à un autre monde. Diane : « Les choses ont changé depuis 2013. C’est fou ». Léo : « On n’était pas dans l’ère du temps. On ne l’est toujours pas vraiment ».
À ce décalage s’ajoute le choix de l’anglais, paradoxe pour un groupe international. Mike : « Il n’y avait pas de route pour le projet en anglais ». Léo : « En France ». Diane : « Il y a un truc estampillé France, tu vois ». Ce qui est un véritable paradoxe, Diane est franco-americaine, Léo, suédois, et Mike anglais. Ce flottement nourrit un sentiment étrange. Mike : « C’est un peu comme The Twilight Zone. […] On fait de la musique vraiment bien avec des paroles excellentes. Personne n’écoute ». Diane : « On est le secret le mieux gardé de la France ».
Pourtant, cette reconnaissance existe ailleurs, par d’autres biais. Léo : « Moi en tout cas, j’ai senti une validation avec Hermès. […] On a fait plusieurs événements avec eux : Hong Kong, Japon, etc. ». Mike : « Après aussi Versace… ». Diane : « J’ai même vu des mecs en mode BDSM avec Swimming Lessons en fond. […] ‘It was kind of energy with gay guys’. Ça faisait sept ans qu’elle était sortie. ’We’re like so small, but also we’re a little bit everywhere’ ».
/
La liberté comme seule ligne
Les années passées sous label marquent profondément Camp Claude. Une période où la création devient un espace saturé : d’attentes, de projections, de corrections permanentes. La musique n’est plus seulement un terrain d’intuition, mais un objet à optimiser, à ajuster, à rendre compatible. Léo se souvient de cette logique poussée à son extrême : « Il y avait des titres où il y avait au moins 150 versions ».
Ce chiffre, presque absurde, raconte à lui seul une époque. Celle d’un perfectionnisme nourri autant par l’envie de bien faire que par une pression diffuse, extérieure et intérieure à la fois. Tirer chaque morceau « le plus haut possible », explorer toutes les options, ne rien laisser au hasard. Une méthode qui produit parfois de grands titres, mais qui finit aussi par brouiller l’essentiel.
Diane, elle, parle d’un point de saturation plus intime, presque physique : « À la fin, moi, je n’entendais plus rien. Je me disais, c’est quoi cette chanson ? ».
Quand tout est retravaillé en permanence, quand chaque version efface la précédente, le lien émotionnel se distend. La chanson cesse d’être un espace habité pour devenir un objet abstrait. Diane raconte aussi ce moment où, face aux injonctions contradictoires, elle ne sait plus comment défendre une vision qu’on lui demande sans jamais la définir. « Tout le monde te disait qu’il faut faire un truc. Mais ils ne proposent rien de concret. »
Cette période n’est pas racontée avec rancœur, mais avec lucidité. Elle fait partie du chemin. Léo le dit clairement ailleurs : il avait besoin de traverser cette phase, de pousser les idées jusqu’à leurs limites, d’explorer chaque angle possible. Mais avec le recul, une évidence s’impose : retravailler n’est pas toujours améliorer. Parfois, c’est simplement éloigner la chanson de ce qu’elle était au départ.
La sortie de ce système agit alors comme un relâchement immédiat. Mike : « Quand on est devenu libre, oui, j’avoue, ça a tout changé ».
Ce soulagement n’est pas seulement économique ou structurel. Il est artistique, existentiel. Il permet à Camp Claude de retrouver ce qui faisait le cœur du projet : l’instinct, la confiance dans la première impulsion, l’acceptation de l’imperfection comme une force. Never Say Never apparait comme une suite logique.
Mais l’industrie ne disparaît pas : elle se déplace. Léo : « Avant, il fallait faire deux clips. Maintenant, il faut faire 40 reels ». Diane : « C’est Instagram et TikTok maintenant, mais c’est horrible ça ». Face à cette injonction à la visibilité, Camp Claude choisit l’artisanat. Diane : « Nos plus beaux clips, c’est ceux où on a dépensé 50 euros ».
Ce qui maintient le groupe, au‑delà des contextes, reste la chimie. Mike : « Quand tu trouves une ‘chemistry’, c’est vraiment rare ». Diane : « Je me bats pour qu’on soit tous les trois dans le studio, parce que c’est ça qui est magique ».
Aujourd’hui, Camp Claude avance sans compromis. Diane : « ‘Someone was like, you’re so free. I hope our music is free’ ».
Dans cette « Twilight Zone » qu’ils habitent depuis plus d’une décennie, Camp Claude continue simplement d’avancer. Never Say Never est un état, des musiques, des images, une trajectoire suivie quoi qu’il arrive.
/
Never Say Never est disponible via Cadette. En tournée et à Paris (Trabendo) le 9 avril 2026.
/
/
Texte Lionel-Fabrice Chassaing
Image de couverture ©Cadette
/
/

