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La maison Rabanne a lancé cet été un concours de musique afin de raviver l’héritage musical de la marque, né du profond amour de Paco Rabanne pour la musique. Retour sur le parcours d’un précurseur qui, bien avant les autres, avait déjà créé des ponts durables entre mode et musique.
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En 1966, un jeune designer espagnol alors inconnu du grand public bouleverse le monde de la mode à l’hôtel George V en présentant douze robes importables en matériaux contemporains. La maison Paco Rabanne est née, marquant un véritable tournant social, créatif et musical dans l’histoire de la mode.

Composée de robes en métal, plastique et aluminium, assemblées sans couture à l’aide d’anneaux, la collection choque autant qu’elle fascine. Elle apparaît dans un contexte où la création de mode est strictement encadrée par la Chambre Syndicale de la Haute Couture : la mode est classique, et le défilé demeure un moment sérieux, solennel et figé. La proposition stylistique de Rabanne, perçue comme résolument avant-gardiste, fait grand bruit et le propulse sur la scène internationale.

Cependant, ce ne sont pas seulement ses vêtements qui marquent les esprits. Paco Rabanne transforme le défilé en véritable spectacle en faisant défiler ses mannequins sur une composition musicale de Pierre Boulez. Il devient alors l’un des premiers créateurs à intégrer la musique au cœur de ses présentations, faisant du défilé un espace de liberté, de mouvement et d’expression artistique totale. Comme le rappelle Jérôme Leloup, vice-président de Rabanne, « il a été le premier à mettre en scène sa mode, notamment en mettant en musique ses défilés, avec l’idée de passer d’un moment de solennité à une forme d’entertainment ».

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Couturier-artiste

Dans une approche holistique de la création, Paco Rabanne intègre pleinement la musique à son processus créatif. À l’aube des premiers pas du hip-hop en France, il puise son inspiration dans la scène culturelle et musicale noire des années 1970 et 1980. Il déclare alors : « Mon dada, c’est de faire de la musique. De la musique antillaise, de la musique africaine, beaucoup de choses. Un couturier doit être aussi un homme d’art et un artiste total ».

Cette passion le conduit à ouvrir, en 1978, le Black Sugar, une boîte de nuit située à deux pas de chez Castel, en plein cœur de Saint-Germain-des-Prés. Le lieu devient rapidement le repère de la jeunesse afro-caribéenne parisienne. Au début des années 1980, il fonde le label Paco Rabanne Design, qui produit des artistes africains et issus de la diaspora, tels que Kéké Kassiry, Victor Lee Roy ou encore Judy Carter avec le titre Listen to the Music. Enfin, en 1983, il concrétise son engagement en faveur de la création artistique et musicale en fondant le Centre 57. Situé dans le 10éme arrondissement de Paris, ce lieu culturel gratuit accueille des expositions d’art contemporain, défilés de mode, concerts et performances mêlant art, musique et mode, dans un esprit de liberté créative et d’expérimentation.

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© Cover de Listen to the Music de Judy Carter

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Une vision globale et avant-gardiste

À travers l’art, la mode et la musique, Paco Rabanne s’impose comme un véritable précurseur. Jérôme Leloup, évoque avant tout « une démarche résolument moderne, questionnant les conventions ». Le goût du créateur pour la nouveauté et son rejet de l’ordre établi le poussent à innover, tant dans la conception du vêtement que dans sa vision globale de la création artistique.

Cette remise en question des normes fait également de lui un allié précoce des communautés afro-descendantes dès les années 1960. Lors de sa première collection, il fait défiler des mannequins noirs sur les podiums, suscitant des réactions hostiles dans un milieu de la mode encore largement blanc et bourgeois. Par la suite, il continue de produire, soutenir et accompagner de nombreux talents afro-caribéens à travers son label Paco Rabanne Design.

L’œuvre de Paco Rabanne, en plus d’avoir profondément bousculé les conventions et insufflé un nouveau souffle créatif à l’art et à la mode, a contribué à une meilleure représentation des communautés noires en France. Il a ainsi révolutionné la création artistique, non seulement par son génie créatif, mais aussi par son engagement social.

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© Paco Rabanne par Guillaume de Laubier

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Quand l’héritage devient avenir

Aujourd’hui, dans un contexte où la musique retrouve une place essentielle dans l’expression des marques culturelles, Rabanne a choisi de renouer avec une part fondatrice de son ADN : son engagement historique en faveur de la création musicale émergente. La relance d’un label et d’un concours s’inscrit ainsi dans une volonté de continuité plus que de rupture.

« Nous avions avant tout envie de renouer avec notre héritage, celui du Paco Rabanne Design, qui plaçait la création et l’expression artistique au cœur de l’identité de la maison », explique Jérôme Leloup. Une démarche pensée comme un prolongement direct de la vision de son fondateur : « Dans la continuité de ce que M. Rabanne avait initié – cette ouverture aux nouvelles formes culturelles, ce désir de donner une scène aux voix émergentes – il nous semblait naturel de prolonger ce geste ».

La remise en lumière du titre Listen to the Music de Judy Carter s’est imposée comme un symbole fort de cette filiation artistique. « Relancer un concours s’est alors imposé comme une manière évidente et actuelle de faire vivre cet héritage, tout en offrant un véritable espace d’expression aux jeunes artistes », poursuit-il.

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Une collaboration guidée par la vision artistique

C’est dans cette logique que l’association avec Miraval Studios a vu le jour. « L’association avec Miraval Studios s’est imposée très naturellement », explique t-il. « Ce lieu mythique incarne une exigence musicale, une sensibilité créative et une recherche d’excellence qui résonnent profondément avec ce que nous souhaitions offrir aux talents ».

À l’instar de Paco Rabanne en son temps, Miraval défend une conception ouverte et prospective de la création : « Comme M. Rabanne à son époque, Miraval porte une vision artistique ouverte, tournée vers l’avenir, qui encourage l’exploration et la liberté ». Un socle de valeurs communes qui nourrit l’ambition du projet : « Nous partageons ce même désir : permettre à de jeunes artistes de créer dans un environnement qui les inspire, les élève, et leur donne les moyens de révéler pleinement leur univers ».

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© Miraval Studios

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Bien plus qu’un concours

Au-delà de la compétition, la collaboration repose sur un accompagnement artistique exigeant et bienveillant. « Ce partenariat réunit un concours ouvert à un large éventail de profils, un accès à Miraval Studios et un accompagnement artistique attentif mené par Damien Quintard, co-fondateur du studio et producteur, puis une mise en lumière professionnelle. »

Mais l’intention va plus loin : « Nous voulions proposer bien plus qu’un simple tremplin : un véritable lieu de création, un espace dans lequel les artistes peuvent se concentrer sur leur musique, expérimenter, et se construire ». Une philosophie directement héritée de Paco Rabanne : « C’est une initiative qui s’inscrit dans la lignée de ce que M. Rabanne avait toujours défendu : offrir des espaces de liberté, de rencontre et de création ».

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Un écho fort auprès des artistes émergents

Le succès du concours a confirmé la pertinence de cette approche. « Nous avons reçu plus de 140 candidatures : producteurs, chanteurs, musiciens… La diversité et la générosité des propositions nous ont profondément touchés. » Un engouement qui dépasse les attentes initiales : « Cet enthousiasme montre clairement que cette initiative répond à une attente réelle chez les jeunes artistes, et confirme la pertinence de notre démarche ».

Fort de cette première édition, Rabanne envisage déjà la suite. « Oui, absolument. Notre intention est d’inscrire ce concours dans le temps, d’en faire un rendez-vous régulier pour accompagner la création émergente. » Une ambition à long terme, fidèle à l’ADN de la maison : « Nous souhaitons continuer à aller à la rencontre des talents de demain, et prolonger cette mission qui fait partie intégrante de notre héritage créatif ».

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Wallette & Damien Quintard © Rabanne, Miraval Studios

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Wallette, une évidence artistique

Parmi les talents révélés, Wallette s’est distinguée par la singularité de son univers. Si elle évolue aussi dans le mannequinat, le choix s’est fait avant tout sur des critères musicaux : « Nous avons choisi Wallette avant tout pour sa proposition musicale : sa voix, son écriture, la sensibilité de son univers ».

Son profil s’est imposé avec naturel : « Par son authenticité et son aisance ». Une artiste en parfaite résonance avec l’esprit du projet : « Elle incarne idéalement ce projet de faire revivre cette initiative de label – elle aurait certainement été choisie par M. Rabanne lui-même ! ».

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Wallette, trouver sa voix

 

Nous avons profité du passage à Paris de Wallette lors d’un showcase à Maison 3, ancien cabaret où se sont croisées Edith PiafBarbara et Juliette Gréco dans les années 50 devenu club à l’ambiance feutrée, chaleureuse et tamisée, pour la rencontrer.

 

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Vous avez commencé très jeune par la danse…

Oui, c’est vrai. J’ai grandi en Caroline du Nord, à Raleigh, et j’ai commencé à danser à quatre ans. Mes parents nous ont tous inscrits à des cours : ballet, danse classique, claquettes… un peu de tout. Très vite, je me suis tournée vers la comédie musicale, parce que j’adorais chanter. J’étais cette enfant qui courait partout dans l’église en chantant à tout le monde – et en agaçant tout le monde aussi. Mais c’était moi.

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La musique était déjà centrale ?

Oui, complètement. Chanter a toujours été naturel pour moi. Après m’être concentrée sur la comédie musicale, j’ai décidé que je voulais déménager à New York. J’avais 17 ans, je venais de terminer le lycée, et j’ai dit à mes parents que je voulais partir. Ils m’ont répondu que je n’étais pas prête. Alors j’ai travaillé. J’ai pris une année sabbatique, je suis allée à l’école pendant un temps, puis je suis revenue avec un vrai plan : où j’allais travailler, où j’allais vivre, avec qui. Là, ils ont dit oui. Et je suis partie à New York pour passer des auditions pour Broadway.

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Vous jouez aussi du piano…

Oui, j’ai appris le piano quand j’étais jeune, puis j’ai arrêté sans trop savoir pourquoi. La vie est devenue un peu folle, je n’avais plus de piano… Et puis un jour, j’en ai eu un, et j’ai recommencé à l’âge adulte. Aujourd’hui, je joue suffisamment bien pour composer. Je compose toujours au piano, puis je pars de là.

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© LFC

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Choisir son nom

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Pourquoi avoir abandonné votre patronyme Watson pour Wallette ?

J’y ai beaucoup réfléchi. Watson, c’est le nom de mon père, et je trouvais ça plutôt cool. Mais Wallette est le nom de ma grand-mère, du côté de ma mère. C’était délicat, mais je pensais qu’un seul nom serait plus fort. Porter le nom de ma mère et de ma grand-mère, c’était important pour moi. Wallette, c’était une évidence.

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Premières chansons, premières émotions

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Vous vous souvenez de votre première vraie chanson ?

Oui. You’ve Got My Heart Wrapped in Your Hand. C’était en 2015. Je pense que c’est la première chanson complète que j’ai écrite. Avant ça, il y avait surtout des bribes, des fragments. Là, je me suis dit : « Ok, je vais écrire une chanson du début à la fin ». C’était la première d’une longue série.

 

L’écriture est très intime chez vous…

J’adore écrire. C’est ma façon de laisser sortir toutes mes émotions. C’est comme mon journal intime, mais en musique. Chaque chanson est très vulnérable, parce que ce ne sont que mes sentiments.

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Entrer dans l’industrie sans se perdre

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Comment s’est faite votre entrée dans l’industrie musicale ?

Pour moi, rester authentique a toujours été essentiel. Il est très facile d’entrer dans cette industrie et d’accepter tout ce qu’on vous propose, de changer qui vous êtes pour obtenir quelque chose plus tard. Moi, je ne voulais pas faire ça. Aujourd’hui, je suis indépendante. Je suis très ouverte d’esprit, je crois que ce qui doit arriver arrivera. En attendant, je prends du plaisir à faire de la musique et à créer. La vie peut être stressante, trépidante, mais créer me ramène toujours à moi-même. C’est une chance immense.

 

Est-ce difficile d’être une femme dans l’industrie musicale ?

Oui. C’est difficile. Il n’y a pas grand-chose d’autre à dire. Mais on persévère. On continue. Nous avons besoin de la musique, de l’art, de la danse pour guérir. Peu importe où vous êtes, à quel point vous êtes perdu, la musique, pour moi, me ramène toujours à moi-même.

 

© LFC

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Du mannequinat à la musique

 

Votre parcours passe aussi par le mannequinat.

Quand j’ai déménagé à New York, j’ai été repérée alors que je passais une audition pour Broadway. Je travaillais comme animatrice, et quelqu’un m’a arrêtée dans la rue. Ils m’ont dit : « On part à Paris ». J’ai répondu : « J’ai un travail ». Ils ont dit : « Quitte-le. Deviens mannequin ». Et j’ai dit oui. J’ai été mannequin pendant huit ans. Ça m’a donné une confiance que je n’avais pas avant. J’ai appris à dire non, à m’affirmer. J’avais un pied dans la musique et un pied ailleurs, et à un moment, j’ai compris que je devais me lancer à fond dans la musique. C’était passer du confortable à l’inconfortable, et l’inconnu fait peur – comme il se doit. Mais c’est tellement gratifiant que ça vaut le saut.

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La rencontre avec Rabanne entre héritage et création

 

La reprise de Listen to the Music de Judy Carter ?

Je voulais embrasser les années 80. Quelque chose d’iconique. De l’or, des couleurs, un flou. Je voulais que les gens ressentent la nostalgie, que ça les ramène un peu en arrière.

 

Vous avez publié votre version et travaillé à Miraval Studios…

Oui, en Provence. C’était incroyable. En entrant, l’énergie, l’atmosphère… Ça m’a donné une liberté musicale que je n’avais jamais ressentie. Ça m’a poussée à donner le meilleur de moi-même, vocalement et artistiquement. Je n’en reviens toujours pas.

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Cover Listen to the Music

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Et la suite ?

 

Vous venez de sortir un nouveau single, I’m On Fire

Oui. Nous avons écrit la chanson titre du thriller américain réalisé par Jamie Marshall, Safe House avec mon co-auteur, Lucien Laviscount. On voulait une ambiance à la James Bond, en connaissant le scénario. Finalement, on a fait une version complète parce qu’on aimait trop la chanson. Elle a un côté country western, un mélange entre Bond et Django. C’est l’une de mes chansons préférées.

 

Vous aimeriez continuer dans la musique de film ?

J’adorerais. Vraiment. C’est un objectif.

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Entre mémoire et projection, l’histoire que Rabanne raconte aujourd’hui est celle d’un héritage vivant, qui ne se fige pas mais se transmet, se transforme et s’incarne. En offrant à de jeunes artistes des espaces de liberté, de création et d’expression, la maison prolonge avec justesse la vision de Paco Rabanne : une création totale, ouverte, indisciplinée, où la musique dialogue avec la mode et le monde.

À travers Wallette, c’est cette filiation qui prend corps. Une artiste habitée par le mouvement, la voix et l’émotion, guidée par l’authenticité et le désir de créer sans compromis. De la reprise de Listen to the Music à ses propres compositions, son parcours résonne avec l’esprit pionnier de Rabanne : celui d’oser, de traverser les frontières et de faire de l’art un espace de vérité.

Plus qu’un concours ou une collaboration, cette rencontre dessine une trajectoire commune : celle d’une maison et d’une artiste qui regardent l’avenir sans renier leurs racines, convaincues que la musique – comme la mode – est avant tout un langage universel, capable de rassembler, de réparer et de révéler les voix de demain.

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Texte Alizée Morais et Lionel-Fabrice Chassaing

Image de couverture © Rabanne

 

Remerciements : Rabanne, Wallette, Maison 3, Miraval Studios.

 

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