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Le clip Ivoire Feeling de Jeune Morty met en image un ensemble de codes déjà présents dans certaines cultures africaines et diasporiques, en particulier dans les scènes urbaines ivoiriennes. L’intérêt du clip ne réside donc pas dans une innovation stylistique, mais dans la manière dont ces codes sont montrés, structurés et rendus visibles à un public élargi.
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Une construction visuelle cohérente
Sur le plan stylistique, le clip repose sur une direction artistique claire, fondée sur l’utilisation de couleurs saturées, l’accumulation de textures, matières brillantes, superpositions, ainsi qu’une présence marquée des accessoires et une importance donnée au corps et à la posture. Ces éléments participent à une manière spécifique d’occuper l’espace visuel. Le vêtement ne se limite pas à habiller : il structure l’image et renforce la présence des corps à l’écran. Cette approche s’inscrit dans une continuité avec certaines esthétiques associées au coupé-décalé et, plus largement, à des formes d’expression visuelle africaines où la visibilité et l’expressivité priment sur la discrétion.
La pochette de Jeune Morty Vol. 1 illustre une évolution vers des formes plus éditorialisées de cette esthétique. Le cadre studio, la composition maîtrisée et le travail sur l’image témoignent d’un passage vers une représentation plus construite, tout en conservant des éléments clés : présence du corps, affirmation visuelle et contrôle de la mise en scène. L’esthétique ne disparaît pas, elle se reconfigure dans d’autres formats.
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Dans Ivoire Feeling, les silhouettes reposent sur une construction globale. Certains looks combinent plusieurs éléments caractéristiques. Les matières brillantes, les superpositions et les accessoires visibles participent à une mise en tension visuelle. La brillance, qu’elle vienne du satin, du cuir ou de tissus synthétiques, capte la lumière et attire immédiatement le regard. Elle est souvent associée à des couleurs saturées qui renforcent l’impact de l’image. La silhouette est rarement minimaliste. Les volumes sont présents, les couches se superposent, créant une impression de densité visuelle. Cette accumulation n’est pas désordonnée : elle structure la silhouette et lui donne une présence forte à l’écran. Les accessoires jouent également un rôle central. Lunettes, bijoux et détails métalliques ne viennent pas simplement compléter la tenue, mais participent pleinement à sa construction. Ils prolongent le vêtement et accentuent l’affirmation du corps.
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Enfin, le styling ne peut pas être dissocié de l’attitude. Posture, regard, manière de se tenir : le vêtement fonctionne en lien direct avec le corps. Il ne s’agit pas seulement de porter une tenue, mais de l’incarner.
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Des codes déjà existants
Les éléments stylistiques présents dans Ivoire Feeling ne sont pas apparus récemment. Ils s’inscrivent dans des pratiques vestimentaires et culturelles installées depuis plusieurs années.
On retrouve un rapport affirmé à la couleur, une valorisation de la brillance et du contraste, ainsi qu’une importance donnée à la mise en scène de soi. Ces caractéristiques s’opposent à des codes plus occidentaux fondés sur le minimalisme ou la neutralité. Elles relèvent d’autres systèmes de valeurs esthétiques, dans lesquels la visibilité et l’affirmation sont centrales.
Figure centrale du coupé-décalé, Douk Saga participe à l’élaboration d’une esthétique fondée sur la visibilité et la mise en scène de soi. Lunettes, bijoux, posture frontale : chaque élément contribue à construire une image maîtrisée, pensée pour être vue. Cette approche ne relève pas d’un simple style vestimentaire, mais d’un rapport spécifique à l’apparence, où le vêtement devient un outil d’affirmation sociale et culturelle.
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La question de la visibilité
Si ces codes ne sont pas nouveaux, leur perception, en revanche, évolue. Le clip participe à une diffusion plus large de cette esthétique, notamment via les réseaux sociaux. Cette circulation modifie la manière dont ces codes sont reçus. Une esthétique qui était auparavant située, culturellement et géographiquement, devient accessible à un public plus vaste. Elle change alors de statut : d’expression culturelle spécifique, elle devient une référence esthétique globale. La diffusion du clip s’inscrit dans un écosystème dominé par des plateformes comme TikTok et Instagram. Ces espaces ne distribuent pas les contenus de manière neutre. Ils privilégient les images immédiatement lisibles, visuellement impactantes et facilement reproductibles. Dans ce cadre, certaines esthétiques circulent plus rapidement que d’autres, non pas en fonction de leur origine, mais de leur capacité à être transformées en images efficaces. Il en résulte une hiérarchie implicite : toutes les formes culturelles ne bénéficient pas du même niveau de visibilité ni de la même réception.
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Décontextualisation et transformation
Lorsque ces images circulent, elles subissent un processus de transformation. Les éléments les plus visibles, couleurs, matières, accessoires, mais aussi l’attitude, sont isolés et réutilisés, souvent indépendamment de leur contexte initial. Des systèmes esthétiques complexes deviennent ainsi des codes visuels, des pratiques culturelles se transforment en tendances, et des identités sont réduites à des « vibes ».
Dans cette campagne de Vogue, Kendall Jenner apparaît avec une coiffure inspirée de l’afro. Un contraste apparaît alors clairement : ce qui peut être perçu comme non conforme ou inacceptable sur des femmes noires devient, dans un contexte éditorial, un choix esthétique valorisé. Le même signe ne produit pas les mêmes effets selon le corps qui le porte.
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Cette transformation permet, certes, une diffusion large, mais elle modifie le sens des formes initiales. Lors du défilé Victoria’s Secret, Karlie Kloss apparaît coiffée d’un headdress amérindien. Le contraste est frappant : un symbole culturel profondément ancré et chargé d’histoire est transformé en accessoire de défilé. Ce déplacement révèle la capacité de la mode à esthétiser des éléments qui, en dehors de ce contexte, ne relèvent pas du simple ornement.
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Mais tout le problème est là, la visibilité ne suffit pas à produire de la légitimité. Le statut d’une esthétique dépend aussi des espaces dans lesquels elle est reprise et valorisée. Lorsqu’elle circule dans des contextes dominants, médias, mode, réseaux influents, elle peut être requalifiée comme innovante ou désirable. Et pourtant il ne s’agit pas d’une création nouvelle, mais d’un changement de perception. Une esthétique déjà existante est perçue comme désirable et « trendy » dès lors qu’elle est appropriée par les groupes dominants.
Dans ce cadre : le sens initial est atténué, les références culturelles sont effacées, l’esthétique est séparé de son contexte social. Ce mécanisme favorise la circulation, mais il produit également un écart entre origine et usage. Et la mode, elle, joue un rôle central dans ce processus. Elle fonctionne par sélection et transformation de signes culturels. Les éléments issus de contextes spécifiques sont extraits, réinterprétés et intégrés dans d’autres systèmes esthétiques. L’utilisation de coiffures associées à des cultures africaines sur des corps qui n’en sont pas issus illustre un processus de réappropriation esthétique, où le signe circule indépendamment de son ancrage culturel.
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Ivoire Feeling ne crée pas une tendance. Il participe à la mise en visibilité d’une esthétique déjà existante. L’enjeu ne se situe donc pas dans l’apparition de nouveaux codes, mais dans les conditions de leur circulation et de leur réception. Ce que montre le clip, au-delà de son esthétique, c’est un phénomène plus large : la manière dont des formes culturelles spécifiques deviennent, par diffusion, des références globales.
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Texte Hanaé Mamoum
Image de couverture image tiré du clip Ivoire Feeling de Jeune Morty
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