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Défiler pour se souvenir. S’habiller pour ne pas oublier. Au parc Georges Brassens, dans le 15ᵉ arrondissement, l’air est froid, presque immobile. Rien ici n’est neutre. Ce n’est pas un décor, c’est un lieu de vie. Le quartier où Emeric Tchatchoua a grandi. Et cela change tout. Dès les premières secondes, on comprend que cette collection ne se regarde pas. Elle se ressent.
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Deux silhouettes ouvrent le défilé. Costumes noirs, gants de cuir, lunettes sombres, mains liées sous des parapluies. L’image est silencieuse, presque solennelle. On pense à une procession funéraire. Mais une procession apaisée. Digne. Étrangement belle. Rest In Paris ne parle pas de mort. Elle parle de la manière dont on continue à vivre avec l’absence. Et cela se lit d’abord dans les vêtements.

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Le tailoring comme signe de recueillement
Le tailoring est strict, vertical, allongé. Les manteaux frôlent le sol. Les épaules sont marquées. Les corps semblent étirés vers le bas, comme retenus par le poids invisible de quelque chose. Il y a dans cette rigueur une forme de solennité. Presque de recueillement.
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Mais rien n’est figé
Cette structure est sans cesse troublée par l’intime : des broches, des portraits imprimés, des pulls graphiques, des bombers, des maillots de football, des cardigans. Comme si chaque silhouette portait à la fois la tenue du deuil et les fragments d’une vie quotidienne qui refuse de disparaître.
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Le vêtement comme archive personnelle
Certains looks portent le portrait du frère d’Emeric Tchatchoua, disparu il y a quelques années. Ces images ne décorent pas. Elles habitent. Elles transforment les vestes en reliques, les costumes en supports de mémoire. Le vêtement devient archive collective. La présence d’Amy Winehouse, elle aussi, apparaît en filigrane. Une autre figure disparue trop tôt. Une autre mémoire collective qui s’entremêle à l’histoire personnelle. Ici, la culture populaire et l’intime ne se distinguent plus. Ils coexistent, comme dans nos propres souvenirs. La collection prend alors une dimension presque autobiographique. Comme si chaque look racontait un fragment d’histoire que l’on porte sur soi.
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Une palette de souvenirs
Le noir domine, évidemment. Profond, enveloppant, presque protecteur. Mais il est accompagné de verts mousse, de bordeaux sourds, de gris, de bleus denses, de bruns terreux. Des couleurs organiques, automnales, qui évoquent quelque chose de très vivant malgré tout.
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Et puis soudain, ce turquoise éclatant.
Un total look bleu clair traverse le défilé comme une respiration. Une apparition lumineuse au milieu de cette marche sombre. Comme le moment où la mémoire ne fait plus mal. Où elle devient douce.
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Une procession contemporaine
Le casting renforce cette sensation de marche collective. Hommes, femmes, silhouettes androgynes, générations différentes, attitudes variées. Certains très stricts, d’autres plus relâchés. Certains presque militaires, d’autres profondément street.
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Les parapluies, les sacs cylindriques, les gants, les lunettes noires, les broches : tout participe à cette impression de procession. On ne regarde plus un défilé. On assiste à une marche symbolique. Une communauté réunie autour d’un même souvenir.
Lorsque plusieurs modèles descendent ensemble les marches lors du final, l’image devient évidente. Ce n’est plus une présentation de vêtements. C’est un hommage collectif.
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Entre enterrement et célébration
Alors l’ouverture prend tout son sens. Ces deux hommes main dans la main sous la pluie. Oui, cela évoque un enterrement. Mais un enterrement apaisé. Une manière élégante de dire au revoir. Une manière, surtout, de continuer à avancer.
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Rest In Paris n’est pas une collection spectaculaire. Elle est profondément humaine. Et c’est précisément pour cela qu’elle marque.
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Texte Hanaé-Nalova Mamoum
Image de couverture © 3.Paradis
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