ROLLING LOUD : MAINSTREAM vs. UNDERGROUND, qui fabrique les icônes ?
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La dernière édition du festival Rolling Loud Orlando a fait beaucoup de bruit et a révélé un chamboulement dans la scène rap américaine. À travers une série de concerts toujours plus énergiques, cette programmation sur trois jours révèle un nouveau line-up qui met en lumière des artistes émergents et témoigne d’un certain essoufflement du mainstream. Cette édition marque un véritable tournant dans cet univers, au point que certains parlent déjà d’une nouvelle ère.
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Quand le mainstream perd son impact
Rolling Loud a révélé quelque chose de marquant. Le mainstream semble en perte d’impact. Et ce n’est pas seulement une critique, mais un constat. On observe à travers les réactions sur les réseaux et les interviews de fans une forme de lassitude envers les artistes qui occupent habituellement les têtes d’affiche, comme Don Toliver, dont le set a été jugé répétitif et presque ennuyeux, tant sur l’image que sur le fond.
À l’inverse, la scène underground prend de plus en plus de place. Nine Vicious s’impose comme une nouvelle sensation, générant une hype comparable à celle de figures déjà installées dans le mainstream comme Playboi Carti, considéré comme le « King of Rolling Loud ». Dans le même temps, son set, tout comme celui de Carti, a été largement relayé et perçu comme un moment fort du festival, porté par une énergie folle et une prestance visuel très marquée.
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Cela dépasse largement le cadre d’un simple événement. C’est toute la scène mainstream qui est remise en question. L’année 2025 a été jugée par beaucoup comme l’une des plus faibles de ces dernières années, et 2026 semble confirmer cette tendance.
Des artistes comme Drake, malgré un retour très attendu, ont été critiqués pour des projets jugés répétitifs et peu inspirés. Même constat chez Lil Baby ou Roddy Ricch : une impression de stagnation, sans véritable évolution.
Au-delà de la musique, c’est une répétition globale des styles et des univers qui s’ajoute à cela : DA, looks, storytelling, tout semble s’uniformiser. En bref, on se fait chier. Le mainstream demeure néanmoins encore dominant commercialement, porté par une « musique à playlist », mais il est de moins en moins désirable culturellement. On a l’impression qu’il n’y a plus rien à apporter à la table, et cela se ressent dans les réactions.
Dans un monde en constante mutation, où tout est bousculé en permanence, les spectateurs et auditeurs recherchent de la nouveauté, de nouvelles icônes et de nouveaux récits. Comme un enfant qui en a fini avec sa poupée pour passer à une nouvelle console de jeu dernier cri.
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Underground Takeover : quand la culture change de camp
C’est clair, le mainstream fatigue. Un vide culturel, que ce soit en musique comme en mode, semble émerger dans le monde du rap. A l’image d’un match de foot, lorsqu’un joueur n’est plus en forme, il finit par être remplacé ou mis sur le banc. Ici, la nouvelle génération entre en jeu, pas de manière brutale, pas forcément définitive, mais progressivement, comme semble l’indiquer la dynamique qui s’installe en 2026.
Quelle est la réponse de l’underground face à ce basculement ? Cherche-t-il à devenir le nouveau mainstream ? Certainement pas. Et cela se reflète à travers plusieurs éléments : l’idée n’est pas de devenir des machines à streams ou les nouvelles égéries de maisons de luxe. On est plutôt face à une génération qui cherche à s’exprimer sans forcément chercher à être comprise. Ce qui est niche n’est pas fait pour plaire à tout le monde.
L’underground apparaît alors comme un espace plus libre, où le risque est permanent, ce qui nourrit justement son mystère et son attractivité. Il ne cherche pas à plaire, il cherche à exister. Que ce soit dans le son, avec des sonorités singulières, ou dans la mode, avec des identités visuelles beaucoup plus fortes. Moins formaté par l’industrie, et plus indifférent au regard extérieur, tant que l’expression reste fidèle à elle-même. Cela traduit presque une philosophie de vie propre à cette génération.
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Dans cette logique, on observe une explosion du « personnage » dans le rap. Les artistes deviennent des figures à part entière, avec des univers construits. Le look devient central, de la silhouette à l’attitude. Internet, les clips et les réseaux sociaux jouent un rôle clé dans cette construction d’identité totale, dans un espace où les fans peuvent presque vouer un culte à ces figures.
C’est dans ce contexte qu’émergent des styles toujours plus singuliers. Et c’est précisément là que l’underground prend sa force : un mélange entre singularité sonore et puissance visuelle.
L’écosystème mode l’a bien compris. Les maisons ne regardent plus uniquement les charts, mais les micro-scènes qui façonnent la culture de demain. Elles s’intéressent à des profils aux esthétiques brutes, hyper visuelles, souvent proches du « post-internet ». Des maisons comme Gucci, Rick Owens ou Balenciaga, portées par des directeurs artistiques visionnaires, intègrent de plus en plus ces artistes à l’esthétique et aux univers musicaux avant-gardistes.
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OsamaSon, Che, Nine Vicious : trois figures de l’underground
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OsamaSon
OsamaSon (aka Lil O), dans cet univers quasi super-héroïque de l’underground, incarne le chaos visuel. Apparue rapidement, en l’espace de trois ans, sa trajectoire aurait pu laisser penser qu’Amari Deshawn Adham Middleton finirait comme un one-hit wonder de plus. Et pourtant, dans une scène rage déjà saturée par des figures comme Playboi Carti et ses imitations, OsamaSon a réussi à se faire une place. Sans jamais cacher ses inspirations, notamment Carti, autant dans le son que dans le style, il a réussi à ne pas rester dans le simple statut de clone. Là où il se distingue, c’est dans sa capacité à faire de ces références un univers à part entière. Dans un contexte où tout semble déjà avoir été fait, il réussit à prouver qu’on peut être influencé sans disparaître dans la copie. C’est précisément ce qui fait sa force.
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À cela s’ajoute un univers visuel très construit, notamment à travers des rollouts et teasers d’albums très travaillés. Il développe une esthétique sombre, fragmentée, limite chaotique et psychédélique. Cela s’est confirmé avec ses projets JumpOut et Psykotic, où les visuels ont créé la hype avant même la musique.
L’image, le son et l’univers fonctionnent ensemble, dans une continuité totale, renforcée par ses clips et ses performances live. Des marques comme Balenciaga ont d’ailleurs identifié ce potentiel en l’intégrant à certaines campagnes.
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Che
Chase Shaun Mitchell, connu sous le nom de Che, incarne à lui seul une forme de futurisme singulière. Le genre d’artiste qui n’attend pas la pression du public pour évoluer, sans craindre les conséquences. Il n’y a pas vraiment d’autre mot que « figure » pour définir ce type de profil, déjà source d’influence pour une nouvelle génération de rappeurs attirés par ses sonorités. Musicalement, Che ressemble à un rêve lucide en mouvement constant. Tout change en permanence : des basses saturées qui lui valent le surnom de « Bass God », des voix qui oscillent entre l’aigu extrême et le grave profond, et des instrumentaux toujours différents.
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Son univers est froid, cyberpunk et expérimental. Il entretient un lien très fort avec l’image et Internet, dans une esthétique numérique en constante évolution. Pourtant, son style vestimentaire reste ancré dans ses origines d’Atlanta : cuir, jeans slim, grillz, pièces Saint Laurent ou Rick Owens. Un contraste intéressant entre une musique très expérimentale et un look plus classique, qui crée une rupture visuelle forte accentuée par l’univers avant-gardiste. On le retrouve aussi dans ses concerts, qui ressemblent à des soirées hard-techno : lumières violentes, basses agressives pour le grand plaisir des pogos. Chaque performance devient une expérience totale. Ses clips, toujours différents, renforcent cette idée : tout semble partir dans plusieurs directions, mais tout reste cohérent.
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Nine Vicious
Pour finir, Nine Vicious représente probablement l’ascension la plus fulgurante de cette période. Trevon Deronta O’Ryan Echols est passé en très peu de temps de figure émergente associée à Young Thug et YSL à l’un des noms les plus commentés de la scène underground. Son passage à Rolling Loud Orlando en est un exemple parfait : présenté comme une première apparition, il a rapidement été associé à une potentielle future tête d’affiche du festival. Sa performance a marqué les esprits par son énergie, à l’inverse de certaines têtes d’affiche qui semblent parfois figées dans une image de « déjà-vu » et de contrôle.
Nine Vicious casse cette logique. Il ne se limite pas à une posture ou à une image construite artificiellement : il explore réellement plusieurs directions musicales. Son album EMOTIONS confirme cette polyvalence, mêlant trap, rage, sonorités mélodiques, mais aussi des influences country ou afrobeat. Ses transitions, sa manière de poser, ses variations vocales (chantées, criées, graves ou aiguës) donnent une impression de mouvement permanent. C’est frais, et surtout imprévisible.
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Cette énergie se retrouve dans son image. On peut le rapprocher de ce que Young Thug a pu apporter à la culture visuelle du rap : une liberté totale, sans peur de la différence.
Tatouages, pièces de luxe, coiffures travaillées, Nine Vicious navigue entre plusieurs styles, du layering inspiré du Japon à des looks plus classiques comme du Burberry ajusté. Il expérimente sans cesse, ce qui nourrit une esthétique forte et une communauté très engagée.
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Ces trois artistes montrent clairement où on en est : l’underground n’est plus un simple terrain périphérique, c’est devenu une vraie machine à produire des styles, des images et des figures culturelles. Chaos, futurisme, énergie brute : chacun incarne une manière différente de casser les codes établis.
Le mainstream continue de tourner, mais il fascine de moins en moins. Et dans ce vide, ce sont ces nouveaux profils qui imposent leur rythme et leur vision.
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Texte Maël Delanoë
Image de couverture @rollingloud, Nine Vicious.
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