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Avec Æther, Yan Wagner poursuit sa traversée des zones de tension entre passé, futur et mémoire. L’artiste y déploie un disque libre, collectif et frontal, où le sampling devient une matière de composition à part entière, au service d’un son à la fois organique, électronique et profondément habité. Rencontre.
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Æther confirme la place de Yan Wagner dans une zone singulière de la pop alternative française : celle d’un artiste qui aime brouiller les lignes sans jamais perdre son fil. Le disque s’ouvre sur Synchronised, une pièce qui vibre comme un voyage entre l’amour et l’illusion, entre attente et échec. High poursuit dans une tension plus directe, presque trance, où la pulsation devient un miroir des pertes et des gains du monde numérique.
Les collaborations prennent une place centrale dans ce paysage sonore. Par exemple, avec Malik Djoudi, Æthernité devient un chant d’incertitude, une question sur l’avenir et la solitude, posée dans une ambiance proche du rêve lucide. Sur 60fps, Meryem Aboulouafa apporte une voix claire et insistante qui donne à ce morceau aux sonorités trip-hop une dimension organique, presque cinématographique.
Plus sombres, Dust Covers Everything et Deep Down s’inscrivent dans une veine plus gothique, et explorent la mélancolie et la peur du futur, tandis que d’autres morceaux déploient des productions plus aériennes, agrémentés de cordes, de violons agités et de textures électroniques qui semblent chercher un point de lumière. À Marseille puis au studio CBE à Paris, Yan Wagner a bâti un disque à la fois très personnel et profondément collectif, où l’on entend aussi des instruments comme le santuur ou des synthés modernes, loin des recettes analogiques habituelles.
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Depuis ton dernier projet, qu’est-ce qui a changé dans ta manière d’écrire, et qu’est-ce qui t’a amené vers ce nouvel album ?
J’ai souvent envie de changer de méthode quand je commence un nouveau projet. C’est important pour moi de ne pas m’ennuyer et d’aborder la création autrement. Pour cet album, j’ai moins utilisé les synthés directement et j’ai travaillé de manière plus simple, en construisant d’abord une base de sons à partir de petites esquisses. Pendant environ un an et demi, j’ai composé des morceaux qui n’ont pas forcément abouti, mais qui m’ont permis de développer une matière sonore. Ça m’a constitué une sorte de banque de samples maison dans laquelle j’ai ensuite puisé pour les morceaux du disque.
On sent dans ce disque un rapport très fort au temps, au souvenir, à ce qui aurait pu arriver. Est-ce que c’était le point de départ du projet ?
Je prends des notes en permanence, même quand je ne pense pas à faire un album. Je lis beaucoup aussi, et j’accumule des idées en me disant que cela pourrait devenir une chanson, ou peut-être une histoire. À force, certaines idées entrent en collision avec la musique, et un lien se crée entre les thèmes et les sons. Je n’ai pas vraiment de concept de départ : ce sont les idées qui remontent à la surface, et j’essaie d’en faire quelque chose.
On entend des textures très différentes, à la fois organiques et électroniques. Comment as-tu construit cet univers ?
Comme on le disait juste avant, la base du disque repose sur le sampling, en particulier sur le fait de me sampler moi-même. Mais j’ai aussi fait appel à d’autres musiciens, notamment pour les cordes. Nous avons passé une semaine en studio pour enregistrer des batteries, des cordes, du piano et toutes les voix. Le studio n’était pas une fin en soi : c’était plutôt une deuxième étape, un moyen d’enrichir le disque avec d’autres textures. J’avais besoin que d’autres personnes rejoignent le projet, parce qu’un travail seul a forcément ses limites.
Justement, ces invités : qu’ont-ils apporté à la direction du projet ?
Leur présence, déjà. Et puis des façons de penser différentes. Quand je propose une collaboration, j’arrive souvent avec une base déjà très écrite, parce que je ne veux pas donner l’impression de me reposer sur les autres. Mais si les invités proposent autre chose, c’est encore mieux. Pour moi, une vraie collaboration doit aller vite et sembler évidente des deux côtés. Il faut que ça colle tout de suite, sinon on risque de forcer les choses.
Tu dis que tu aimes quand ça va vite. Pourquoi cette rapidité est-elle si importante ?
Parce que je ne veux pas que la musique devienne une source de souffrance. Faire de la musique est déjà assez difficile comme ça. Il y a forcément des moments de blocage, mais quand ça marche, j’ai envie que cela se fasse dans la joie. Le studio doit être un lieu vivant, où l’on rit, où l’on déconne, même quand on travaille sur une musique sérieuse. Je suis convaincu que cette énergie positive finit par s’entendre dans le morceau.
Que raconte ce disque de toi aujourd’hui que tes précédents ne disaient pas encore ?
Je pense qu’il me montre un peu plus en phase avec mes émotions. Avant, j’avais peut-être tendance à garder une certaine distance, à passer par le second degré ou à travestir ce que je ressentais. Ici, je suis peut-être un peu plus direct, un peu plus honnête avec les sentiments.
Enfin, si tu devais résumer cet album en une image ou une sensation, laquelle choisirai-tu ?
La pochette du disque me semble parfaitement résumer l’album. Elle a été réalisée par Smith, un artiste qui travaille avec des caméras thermiques. J’aime cette idée de faire apparaître ce qui est là, mais qu’on ne voit pas forcément. C’est exactement ce que je ressens avec ce disque.
Æther est disponible via Yotanka Records. En concert à Paris (Maroquinerie) le 17 juin 2026.
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Texte Tiphaine Riant
Image de couverture ©Smith
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