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Les observateurs assidus du rap parisien découvraient en 2020 un certain Robin Des Blocs. Six ans et sept projets plus tard, le rappeur originaire de Créteil se fait appeler Rob. Vêtu d’une grande veste en cuir noire vintage, l’imposant gaillard d’1m90 au regard doux est venu échanger dans nos locaux avant la sortie de La part des anges – partie 1, dorénavant disponible. Pour ce projet, il n’a pas changé de recette, ni d’équipe. Ça tombe bien, elles nous régalent toujours. Mais Rob n’est plus tout à fait le même.
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Un nouveau chapitre de sa carrière s’ouvre, dans lequel « un peu plus de légèreté » s’immisce, reconnaît-il. Rob laisse doucement entrer la lumière dans son rap auparavant lourd comme un ciel orageux. Même les noms de ses projets (Replay, Rien ne change, Faux départs) reflétaient ces sentiments trop répandus parmi la jeunesse française : la lassitude d’être bloquée dans la galère. La frustration de ne pas réussir à croire en un futur confortable, car on ne naît pas au bon endroit, pas avec les bons filons.
Rob est un garçon plutôt taciturne, tendance mélancolique. On le reconnaît à sa voix grave et à son honnêteté. C’est pourquoi son rap a toujours dépeint cet amer sentiment de blocage qu’il connaissait et observait autour de lui. Les romanciers réalistes dépeignaient les quotidiens épuisants des prolétaires Français dans leurs romans. Rob fait ressentir la réalité d’une partie de la jeunesse de banlieue ou des campagnes isolées à travers ses morceaux. Quand on lui explique qu’on le voit comme un « rappeur réaliste », il nous accorde que « ça matche », que c’est « une bonne définition » de son style. Ses punchlines bien trouvées décrivent souvent le quotidien de celles et ceux qui aimeraient profiter de la vie mais se retrouvent épuisés par des boulots qu’ils rêvent de fuir. Et qui, à ce stade, ont pour seules options pour se soulager de se serrer les coudes entre amis, boire quelques verres, fumer des joints pour oublier un peu leur condition… Et si possible, trouver du réconfort auprès d’une âme charitable qui ouvrirait les portes de sa chambre, si ce n’est pas celles de son cœur.
Se faire l’écho de cette jeunesse frustrée, c’était presque nécessaire pour lui. Car Rob appartient aux artistes qui se délestent par leurs textes des mots qu’ils peinent à extérioriser autrement. « Y’a que sur la prod que j’suis bavard » admet-il dans Zero Joy (ft. Celestino), premier extrait du nouveau projet. On lui demande donc si sa musique lui sert de défouloir ou de journal intime. Il acquiesce et confirme que l’idée est la bonne, même si « ces mots sont un peu sur utilisés et clichés » dans le monde du rap.
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Après avoir suivi au fil des projets ses peines, ses doutes et sa colère, il est réjouissant de sentir la lumière pénétrer dans la vie – et donc, dans la musique – du rappeur basé à Montreuil. Ce soupçon « de légèreté » dans ses nouveaux morceaux est apparu « naturellement » durant la conception de la musique. Ce qui a permis cette éclaircie, c’est d’abord de pouvoir vivre de sa musique. « J’ai plus à me lever tôt, ou à me casser le dos » rappe-t-il dans Réflexes de voleur. C’est aussi l’œuvre du temps et de l’apaisement qu’il apporte parfois. Il nous explique pourquoi ce nouveau chapitre se nomme La part des anges : « Ça désigne la part du liquide qui s’évapore lors du vieillissement de l’alcool et qui laisse place à d’autres saveurs, souvent considérées comme meilleures ». Un titre habilement trouvé, pour un artiste allégé, à l’image de sa musique.
Mais cette évolution n’est pas une métamorphose. Rob demeure fidèle à lui-même et à son créneau : il propose un rap honnête, où la colère laisse doucement place à la mélancolie. Il se distingue toujours par la qualité de son écriture et de ses rimes, son côté fonceur mais néanmoins agile sur les instrumentales. Chez Rob, pas de cris, pas d’exagération, pas de flows extravagants ni de gimmicks accrocheurs pensés pour TikTok. Mais une sobriété élégante qui met ses textes en avant.

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Ses fondamentaux sont là. Lui qui a fait du foot et du basket dans sa jeunesse, il se réfère à des grands noms du domaine ou se remémore ses exploits passés avant de prendre du recul : « Sur le terrain j’cassais des côtes, dix ans plus tard j’tassais des cônes. De temps en temps, j’regarde les rétros, j’crois qu’on galérait trop » (Réflexes de voleur). Amateur de cinéma et de séries, il continue à puiser dans ses références pour parler de lui : « Si je réglais pas mes problèmes comme Servietsky (NDLR : personnage de South Park très porté sur le cannabis) je les règlerais sûrement comme Dexter (NDLR: le serial killer le plus sympathique des séries télé) » (Grove Street).
Toujours fasciné et attiré par les femmes, il semble continue à chercher auprès d’elles de l’apaisement : « J’aime bien ses courbes, avec des mots j’peux les dessiner » (Charbon & Finesse). Il l’exprime de manière imagée, parfois même cinématographique : « Une quille de vin le long du canal, j’joue les bobos pour Madame. On termine à l’appart, caleçon par terre, soutif sur le bras du canap’ » (Réflexes de voleur). Sa passion pour le rap est depuis longtemps devenue une seconde nature pour lui. Mais il ne se limite pas à ce genre et ne lui accorde pas un blanc-sein : « Dans mon crâne : que des rimes qui résonnent, j’vis pour ça. Mais quand j’ai le seum contre ton rappeur éclaté, j’écoute du Sade ou du Cléosol. » (Réflexes de voleur.)
Rob continue d’affirmer, à coups d’assonances et allitérations, ses convictions et valeurs : la priorité qu’il donne à la liberté sur le confort matériel, celle qu’il donne à la solidarité sur l’ordre, son dégoût pour l’autorité et pour les humains qui veulent en diriger d’autres : « J’aime pas taper aux portes, parler aux porcs, l’attente à la douane, dans les aéroports, le pouvoir et ce qu’il fait aux hommes. Toujours du mal à appliquer vos ordres. » (Réflexes de voleur.)
S’il est fidèle à lui-même, il l’est aussi à ses amis et à son entourage. Son premier projet (2020) était déjà un travail d’équipe avec Johnny Ola, compositeur et ingénieur du son central du Goldstein Studio et du label Goldstein Records. Ce producteur très en vue de la place parisienne est connu pour ses collaborations avec Jazzy Bazz, EDGE ou récemment le jeune talent nîmois OgLounis. En 2026, Johnny est toujours là. Avec Rob, ils forment presque un binôme. Johnny produit la majorité des morceaux du projet ou les co-produit avec leurs acolytes Horaze, Pibé et Marty Santi, qui les suivent depuis des années. Il se charge aussi des mixs, quand Jack Palmer s’occupe du mastering.
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Rob et son équipe Goldstein partagent ce goût pour les instrumentales aux rythmes lents, construites autour d’extraits de morceaux plus anciens (les samples) et exemptes de grosses basses. On pourrait d’un revers de main les qualifier d’ « old school » ou « boom-bap », mais on préfère les considérer comme élégantes et de facture classique. Les samples sont dénichés sur le net, dans des films ou chez des disquaires. Mais quand on interroge Rob sur leurs origines précises, il nous renvoie gentiment dans nos vingt-deux : « c’est Secret Défense ». Parmi les samples on retrouve des cordes orchestrales, de somptueuses voix soul ou du gros rap du Sud des États-Unis ambiance Three 6 Mafia. Aux diggers de mener l’enquête pour identifier les bandes-originales. Au passage, Rob nous confie que lui aussi note dans son coin des musiques qui ont retenu son attention ici et là. Pour l’instant, il ne les a pas encore mobilisées pour ses instrus, mais ça devrait finir par arriver. Rob futur co-producteur, donc…
Rob prouve son amour du partage à travers ses collaborations. On retrouve Celestino et Léo SVR sur le projet. Il voulait collaborer avec ces deux frères d’armes depuis un moment, non seulement pour leurs indéniables talents de rappeurs mais aussi parce qu’il les « aime beaucoup humainement ». Ces morceaux communs se sont donc créés « naturellement », « rapidement » et dans une ambiance « très cool ». Quand deux artistes se comprennent, s’apprécient et prennent du plaisir à travailler ensemble, ça se sent dans le résultat. On se régale donc à écouter Rob et Celestino slalomer avec mélancolie sur une prod lente faite de quelques notes de guitare, de piano et de cymbales, quand Léo SVR propose un couplet et un refrain hyper punchy sur une instru ambiance West Coast qui incite fortement à lever les bras en l’air.

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Rob mûrit, s’apaise et ressent de plus en plus le besoin de s’évader. De « quitter Gotham », comme il dit pour désigner la chaotique Île-de-France qu’il a tant arpentée. Ce qui est précieux, avec ce Batman du micro et son Robin aux platines, Johnny Ola, c’est qu’en lançant leur disque, on se doutait déjà qu’on ne serait confronté à aucune faute de goût. Que la musique serait élégante, happante ou puissante. Que Rob rapperait honnêtement, avec une écriture exigeante, n’oubliant pas de nuancer son ton sérieux par des traits d’humour disséminés avec parcimonie. On est déjà impatients de découvrir la suite de La part des anges, et les saveurs nouvelles qu’elle nous réserve.
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Texte Antoine Clairefond – Le Rapporteur
Image de couverture © Lucas Courtin
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