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Imaginez : l’été n’est pas encore fini. Nous sommes installés sous des parasols, un verre à la main. C’est dans le cadre verdoyant et effervescent des backstages de Rock en Seine que nous avons partagé un moment, entre sérieux et rires avec Vera Daisies. Mais qui est Vera Daisies ? Derrière cet alias se cache Margaux Jaudinaud, artiste plurielle pour qui créer n’a jamais été une ligne droite, mais un mouvement constant.
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Chez Vera Daisies, rien n’est jamais cloisonné. La musique, le dessin, l’animation, les clips, les personnages fantastiques, les souvenirs de jeunesse et les doutes d’adulte avancent ensemble et se nourrissent.
Margaux grandit près de Lyon, dans un environnement où la curiosité artistique prend vite le dessus. Très jeune, elle détourne l’appareil photo familial pour fabriquer des films en stop motion avec des jouets, invente des bandes-son à coups de bruitages vocaux, bidouille des animations sur Paint. À douze ans déjà, elle raconte des histoires en images et en sons, sans encore savoir que cette double pratique deviendra sa signature.
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« J’ai mis du temps à comprendre que le dessin et la musique étaient profondément liés », explique-t-elle aujourd’hui. Longtemps vécues comme deux passions distinctes, presque opposées : l’une solitaire, l’autre collective et bruyante, elles finissent par se rejoindre naturellement. Le dessin devient un refuge, un endroit pour se recentrer ; la musique, une échappée hors de la solitude. Ensemble, elles lui permettent d’aller plus loin, de pousser ses idées jusqu’au bout, de façonner un univers qui lui ressemble vraiment, « à 100 %, dans le son comme dans l’image ».
Après des études de graphisme, Margaux fait un premier pas radical : tout quitter pour partir à Manchester, tenter la musique. Elle enchaîne les concerts locaux, puis revient en France pour intégrer les Gobelins à Paris. Si elle travaille ensuite pour la publicité, le cadre ne lui convient pas. Trop étroit. Trop éloigné de ce qui l’anime. Le clip devient alors un terrain d’expression évident : un espace où ses deux langages peuvent enfin cohabiter sans compromis.
Illustratrice très demandée sous le nom de Margooodino, elle travaille avec de nombreux artistes de la scène rock indépendante et construit des imaginaires à partir de longues discussions, d’échanges, d’une vraie volonté de comprendre celles et ceux pour qui elle crée. « C’est important pour moi de connaître les gens, leur histoire, leur sensibilité. J’essaie toujours de retranscrire une part de leur identité. » Personnages récurrents, motifs qui circulent d’un projet à l’autre, univers visuels connectés : son travail s’inscrit dans une continuité presque narrative.
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En parallèle, la musique ne disparaît jamais. Elle prend différentes formes, parfois collectives, comme avec Ottis Cœur, duo né d’une rencontre avec Camille Luca au Studio des Variétés, forgé pendant le confinement dans un garage transformé en studio. Parfois plus intime, plus lente à éclore. Le projet Vera Daisies existe depuis longtemps, sans nom d’abord, comme un espace de liberté, un défouloir. Certaines chansons naissent il y a presque dix ans, retravaillées, déplacées, réinterprétées au fil du temps.
« La composition, pour moi, c’est du temps long. Je doute beaucoup, je remets tout en question. J’essaie d’être au plus proche de ce que je suis, mais comme mes envies changent sans cesse, c’est une quête sans fin. » Chaque mot est pesé, chaque phrase pensée. « Quand tu fais de l’art, ça te ressemble forcément. Moi, je ne produis pas du contenu. »
Cette temporalité étirée trouve aujourd’hui sa forme avec Clever Girl, premier EP de Vera Daisies, Geagea, alias Géraldine Baux (Las Aves, The Dodoz) à la production dans lequel elle assemble des chansons écrites à différents moments de sa vie pour en faire un récit émotionnel cohérent. L’EP dessine un parcours en creux : des premiers élans amoureux encore naïfs aux colères nées de désillusions professionnelles, jusqu’aux phases de recul et de remise en question. Chaque morceau vient compléter le précédent, comme si l’histoire s’était construite après coup, par réagencement de fragments épars. Les thèmes qui traversent l’EP, l’amour, les amitiés, les désillusions professionnelles, les rapports de pouvoir dans l’industrie musicale, racontent un apprentissage. Celui d’une artiste qui a dû composer avec la précarité, l’autoproduction, la charge mentale, les injonctions absurdes aussi. « On m’a déjà dit que je n’étais plus toute jeune. J’ai 28 ans, je sors mon premier single… Je ne fais que commencer. » Elle en rit presque, mais la fatigue affleure parfois. Pourtant, l’envie reste intacte. L’EP alterne tensions (ChessGame, 666) et instants plus fragiles (Missing Something, Can’t Blame You), entre guitares nerveuses et mélodies mélancoliques. Cette oscillation constante entre frontalité et vulnérabilité donne à Clever Girl sa densité : un disque qui fait entendre le cheminement d’une artiste qui regarde ses failles avec lucidité. Cette période charnière marque aussi une évolution dans la structuration du projet, récemment accompagnée par une signature chez Sony Music Publishing.
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Cette matière intime, Vera Daisies ne la pense pas comme un objet figé. Elle continue de l’éprouver ailleurs, notamment dans le rapport direct au public, là où les chansons prennent une autre respiration. Vera Daisies cherche avant tout le plaisir et la bienveillance. « J’aime m’amuser. Ça se sent quand les gens prennent du plaisir dans un projet. J’ai envie qu’on passe tous un bon moment. » Si elle a choisit de lever un peu le pied sur les concerts, ce fut pour mieux préparer la suite. Et ainsi imaginer des lives où la musique dialoguerait avec l’animation, où les dessins prendraient vie sur écran géant. Un concert comme une expérience hybride, entre film d’animation et performance rock. Mais pour l’instant, ce sera une Boule Noire où sans doute nous pourrons retrouver ce tutoiement des formes.
Rien n’est figé, tout est en mouvement. « C’est un work in progress permanent. Je ne planifie pas à six ans. J’essaie de m’écouter. Aujourd’hui j’ai envie de faire de l’animation, alors je fais de l’animation. » Une liberté fragile, mais précieuse, rendue possible par la multiplicité de ses activités, par cette capacité à naviguer entre les disciplines sans jamais renier ce qui la relie à l’enfance : le jeu, l’intuition, l’élan.
Avec Vera Daisies, Margaux Jaudinaud construit, patiemment, un espace à elle. Un endroit où l’on peut être musicienne, illustratrice, réalisatrice, sans hiérarchie. Un endroit où l’on avance, malgré les doutes, « toujours debout, toujours vivante ».
Clever Girl est disponible via GRRRANDE. En concert à Paris (Boule Noire) le 29 janvier 2026. En tournée (Brest, Angoulême, Annecy…).
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Texte Lionel-Fabrice Chassaing
Image de couverture Tara Ozem
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