/
Quand on rencontre Tyler Ballgame pour la première fois, quelque chose frappe immédiatement : une forme de retenue, presque de pudeur, mêlée à une intensité prête à déborder. Il parle doucement, choisit ses mots, puis soudain s’emballe, comme si la musique reprenait le dessus. Nous sommes à Paris, en mai 2025 quelques heures après son arrivée en Europe. Il vient de traverser la Manche, a fait halte à Bruxelles pour Les Nuits Botanique, et découvre la capitale française pour la toute première fois.
/
/
« Paris est magnifique. Et c’est étrange… Ma famille est française, mais je n’étais jamais venu. J’ai l’impression que quelque chose se met enfin en place. » Ce sentiment d’alignement traverse tout son parcours. Rien n’a été immédiat et encore moins simple.
/
Grandir avec la musique, sans la choisir vraiment
Chez Tyler D Perry, son vrai patronyme, la musique est d’abord un décor. Sa mère est chanteuse d’opéra, formée au classique, professeure de musique. Les mélodies et la voix font partie du quotidien. Enfant, il grandit avec la comédie musicale avant de découvrir, à l’adolescence, une autre énergie. « Vers 13 ou 14 ans, je me suis mis au rock’n’roll. J’adorais The Who, les Beatles, les Kinks. »
Son père travaille dans l’édition musicale à Nashville. Dans la voiture, la musique est toujours trop forte. « J’ai été nommé d’après Aerosmith. Littéralement. Après coup, ça fait sens que je sois auteur-compositeur. » Adolescent, il joue avec des amis, reprend les mêmes morceaux pendant des mois pour un concert unique en fin d’année. La musique devient un lien social et un espace partagé.
/

/
Berklee, Ralph Waldo et les premières fractures
L’entrée au Berklee College of Music, à Boston, semble naturelle. Tyler y étudie l’écriture, le chant, la performance. « J’ai adoré certains cours, surtout l’écriture de chansons. La prosodie, le “sens dans le sens”, quand la forme correspond à l’essence de ce que tu exprimes. J’essaie de penser à ça dans chaque morceau. Mais je n’ai pas fini. Je fumais trop, je n’allais plus en cours. J’étais là sans y être. » Il en garde néanmoins une certitude : celle d’être musicien.
Avec des amis rencontrés sur place, il fonde Ralph Waldo, un projet folk aux influences bossa nova, quelque part entre Nick Drake et le tropicalisme. Deux EPs voient le jour. Tyler y croit, sincèrement. « Dans ma naïveté, je pensais que ça allait décoller tout seul. Mais au final, seuls mes potes ont écouté. »
La déception est là. Le projet s’arrête. Tyler retourne vivre chez sa mère, joue des reprises dans des restaurants où la musique n’est qu’un fond sonore. La pandémie accentue ce sentiment de stagnation.
/
Le sous-sol, l’autodérision et la naissance de Ballgame
C’est dans ce moment de flottement qu’apparaît le nom Ballgame. D’abord comme une plaisanterie, une manière de se moquer de lui-même. « Je vivais dans le sous-sol de ma mère. C’était la pandémie. Je faisais deux petits gigs par semaine dans des restos où les gens ne voulaient pas entendre de musique. Je viens de la région de Boston. Il y avait ce joueur mythique des Red Sox (équipe de baseball, NDLA), Ted Williams, surnommé “Teddy Ballgame”. Je me moquais de moi-même : “Tyler Ball Game”, genre je cartonne… alors qu’il ne se passait rien. »
La blague devient une ligne dans la chanson Got A New Car. « La chanson parle aussi de l’échec de Ralph Waldo et de l’état d’esprit où j’étais à ce moment-là. Donc ça semblait juste. »
/
/
Los Angeles, la scène et la présence
À L.A., Tyler joue partout. Open mics, petites salles, soirées improvisées. Il chante souvent seul, parfois des reprises de Roy Orbison. Un soir, une story Instagram attire l’attention de Jonathan Rado (Foxygen). « Il m’a écrit : “Qui es-tu ? Faisons un disque ». »
Avec Rado et Ryan Pollie, Tyler enregistre en live sur bande. Peu de prises. Pas de montage. Une approche qui correspond parfaitement à sa vision. « J’adore enregistrer en live sur bande. Il y a une pression que j’aime. Le voyant rouge est allumé, et il faut y aller. » Il explique préférer les premières prises, celles où l’esprit analytique n’a pas encore pris le dessus. « Si tu fais trente prises, ce que tu captes sur la bande, ce sont les sentiments des musiciens. »
/
Collaborer pour rester vivant
Parallèlement à son projet solo, Tyler multiplie les collaborations. À Los Angeles, il enregistre notamment avec la chanteuse Ali Angel. Le morceau Hold est capté en live, dans la même pièce, entouré de musiciens amis. « On a enregistré ça tous ensemble. Le plus dur, c’était de trouver la bonne prise de voix. » Après plusieurs tentatives, une évidence s’impose. « On s’est dit : “Faisons-le à la Bee Gees”. Tout le monde chante chaque partie. Ça crée un mur de voix. »
Cette session résume bien son rapport à la musique : un geste collectif, immédiat, où la chanson existe d’abord comme une interaction humaine.
/
/
Communauté, présence et écriture collective
À Los Angeles, Tyler découvre aussi une communauté musicale forte, notamment dans l’est de la ville. Il parle d’un esprit proche du Laurel Canyon des années 70 (quartier de L.A. où les plus grands rockeurs des années 70 ont posé leurs valises, NDLA), fait de collaborations, de concerts improvisés, de soutien mutuel et fonde avec Ryan Pollie l’Academy of Light, un ensemble ambient ouvert.
Cette logique se prolonge avec Loma Land, un groupe et projet d’écriture qu’il partage avec son amie Joanna Samuels. Autour d’eux gravitent notamment Madison Cunningham et Jonathan Rado. À quatre, ils composent, enregistrent et jouent sans hiérarchie figée. « Loma Land est un groupe. C’est le projet d’écriture de moi et mon amie Joanna Samuels. » Ils ont joué à Los Angeles et travaillent sur un album de nouveaux morceaux, en parallèle de leurs projets respectifs. Une autre facette de sa créativité, plus horizontale, mais essentielle à son équilibre. « Je suis accro à la création musicale. Je fais des sessions cinq jours par semaine. J’écris tous les jours, j’ai déjà plus de cent nouveaux titres pour un deuxième album. »
/

/
Cette réalité vécue contraste fortement avec son rapport aux réseaux sociaux. Tyler ne les rejette pas frontalement, mais les considère comme un outil secondaire, jamais comme un lieu d’accomplissement. Il explique que plonger trop profondément dans la logique des likes, de l’engagement et des chiffres peut rendre la sortie de musique anxiogène, voire stérile. Rien n’y semble jamais suffisant, ni réellement apaisant.
« Les chiffres, les streams, les likes… ça ne comble rien. Ce n’est pas réel. Alors qu’il y a tant de choses qui apportent la paix : le sourire d’un ami, partager une chanson, participer à la magie et au mystère de la musique, de la communauté, de l’amitié. Ça, c’est réel. Une petite communauté de personnes partageant les mêmes valeurs. Donc j’ai priorisé ça, et je « trempe un orteil » dans les réseaux quand il le faut pour rester informé. On en a encore besoin pour savoir où se retrouver, où se voir. »
/
For The First Time, Again, tout recommencer consciemment
Toutes ces idées se cristallisent aujourd’hui dans un premier album, For The First Time, Again, enregistré en live et produit par Jonathan Rado et Ryan Pollie. Un disque pensé comme une œuvre complète, non comme une simple succession de singles. « Quand Jonathan m’a proposé d’enregistrer, je n’avais plus rien. Alors je me suis mis en mode boot camp. Dix à douze nouvelles chansons. » La contrainte devient moteur. « J’aime la pression. » Le son claque et réchauffe à la fois, saturé de réverbérations et d’échos slapback qui réinventent le passé. Les mélodies abondent, sublimes : Deepest Blue, Waiting So Long ou Sing How I Feel tandis que You’re Not My Baby Tonight surprend par ses changements de tempo. Impossible de résister au climax cathartique de Goodbye My Love, où la voix de Ballgame émeut aux larmes. L’album ressemble à une traversée : celle d’un musicien qui accepte ses échecs passés et les transforme en matière vivante.
/
/
Rough Trade, une évidence
Lorsque les morceaux commencent à circuler, plusieurs labels se manifestent. Tyler prend le temps de comprendre ce que cela implique. Le choix de Rough Trade s’impose rapidement. « Ils ont travaillé sur tellement de musique qui comptait pour moi. J’ai senti une parenté d’esprit. » Il évoque leur approche centrée sur l’album, la culture, les personnes avant les chiffres. « Je ne me voyais pas leur dire non. Le choix a été assez facile. » Le vinyle occupe une place centrale dans ce projet. « Quand je fais un disque, je pense encore à la face A, la face B, à l’expérience. J’adore écouter des vinyles et les collectionner. Mes colocataires et moi, on passe beaucoup de temps à écouter des vinyles, à jouer à des jeux de société ou à regarder la télé en sourdine avec un vinyle qui tourne. Donc je pense que c’est vraiment important pour se connecter à un artiste et à son album dans son ensemble. Mes possessions les plus précieuses sont d’ailleurs des vinyles. J’en ai un de Fela Kuti. Il n’est pas unique, mais il est à moi. Il fait partie de moi. »
/
Disparaître dans l’expression
À l’heure où nous nous parlions, Tyler Ballgame s’apprêtait à monter sur scène à Londres pour son premier concert européen en tête d’affiche. Le groupe était là. « On ne répète pas vraiment. Les concerts sont les répétitions. » Il sourit, calme et concentré à la fois. « Si tu laisses une chance au chaos, tu te donnes une chance de transcender. » For The First Time, Again est un recommencement assumé. Une manière de rester présent, ici et maintenant vivant.
Ce qui demeure après cette rencontre, ce n’est pas tant un récit de réussite qu’une impression de justesse retrouvée. Chez Tyler Ballgame, rien ne semble guidé par la conquête, mais par une attention à ce qui est vrai. Ses mots, comme ses chansons, parlent d’échecs digérés, de lenteur acceptée, de la nécessité de rester perméable aux autres, au chaos et à l’instant. Il y a chez lui une foi tranquille dans le pouvoir du collectif, de la musique comme lien et comme refuge. For The First Time, Again porte cette émotion-là : celle d’un recommencement conscient, humble et lumineux, où l’on ne cherche plus à prouver quoi que ce soit, sinon à ressentir, et à partager ce qui, enfin, semble réel.
/
For The First Time, Again est disponible via Rough Trade/Beggars. En concert à Paris (Boule Noire) le 20 avril 2026.
/
/
Texte Lionel-Fabrice Chassaing
Image de couverture © Roughtrade
/
